X. D OU DAN
Et ils n'y ont vu que du feu, ces pauvres diables d'Académie. Ce sont eux qui, à l'heure qu'il est, publient les œuvres de l'homme qui, de nature, leurressemblait si peu, et paient son convoi (croient-ils) pour l'immortalité. Ils l'ont fait partir pour cette destination par l'omnibus Lévy au lieu de l'omnibus Didier, qui est le corbillard officiellement académique, mais ils n'auront pas voulu manquer à l'étiquette de l'Académie, puisque le malheureux n'en était pas... Qu'importe I du reste. La publication de ces lettres de Ximenès Doudan mérite un succès que je crois certain, malgré les défaillances de l'auteur ou des éditeurs. Il y a, en effet, beaucoup de points tombés dans ce tissu. Les éditeurs d'un homme seront toujours les mêmes trembleurs! De Louis-Philippe à la Republique de 1848, les lettres manquent; au coup d' Kl ;it de Napoléon III et à sa chute, les lettres manquent encore. Il n'est pas probable, cependant, que Doudan fût retiré à la Trappe pendant ces temps-là?... ( tu désirerait avoir les opinions et les impressions de Doudan sur ces événements. Les impressions d'un homme
d'esprit sont toujours intéressantes; car. nous qui ne j sommes pas du salon de Broglie, nous ne prenons ] Ximenès Doudan ni pour un homme d'État, ni pour j un homme de lettres, mais pour un homme d'esprit qui, comme un jeune chat, a joué toute sa vie avec cette queue que les académiciens voulaient lui couper. Avec ses impressions, nous aurions probablement, par reflet ! ou par ricochet, les opinions de la maison de Broglie ; au moment de ces catastrophes. Nous sommes aussi curieux que Doudan lui-même, qui était curieux de tout et qui disait :« Je n'ai jamais passé devant un « chenil sans avoir envie de savoir commenl on y pen- « sait et comment on y vivait. »
Ce n'est pas un livre nouveau, mais la reproduction d'un livre ancien déjà, mais qui n'a point vieilli. De combien de livres de cette époque flétrissante et sitôt flétrie peut-on dire qu'ils n'ont pas vieilli, qu'ils sont restés ce qu'ils étaient dans la splendeur du premier jour ?... Eh bien, celui-ci n'a point passé ! Sa couleur tient bon. Il vaut réellement l'édition qu'on vient d'en faire, — et cette édition est, par l'exécution typographique et l'ornementation, par la gravure, le luxe et la coquetterie des détails, très digne de La courtisane dont il est question dans ce livre, — de la courtisane la plus courtisane de l'époque la plus cour-
1. Sophie Arnould d'après su correspondance, par MM. Jules et Edmond de Goncouvi {Constitutionnel, 18 Septembre lv" .
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tisane aussi, et dont MM. de Goncourtsont les courtisans... Les courtisans, il faut bien le dire, oui! bien plus que les historiens 11 y a du juge dans l'historien, et MM.de Goncourt aiment bien trop le xvme siècle pour le juger. Il faut qu'un homme soit fièrement organisé pour juger sa maîtresse, et MM. de Goncourt n'ont pas cette faculté supérieure et cruelle du jugement. Ils s'abandonnent... Ils ont, pourlexvnx9 siècle, l'amour, comme on le représentait précisément au xvme siècle, avec le bandeau mythologique qu'on lui nouait alors autour de la tête, — ce bandeau à travers lequel on voit ce qu'on aime et on ne voit pas ce qu'on n'aimerait plus, si on le voyait ! xMM. de Goncourt n'ont pas le cœur d'être des historiens d'un siècle qu'ils adorent... Ils n'en sont que les éblouissants chroniqueurs. Ils n'en sont que les peintres, et encore dans la manière des peintres de ce xvme siècle qui les a faits ce qu'ils sont... Ils peignent comme Fragonard, ils peignent comme Chardin, ils peignent comme Boucher, ils peignent comme les deux frères Le Nain, ces deux frères de Goncourt! Ils peignent sur toile, ils peignent sur soie, ils peignent sur ivoire, ils peignent sur porcelaine, ils peignent sur tout. Ce sont des merveilles de peinture que leurs livres sur le xvme siècle, dans lesquels ils rappellent si bien, littérairement. les peintres de cette époque, dont ils fondent la couleur et la manière dans une couleur et une manière à eux.
