LE ROI STANISLAS P ONI ATOWSKI , ETC
commun que M. de Mouy a dû se faire de cette femme dont Voltaire aurait dit :
Qui n'a pas l'esprit de son âge, De son âge a tout le malheur!
En vain, cette femme, plus jeune que son âge,parlet-elle à chaque instant, dans toutes ses lettres, comme Mademoiselle de Lespinasse, bouillante de ses trente ans contenus et impatients, parlerait à M. de Guibert : « J'irai jusqu'à vous^ tant que terre pourra «me porter, et, là, je mourrai dans vos bras, de joie, de «plaisir et d'amour! » De ces phrases de feu regorge la correspondance. Mais, dès qu'il s'en allume une, M. de Mouy, comme les bedeaux qui éteignent les cierges dans les églises, ne manque jamais de planter dessus l'éteignoir d'une observation, et, quelquefois, d'une petite critique... « Mon cher fils, mon cher Roi, « mon cher Stanislas-Auguste, — écrit un jour « Madame Geoffrin, — vous voilà trois personnes en « une seule et vous êtes ma Trinité ! » Phrase charmante, que l'amitié pourrait écrire comme l'amour. Pour M. de Mouy, c'est trop encore ! L'enthousiasme de cette lettre, dit-il, est un peu puéril (oui! le mot puéril y est!), et il ajoute, pour l'excuser, cette atténuation à la Sainte-Beuve : « On poussait alors à l'ex- « trême l'expression des sentiments. » Inconcevable disposition d'esprit! pour n'avoir pas à reconnaître, en Madame Geoffrin, de l'amour, M. de Mouy aime
mieux l'accuser d'amour-propre. L'amitié d'un Roi, dit-il, devait exalter sa vanité, et il en fait, la voilà bien lotie! une Madame Jourdain, gonflée autant que l'est le Bourgeois gentilhomme d'être dans l'intimité des marquis et des duchesses, mais tout, tout, plutôt que d'être amoureuse ! ! ! M. de Mouy a une telle peur de trouver sa Madame Geoffrin trop sensible, cette femme qu'il a besoin, comme son éditeur, d'estimer, qu'il voit de l'ampoulé littéraire partout où il y a de l'intensité de nature humaine; et c'est ainsi que, rougissant pour elle, il fait, sinon à sa vertu, 'du moins à sa sagesse, de la grammaire un éventail !
Eh bien, qu'il veuille bien me le pardonner, je me permets de penser autrement que M. de Mouy ! Je ne partage pas ses petits tremblements devant l'amour; je ne partage pas ses incroyables et parfois amusantes anxiétés sur l'état du cœur de Madame Geoffrin. Quoiqu'il fut mon collaborateur au Constitutionnel, M. de Mouy, je ne collabore pas à sa thèse sur les sentiments d'amitié, uniquement d'amitié, et de maternité adoptive, qu'il se contente de voir en Madame Geoffrin pour l'homme le plus beau, le plus poétique et le moins corrompu de son siècle; car il était tout cela, Poniatowski ! Je crois, d'honneur, qu'il y avait plus que de l'amitié dans le fond de son cœur, à Madame Geoffrin! Je crois qu'il y avait un sentiment d'une autre nature, lequel y passe à travers les formes de son langage et en les embrasant, et que ce sentiment