‹ Littérature épistolaireChapitre 34 sur 38 · X. DOUDAN · texte numérisé non relu

X. DOUDAN

du gros Quinet comme il l'est du petit de Broglie ! Tel est le discernement de cet homme littéraire, dont Cuvillier-Fleury, le critique, voulait faire un critique comme lui. Parbleu! il l'aurait bien été... Et je ne parle que des jugements et des préférences de l'homme littéraire, mais si j'entrais dans l'examen des préférences et des jugements de l'homme politique, qui sont aussi là, dans ces lettres, je ne trouverais que ceci : Il était de chez les de Broglie.

Et voilà le mal ! C'est d'être « de chez quelqu'un! » C'est d'être, comme Grippe- Soleil, « de la compagnie « de monseigneur ! » Ce n'est pas toujours du soleil qu'on y grippe. Pour mon compte, je sais bien tout ce que ce pauvre Doudan y a grippé. Il y a grippé tout ce qui borne son regard, tout ce qui émousse son acier ; car il a beau ne pas avoir dV dans son nom, ce doux Doudan, il a de l'acier dans son velours. Tout ce qui nuit à sa grâce native, il le doit à ce salon dans lequel il a passé sa vie. Il en a pris les goûts, les opinions et les mœurs. Ce Fantasio, ce gracioso, ce rêveur qui a des vivacités, ce misanthrope riant, ce Chamfort qui sourit, ce désabusé qui plaisante, n'était pas fait pour les coteries doctrinaires, la morale protestante et les cultes académiques d'un salon où plane beaucoup plus l'ombre épaisse et gourmée de l'aïeul Necker que l'ombre lumineuse de la grand'mère Madame de Staël... Pour ce salon, des Rémusat et des Villemain sontde bien plus grands hommes que de Maistre et de

Bonald... L'Académie y est regardée comme le but suprême où doit, en France, viser le grand esprit humain; et on s'y étonnait que Doudan, aimé de ces doctrinaires encravatés et pédants, mais qui l'aimaient pour ce qui se fait aimer même des ennemis, — la grâce, — ne voulût pas faire quelque petite chose pour y entrer. Cousin avait la magnanimité de ne lui demander que les deux lignes qu'il fallait d'un homme autrefois pour le faire pendre. A ce prix, il l'y aurait bloqué... Doudan y répugnait. Il se dérobait, avec sa souplesse arlequins, quand il était question de sauter ce fossé. Son goût se hérissait quand on lui faisait flairer le laurier académique. Il disait, comme l'ours : « Otons-nous, car il sent ! » et il avait plus de nez que l'ours. Mais le respect pour l'Académie de la maison où il vivait tombait sur lui, malgré tout... « Je regarde — dit-il quelque part — le discours « qu'on prononce à l'Académie comme l'action la « plus importante de la vie. » De qui se moquait-il quand il disait cela ?... Des autres ou de lui ?... Il avait une si jolie manière de se moquer de lui, et il l'appliquait aux autres quelquefois. Mais s'il se moquait, l'ont-ils vu, les académiciens qui voulaient le faire académicien comme eux, qui voulaient lui couper la queue et auxquels il ne disait pas, renard plus fin que l'autre : « Tournez-vous et l'on vous répondra. »

11 se contentait de les regarder.

Page 1