Cela rosoie, verdoie, chatoie et flamboie. Mais le pinceau qui a peint tout cela est idolâtre et sa peinture est une flatterie. Même dans cette Sophie Arnould, dont ils nous donnent la chronique... scandaleuse, ces courtisans du xviue siècle courtisent encore trop la courtisane et ils oublient qu'avec de pareilles coquines on ne fait pas des Assomptions.
La Correspondance qu'ils ont publiée — car leur livre s'appelle Sophie Arnould d'après sa correspondance — aurait dû les dégriser pourtant, ces grisés charmants qui voient en beau, quand ils sont gris. Pour mon compte, je ne la trouve intéressante, cette CoiTespondance, que parce qu'elle dépoétise et déshonore Sophie Arnould, le Voltaire femelle, pour l'esprit sur place, dont les de Goncourt font l'histoire comme si elle ne vivait pas assez dans les mots qu'elle a laissés derrière elle, puisqu'elle avait le don de ces étincelles qui ne s'éteignent pas, et qu'il fallût la chercher dans le détail, les misères et les turpitudes de sa vie ! La Correspondance de Sophie Arnould donne un démenti à tout ce qu'on savait d'elle. — ■ du moins à tout ce qu'on en imaginait; car elle avait tant d'esprit qu'elle faisait l'effet, d'être altière, d'avoir la fierté de cet esprit terrible, et la Correspondance nous apprend qu'au contraire elle ne l'avait pas, et qu'avant de mourir, la misérable s'est aplatie.
Évidemment, MM. de Goncourt, ces aimables lia I teurs du xviii0 siècle, se sont trompés sur cette cor-
respondance et ils auraient pu ne pas l'exhiber. Nous n'y aurions guères perdu, et Sophie Arnould y aurait gagné ; car cette Correspondance est abominablement humiliante pour elle, l'héroïne de leur livre ! Il y a des choses, il est vrai, dans cette Correspondance, qu'il estimpossiblememeaMiM.de Goncourt de ne pas voir... En leur qualité de peintres, d'ailleurs, et de peintres recherchant des effets de peinture, ils ont peut-être trouvé frappant et pathétique de montrer les vices et la misère, fille de ces vices, chez la plus brillante et la plus spirituelle courtisane du xvme siècle, morte de misère après l'éclat et les bonheurs du talent et de la fortune, le triomphe, l'enivrement, toutes les gloires sataniques de la vie, et de faire de tout cela un foudroyant contraste, une magnifique antithèse... Mais s'ils ont montré — hardiment pour eux — la fameuse Sophie Arnould, qui naturellement devait tenter la sensualité de leur pinceau, dégradée de cœur, de mœurs, de fierté, de talent et de beauté, au déclin cruel de la vie, ils n'ont pas osé aller jusqu'à la vérité tout entièi^e. Ils lui ont épargné la I dégradation qui, pour elle, aurait été la plus affreuse. Ils ne l'ont pas dégradée de son esprit, ils l'ont proclamée spirituelle jusqu'à sa dernière heure, — et sa dernière heure l'avait abêtie. La Correspondance que voici l'atteste et ils ne s'en aperçoivent pas ! Ces éblouissants éblouis ont gardé dans les yeux l'impression des éclairs de cet esprit qui en avait tant lancé
dans sa vie, et ils croient toujours en voir briller, dans ses leth^es éteintes, quand, de fait, il n'y en a plus.
