MADAME DU DEFFAND
Tel fut le malheur de Madame Du Deffand, de cette femme spirituelle qui ne fut que spirituelle et qui semblait être née pour mieux que cela. Elle aima trop le monde. Elle n'aurait pu supporter la solitude. Il lui fallait, pour qu'elle fût quelque chose, le monde et ses distractions impuissantes, qu'elle savait impuissantes, mais qu'elle voulait. Est-ce là une pitié? Elle était fausse comme le monde, mais pas plus. Elle a flatté Voltaire dans ses lettres, elle s'y vante d'être son amie, et elle le méprisait comme un drôle dont la familiarité la choquait ; car ôtez la familiarité et l'insolence à Voltaire, et dites-moi ce qu'il en resterait! Eu dehors de la conversation, elle mourait. Elle n'aime tant les lettres (« Je lirais la malle des courriers, » disaitelle,) et elle n'y a si bien réussi que parce que les lettres sont des conversations fixées. Elle n'était pas une minute sans tirer le fil de cette quenouille, sans le mouiller de cette salive qui a bien fini par tarir. Cette causeuse, un jour, enfin, vidée de causerie, cette parfileuse, effileuse. défileuse. comme elle s'appelle ellemême avec la gaieté de la mélancolie, apn-s avoir tout
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parfilé, effilé, défilé, cette légère du xviue siècle ne se doutait pas que son ennui, c'était l'infini qui l'écrasait ! « J'ai le cœur enveloppé, » fit-elle une minute avant de mourir!
Elle l'avait eu toujours enveloppé, ce pauvre cœur, dans cette draperie sans bout de l'ennui; elle mourait sous ce poids énorme bien avant d'avoir cessé de respirer.
Ah! pour ma part, je ne connais pas de livre ascétique qui donne plus le mépris du monde que ces lettres d'une femme du monde qui eut, durant quatre-vingts ans, le monde à ses pieds, et qui, en mourant, lui disait : « Raca ! » Il faut lire cela. C'est une bonne leçon.
Du reste, les lettres publiées par le marquis de Saint-Aulaire ne sont peut-êlre pas les plus intéressantes de la collection de Madame Du Deffand, qui restent encore à publier et qu'on publiera. Un jour ou l'autre, nous aurons mieux. Ces deux volumes comprennent particulièrement la correspondance de la marquise avec la duchesse de Choiseul et