X. DOUDAN
lui, au moins pour lui, — ce qui est peut-être la meilleure manière de vivre... Le prince de Ligne disait de Cathrine II que son empire allait d'une tempe à l'autre de son beau front. C'est bien plus vrai de certains esprits que de Catherine II, qui aurait été très attrapée si elle n'avait eu que cet empire-là... Doudan était justement de ces esprits qui ont leur empire dans leur front, et qui sont pauvres, excepté de cela. Il était un de ceux-là qui n'ont besoin de personne pour s'intéresser à quelque chose. C'était un voluptueux intellectuel, un sybarite, mais de Sybaris; car il était légèrement païen, ce Ximenès que son homonyme aurait peut-être dénoncé à la Très Sainte Inquisition. Paresseux avec délices comme Figaro, mais activement paresseux, il s'est lui-même comparé à une marmotte qui « serait tracassée par deux « petites ailes toujours en mouvement». Lui aussi était un corps dont son âme ne savait que faire, ainsi que le disait Madame de Chatenay de son ami Joubert. 11 était, comme Joubert, délicat, malade, — ou se croyant malade, — nerveux, avec un filet d'hypocondrie dans cette humeur ironiquement et mélancoliquement gaie qui était la sienne. Il est, dans ses lettres, revenu cent fois, et toujours adorablement, à cette idiosyncrasie de son esprit. Et c'est le moment et le cas de dire que, dans ses lettres, il n'y a que lui, et que c'est bien plus intéressant que s'il y avait tout le monde !...
Il est des esprits qui raffoleront de ses lettres et qui n'auront pas tort d'en raffoler. Elles viendront hiérarchiquement après celles de Madame de Sévigné, de Voltaire, du prince de Ligne, de Madame Du Deffand, l'aveugle clairvoyante et l'amusante ennuyée, et enfin de Joubert, qui n'était pas, lui, qu'un épistoller, mais un penseur à la Platon et un très grand artiste sans le savoir... Est-ce bien sûr qu'il ne le savait pas? Quand on a tant de talent, on doit avoir une conscience qui vous dit que vous en avez... Doudan a porté dans autre chose que dans ses lettres les facultés délicates et poétiques (et pour moi ce mot-là dit tout!) dont il était doué. Ses amis, qui l'admiraient en ses causeries et qui n'avaient jamais entendu causer comme cela dans aucun ministère, se pendirent à ses oreilles pour lui faire écrire quelque chose comme eux. Il y condescendit à grand'peine. Mais il les attrapa bien ! Il écrivit beaucoup mieux qu'eux. Il écrivit, dans des Revues, quelques articles, sous l'X de son nom, reproduits dans l'édition actuelle, et dans le Journal des Débats un article sur le scepticisme, à propos de Jouffroy, qui, par parenthèse, est bien tout ce qu'on a écrit jamais de plus profond et de plus subtil sur le scepticisme ; mais tout cela, ce n'est pas ses lettres! Ses lettres, voilà sa gloire, si gloire il y a pour ces choses légères, pour ces pastels pâlis et ces arcs-en-ciel sitôt évanouis, et qui. pâlissant et s'évanouissant, plaisent encore, et, peut-être,