Elles sont, en effet, le contraire de ce qu'on attendait, ces pitoyables et tristes lettres... et personne n'aura d'admiration à leur service, personne excepté MM. de Goncourt, qui phrasenl de ces marivaudages sur elles : « Ces lettres de Sophie avec leur tour, leur « franchise et leur premier coup, leur agrément libre « et poissard, leurs larmes de si belle humeur, leur phi- « losophie en chansons, leur coquetterie à la diable, « leur esprit au petit bonheur, leurs charmes à l'aven- « ture, leurs grâces salées... peuvent être « le mets des « plus délicats. » Ah! Montesquieu avait raison, les gens d'esprit font les livres qu'ils lisent. Dans ces lettres de Sophie Arnould, excepté la poissarderie, je ne vois pas un mot de cela! Je n'y retrouve qu'épuisée, ramollie, finie, cette formidable Sophie Arnould qui faisait tout trembler devant son esprit, devant cette furie de mots coupants et vibrants que personne n'eut au même degré qu'elle, dans un temps où l'esprit dominait le génie et où les hommes de génie étaient encore plus des hommes d'esprit, comme Voltaire et Montesquieu... Allez ! il n'y a plus ici de Sophie Arnould, de ce Caquet Bon Bec sublime qui a'était plus un bec de pie, mais un bec d'aigle : il n'y a plus ici d'Aspasie de l'épigramme qui se serait moquée de Périclès ; il n'y a plus de Vénus, impudique et armée
Venus armata. Je n'y trouve plus qu'une vieille mendiante, sans poésie et sans pittoresque, tendant la main à tout le monde; affligée d'un squirre qui la punit par où elle a péché; cynique quand elle parle de ses infirmités physiques, — de l'ébrèchement de son cuvier; I concubine sentimentale après avoir été une concubine débauchée; mettant le sentiment qu'affectait aussi son corrompu de siècle par dessus sa corruption. Le sentiment dans la corruption! tout ce qu'il y a au monde de plus hideux! Cette Sophie Arnouid, dont le nom de Sophie — dérision! — signifie sagesse, n'a plus de sagesse à l'extrémité d'une vie folle que de vivre en bonne intelligence avec les femmes que ses anciens . amants ont épousées; n'ayant plus même l'énergie ou la délicatesse d'une jalousie qui reste quelquefois aux femmes les plus perdues ; pourrie de cœur dans un corps pourri, — ce qui n'étonne guères dans une courtisane, — mais pourrie jusque dans son esprit même, cet esprit par lequel elle avait bien plus régné que par son corps et que MM. de Goncourt voudraient nous faire croire immortel ! Je ne sache rien de plus honteusement lamentable. C'est Gavarni, l'implacable Gavarni qu'il faudrait ici, au lieu de MM. de Goncourt. Mais c'est elle-même, la malheureuse! qui, sans s'en douter, dans ses lettres, a été à elle-même son Gavarni.
Jamais chute plus profonde après une montée plus rapide... Une autre coquine de ces temps de coquines heureuses qui ont cependant fini par tomber, la Dubarry, eut l'honneur d'être guillotinée avec le même couperet que Marie Antoinette, mais la fin, dans la destinée de Sophie Arnould, rien n'en a diminur ou n'en a relevé la bassesse. Cet oiseau chantant de la volière de Madame de Pompadour et de la princesse de Conti, dont la Reine disait, comme d'un oiseau, avec le mépris naïf qu'elle avait pour la nature humaine, cette charitable Marie Leczinska: « Vous me « la donnerez, n'est-ce pas? je la veux! », s'est élancé, comme un oiseau, dans le plus bleu de la vie. Cantatrice plus de nature que d'art, elle avait une voix qui faisait pleurer, en attendant que les mots plaisant- ou cruels, dits par elle au lieu d'être chantés, lissent rire la gaieté ou saigner l'amour-propre. Sophie Arnould commença par chanter dans les églises, à la Cour, puisa l'Opéra, où cette voix expressive, cette voix d'esprit, lutta contre la vraie musique, — la musique de Gluck qu'elle avait appelée « une bête » et contre
