LE ROI STANISLAS PONIATOWSKI, ETC. 27S
Madame Geoffrin commença par la reconnaissance. Quand, jeune, il menait à Paris cette vie de prince de la bohème encore plus que de prince polonais qui pendant quelque temps fut la sienne, Madame Geoffrin le sauva du Clkhy d'alors, qui ne badinait pas! Riche, elle lui rendit un service d'argent considérable. Seulement, pour les curieux qui veulent analyser tout, en ce mystère psychologique d'une amitié entre une petite bourgeoise de la rue Saint-Honoré et un homme qui était du bois dont on fait les Rois bien avant que Catherine II prit la peine de le tailler en Roi, l'explication de Ségur recule la difficulté mais ne la résout pas. Pour penser à rendre un service, et un service d'argent, au prince Poniatowski, pour lui donner le droit et la hardiesse d'un tel service, il fallait que Madame Geoffrin, cette femme d'un si grand tact et d'une si grande mesure, eût déjà pour lui un sentiment bien profond... Et c'est toujours la même chose, comme dit le paysan de Molière, parce que c'est toujours la même chose! Ce fut la séduction de Poniatowski, qui créait l'amitié comme l'amour, ce fut la séduction de cet homme fait pour être aimé par les femmes et dont c'était la vraie destinée, bien plus que d'être Roi, cefut cette même séduction qui lui avait donné Catherine II, la brûlante Bacchante à tète froide, qui lui amcn.i aussi la raisonnable Madame Geoffrin.
Et pour cela il fallait une fière force! Il fallait être un cabestan de séduction! Madame Geoffrin était la femme la plus équilibrée qui fut jamais, — normalement, la plus incapable de passion et même de caprice, la moins apte à se faire une illusion quelconque sur quoi que ce soit ; et si elle n'avait pas aimé les arts et les artistes (mais elle les aimait!), j'ajouterais encore : la moins apte à sentir le coup de cette foudre qu'on appelle la beauté! Froide comme le sont les Parisiennes, ces glaces panachées, elle avait la glace, mais elle n'avait pas le panache. Déjà avancée dans la vie quand le prince Poniatowski lui présenta son fils, — car on en était alors arrivé à cette dégringolade de tout que les princes polonais venaient dans leurs grosses bottes, droits et heureux comme des princes, ainsi que le dit Sterne de son postillon, demander pour leurs fils les bontés de femmes dont on eût à peine parlé sous Louis XIV, mais qui étaient devenues des puissances parce qu'elles donnaient à dîner à quelques impertinents écrivassiers! — Madame Geoffrin, qui avait passé 1 âge de la jeunesse, n'avait point
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donné prise sur elle au moindre caquet. Elle avait pourtant un mari qui était une tentation d'adultère, mais elle n'y avait pas succombé. Le Geoffrin, pour parler avec le respect qu'on lui doit, était le type de ces maris comme on en voit passer, silencieux et inconnus, — et quelquefois il y en a de superbes! — dans les angles lumineux d'un salon plein, et qui font dire aux invités tout bas : « Pourriez-vous me dire quel est donc ce monsieur? » Seulement, lui n'était pas superbe, — ce qui augmentait la vertu de Madame Geoffrin et ne diminuait pas ses tentations... En eutelle? Qui sait? Ce qu'on sait, c'est qu'elle représente la sagesse dans un siècle qui n'en avait pas... En cela, en son mari, comme en bien d'autres choses, elle ressemblait à Madame de Maintenon, dont l'infortune conjugale est connue. Elle n'en avait pas la race, mais elle en avait la raison, qui n'est d'aucune race. Maintenon bourgeoise, qui se maintint toujours ce qu'elle était, comme l'autre, elle avait toutes les qualités d'esprit qui empêchent de faire une folie ou une sottise, et elle n'en fit pas une. Mais peut-on dire que ce cœur, qui allait et tic-taquait comme une montre bien réglée, ne se soit jamais senti fou?...
Et c'est là ce qui me plaît et m'attire dans ces lettres. C'est le sentiment qui les anime et surtout, surtout, le fond d'âme auquel il correspond... Et que m'importent, à moi, l'impuissante royauté de Poniatowski et les orages de la Pologne, de cette nation qui
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ne fut jamais qu'un sublime régiment contre les Turcs, mais qui ne fut jamais non plus un peuple dans l'unité de ce magnifique sentiment qui fait les peuples dignes et forts, et qui est plus haut que l'amour, très souvent anarchique, de la patrie! Que me fait, à moi, si ce n'est une affreuse pitié parce qu'elle est mêlée de mépris, la nation qui avait trop tout pour être capable de rien, et qui s'est fait couper en deux par des races inférieures à elle, mais qui, du moins, avaient la cohésion de l'obéissance sous des chefs. Je le connais, cet abominable spectacle donné par ] Histoire et qui me fait, en ce moment, trembler pour le destin de mon pays! Aussi, l'intérêt de la Correspondance publiée par M. de Mouy n'est pas là. Il est, pour moi, et il sera, pour tous les romanciers et tous les moralistes qui savent, comme Dieu, tout le prix d'une âme, dans le sentiment individuel très complexe et très passionné que Madame Geoffrin eut pour Poniatowski toute sa vie, et qui, sous le nom d'amitié, cachait peut-être le plus bel amour de tout le xvmc siècle, qui, le fat! se croyait le siècle de l'Amour.