laquelle elle se brisa. Ce fut encore l'esprit qui fit le succès et la beauté de cette voix, dont Galiani disait : « Jamais asthme n'a si bien chanté ». L'asthme déchanta. Le Rossignol, qui avait charmé, ne plana plus. Ce fut l'esprit, l'esprit tout seul :
L'esprit, l'aigle vengeur qui plane sur la vie,
comme a dit un poète de ma connaissance, — et qui la vengea! Elle devint alors une autre puissance, non moins applaudie, non moins retentissante. Elle fut la Bacchante d'esprit de toutes les orgies de ce temps d'orgies que fut le xvme siècle. Elle était de force à peloter avec les plus forts esprits de cette époque, où la conversation était adorée. Elle avait, à elle seule, la grâce bonne enfant du délicieux prince de Ligne, l'image opulente de Rivarol et la morsure de Chamfort. Elle avait fait un nœud de tout cela et c'était là son nœud d'épaule! Pendant des années et jusqu'à la Révolution, qui a tué l'esprit comme elle a tué tant d'autres choses, elle régna par les mots, la plus jolie manière de régner en France, quand on y régnait! Elle fut la Sagittaire, au carquois inépuisable, qui cribla son siècle des flèches d'or de ses mots et qui, maintenant, à l'exception de quelquesunes, sont pour la plupart égarées ou perdues. J'aurais mieux aimé les voir ramasser à MM. de Goncourt que les pauvres lettres qu'ils ont ramassées. Ils leur auraient redonné un carquois qu'ils étaient très capa-
blés de peindre et de ciseler. Je me suis laissé dire qu'il y avait un Arnouldiana quelque part, mais j'aurais préféré le leur. De cela seul qu'ils étaient hommes de lettres, Voltaire, le prince de Ligne, Rivarol et Chamfort, ont pu sauvegarder beaucoup de leur esprit, puissancialisé par la causerie et qu'ils ont jeté dans leurs livres. Mais Sophie Arnould, qui ne savait pas l'orthographe, n'était qu'une jouisseuse en toute chose, et elle laissait perdre la mousse de son esprit comme la mousse du vin de Champagne, sur le pied du verre, à souper...
Spirituelle, n'étant que spirituelle en tout, cette diablesse d'esprit n'était pas jolie, et même le portrait qu'en donnent MM . de Goncourt ,à la tête de leur ouvrage et d'après un dessin du xvme siècle, nous la crache fort laide. Elle y est représentée les yeux en l'air, pâmés sous un front sans sourcils, la bouche ouverte (chantant probablement), et il est impossible d'être moins que dans ce portrait la Sophie Arnould que l'imagination se figure. L'imagination a peut-être tort... Les cheveux soulevés sont retenus dans le cercle d'un ruban; le visage est long et maigre. On sent les os sous la peau, aux pommettes. La bouche, aux commissures trop relevées, fait un trou noir désagréable. C'est par là que l'asthme chantait. C'est par là que sortait ce souffle dont Le marquis de Louvois, blessé certainement par quelque épigramme de Sophie, disait, avec la haine qui trouve le mot comme le génie :
« Savez-vous pourquoi elle sent si mauvais, Sophie « Arnould? C'est qu'elle a son cœur sur ses lèvres. » Les livres, les mémoires, — les espions du temps, — nous disenttous qu'elle avait l'haleine infecte, l'haleine de ses mœurs. Maiscelan'a pas empêché les baisers de toute une époque de pleuvoir sur cette bouche empoisonnée, qui se purifiait peut-être une minute au feu de l'esprit et de la passion qui y passait. Cette horreur dite d'elle est-elle vraie, d'ailleurs? Sophie Arnould, parce qu'elle était une puissance, a été traitée comme toutes les puissances, qui sont, un jour, vilipendées par ceux qui les ont le plus lâchement subies... Elle était un prodige d'esprit : on en a fait un monstre moral et physique. Mais si réellement elle en fut un, il faut s'étonner d'autant plus de l'empire d'une fille qui fut la Ninon de son temps, bien plus dépravé que le temps de Ninon, et qui n'avait que la moitié de ce qu'avait Ninon pour vaincre dans les luttes olympiques de son métier de courtisane, — car Ninon avait sa beauté.
C'est cet empire de l'esprit seul et réduit à luimême, exercé si souverainement et si longtemps par une coquine méprisée, honnie, exécrée et laide, qu'il
fallait détacher, pour l'expliquer, de tout ce qui n'était pas cet empire. C'est cette gloire de l'esprit qu'il fallait faire sortir de cette infamie et en arracher!...
Or, c'est ce que MM. de Goncourt n'ont pas fait. Ils ne discutent pas l'étrange puissance de Sophie Arnould sur une société qui avait des courtisanes plus belles qu'elle et tout aussi débauchées; ils la prennent en bloc, cette puissance, et ils ne l'analysent pas. Pour ces amoureux des personnes et des choses du xvme siècle, Sophie Arnould est peut-être jolie et même belle, malgré la laideur osseuse et mortifiée du portrait qu'ils nous en ont donné. Pour eux, qui sait? Sophie Arnould n'est peut-être pas que le phénomène d'esprit que réellement elle était, mais un phénomène bien plus complexe; car ils la font, dans leur livre, charmante de toutes les manières dont une femme puisse être charmante, comme ils l'ont faite spirituelle dans ces misérables lettres où elle ne l'est plus et qui inspirent à qui les lit, excepté à eux, plus de dégoût encore que de pitié.
Tels sont les deux défauts du livre de MM. de Goncourt. Le regard qu'ils jettent sur cette étincelante et étrange personnalité qui fut Sophie Arnould n'est ni assez froid, ni assez profond. C'est le regard d'un enthousiasme enivré qui n'a pas vu le peu de valeur de ces lettres vantées par eux outre mesure, et qui leur a fait intituler leur livre : Sophie Arnould d'après sa correspondance. L'opinion, erronée, selon
moi, de MM. de Goncourt, sur l'esprit et le talent de ces lettres, les a empêchés de mesurer l'immense abjection de celle qui les a écrites. Accablantes pour la mémoire de Sophie Arnould, elles ajoutent au mépris qu'elle mérite. Qu'ils ne l'aient pas vue comme je la vois, moi, cette abjection, je n'en suis pas surpris. Ils sont peintres bien plus que moralistes, MM. de Goncourt. Le côté extérieur, pittoresque, esthétique des choses leur semble le grand côté de la vie, et voilà leur excuse ! Quand on est ce qu'ils sont, l'abjecte, dans Sophie Arnould, on peut ne pas la voir sous les roses de la courtisane et dans les fulgurations d'un esprit qui mit tout son siècleàfeu ; mais l'imbécillité, tard venue, — mais enfin venue, — pouvait-elle échapper à qui aime tant les choses de l'esprit et se connaît tant aux choses de l'esprit?... Sophie Arnould est morte imbécille. Elle est morte ruinée d'esprit comme de cœur et de corps. Elle est morte en radotant de sa misère et dans l'écroulement complet, définitif, de l'être entier... Cette courtisane exceptionnelle, qui avait le génie du mot, de l'aperçu, de la répartie, et qui régnait sur la pensée autant que sur les sens des hommes, est morte aussi bête que les autres courtisanes vivent!... Il est véritablement incroyable que MM. de Goncourt n'aient pas vu une chose si facile à voir, — et cela est d'autant plus regrettable que, s'ils l'avaient vue et s'ils lavaient dite, leur livre y aurait gagné au moins un accent de tris-
tesse, qui l'aurait rendu plus éloquent et plus beau! Il l'est déjà beaucoup, mais il ne l'est pas assez. Leur Sophie Arnould, telle que la voilà, est certainement l'un des livres les plus brillants qu'ils aient jamais écrits, ces esprits brillants qui aiment tant ce qui brille qu'ils ne peuvent voir ce quine brille plus... Seulement, ce livre, tout de passion, n'a pas d'autorité. Eh bien, je m'imagine qu'il pouvait avoir une portée plus grande que celle des rayons du talent qui y brille !... mais pour la lui donner, cette portée, il fallait se mettre au-dessus de son sujet, non pas rester à son niveau. Il ne fallait pas se laisser absorber par cette courtisane dangereuse encore, après sa mort, et qui a des séductions d'outre-tombe... Quand MM. de Goncourt publièrent cette chronique, hardie et quelquefois effrontée comme elle, de Sophie Arnould (c'était en 1857), ils étaient jeunes, — et dans la fougue et la flamme d'un talent qu'ils avaient allumé à tous les candélabres du xvm° siècle. Ils vivaient la tête, le cœur et la main, dans ce siècle... Ils soupaient tous les soirs avec les Revenants de ce siècle qu'ils faisaient revivre sous leur plume, Cagliostros plus magiciens que Cagliostro ! Celle-là qui s'appela un soir Iphigénie en Champagne, leur avait versé du sien... Depuis ce temps-là, les années sont venues, avec les mélancolies qu'elles apportent. L'un des deux enthousiastes du xviii0 siècle est parti. Il n'y en a plus qu'un, qui aurait pu revoir le livre, et le livre est resté ce
qu'il était. J'ai admiré, au commencement de ce chapitre, qu'il ait conservé son bel éclat de vie et de jeunesse, — car les livres sont parfois plus heureux que les [hommes, — mais si, à cet éclat de jeunesse et de vie qui n'a point pâli, M. Edmond de Concourt avait ajouté de ces choses qu'inspire la vie et qui nous font la mieux comprendre, à mesure que nous la perdons, le livre, œuvre éclatante et charmante, aurait pu devenir un chef-d'œuvre. Je l'aurais souhaité pour la gloire du Goncourt qui reste, et — puisqu'ils ont été toujours un, ces deux frères ! — pour celle du Goncourt qui n'est plus.
On hésite à écrire le mot de « littérature » devant un pareil livre, car, réunies en livre, ces lettres, au fond, n'en sont pas un. Rien de l'art d'écrire, rien du sentiment de l'écrivain n'est dans cette adorable chose pour laquelle on cherche un nom, difficile à trouver... Quoi qu'il en soit, un tel recueil n'en est pas moins bon à opposer aux livres actuels. Si, déjà, au commencement de ce siècle et dans la Préface de la première édition de ces Lettres, Ballanche, qui avait eu l'heureuse fortune de les sauver de l'oubli, écrivait : « qu'elles « étaient destinées à former un parfait contraste avec « tant de productions plus ou moins empreintes d'un
1. Lettres intimes de Mademoiselle de Condè à Monsieur de La Gervaisais {Constitutionnel, 10 Mars 1879).
« funeste délire, de désolantes préoccupations, d'ir- « rémédiables douleurs... », que dirait-il maintenant du moment où M. Paul Viollet les republie avec une admiration presque pieuse?...
Nous n'en sommes plus au temps de Ballanche et aux productions littéraires caractérisées par Ballanche. En fait de productions littéraires, nous n'en sommes ni aux « irérmédiables douleurs, ni aux désp- « lantes préoccupations, ni au funeste délire... », car tout cela avaft sa vie et sa poésie encore, et nous ne sommes plus, nous, ni poétiques, ni même vivants! Nous ne sommes que plats et pourris. Sous prétexte de « naturalisme »,nous en sommes arrivés à Tamour désintéressé (encore s'il n'était pas désintéressé !) du laid, du bas, de l'ignoble, du honteux... Nous en sommes arrivés à cette phase, inconnue jusqu'ici en littérature, et qu'on peut appeler « le goujati>me littéraire ». Le goujat, en effet, est tout l'intérêt et l'importance de ce temps. On fait sur le goujatdes livres... de goujat... et la société, qui porte à présent la tête en bas, comme le porc, boit cette boue comme du lait! Les femmes elles-mêmes, qui devraient rester distinguées sur les ruines du monde, se goujatent, avec délices, à ces lectures... Le xvme siècle, vers la fin, eut sa littérature crapuleuse. Mais sous cette crapule, la passion — la passion hideuse, il est vrai. mais au moins la passion, — existait, tandis que nous ne sommes plus — nous et nos livres — que de la
MADEMOISELLE DE CONDE ■', i \
pourriture puant dans de la glace. Nous en sommes tombés à ce degré de crapulosité que nous faisons des livres crapuleux même sans intention d'immoralité. Nous ne voulons mettre à feu ni à sang personne. Nous en serions, d'ailleurs, parfaitement incapables! Nous avons donc l'amour de la crapule pour la crapule, comme on disait l'amour de l'art pour l'art, dans les temps bêtes... Publiées par Ballanche pour faire contraste aux romans infects du Directoire, les Lettres intimes de Mademoiselle de Condé republiées par M. Paul Viollet font contraste à V Assommoir, à la Fille Élisa et aux Sœurs Vatard. Seulement, compréhensible et senti au temps de Ballanche ; le contraste a grande chance, maintenant, de n'être ni senti ni compris...
Et qu'importe, du reste! M. Paul Viollet vient après Ballanche, et il doit avoir moins d'illusions que lui. Ce rêveur de Ballanche, qui avait tout à la fois du Platon et du Jocrisse dans sa personne, s'imaginait (écrit-il encore dans la même Préface) qu'il y avait de son temps, dans la Belle France, dix mille fois les dix justes qu'il fallait pour sauver Sodome. Le croirait-il aujourd'hui?... Et^du reste, encore une fois, qu'importe! Qu'importe que ces chastes lettres, dans lesquelles expirent les premiers et les derniers soupirs d'une âme céleste, ne puissent plus être comprises d'une société figée et conglutinée dans le matérialisme le plus épais ! 11 n'était pas moins instant de les publier.
N'y aurait-il qu'une âme — une seule âme — qui sentit la beauté de ces lettres et le charme de leur pureté, qu'il faudrait les publier pour cette seule âme! Et n'y en aurait-il plus — tout serait- il fini dans le coeur humain — qu'il faudrait les publier encore, comme on élève un autel dans la solitude, pour l'honneur de Dieu!
Quand Ballanche les publia, ces lettres, pour la première fois, non seulement il donnait à ce qui restait de cœurs purs en France, après les impuretés du xvm° siècle, une sensation divine bien au-dessus de toutes les sensations que le Génie lui-même peut donner, mais en plus il préservait Mademoiselle de Condé des derniers outrages de ce xvme siècle expirant... L'amour de Mademoiselle Louise de Condé pour La Gervaisais, d'une princesse du sang de France pour un petit officier des carabiniers de Monsieur, cet admirable et chaste amour, discret, englouti dans deux âmes d'élite qui eurent également leur renoncement dans l'amour, cette chose rare qui achève l'amour dans ce qu'il a de plus sublime, avait transpiré comme un
parfum qu'on percevrait mieux dans une atmosphère empestée, et cette transpiration d'un sentiment ineffablement pur au milieu d'une société corrompue, cette société avait dû en faire ce qu'elle faisait de tout. Elle l'avait sali. En 1790, un roman grossier, intitulé : Les Amours et les Malheurs de Louise, avait (dit M. Paul Yiollet) évidemment pour base l'amour de Mademoiselle de Condé pour La Gervaisais. Sans ces lettres intimes, ce flot de fange pouvait rester sur sa mémoire. Alors, on ne savait pas qu'elle pût devenir jamais une Religieuse et une Sainte. Mais on savait qu'elle était princesse, — de sang royal, — et virginale... à n'y pas croire! C'était bien assez! Si on avait prévu la Sainte, on aurait été plus insolent encore...
La Sainteté, en effet, c'est par là que devait finir cet incomparable amour, qui passa, sans s'éteindre, de la terre au ciel. Mademoiselle de Condé ne donna que Dieu pour rival à l'homme qu'elle aimait, mais elle emporta son amour pour cet homme jusque dans le sein de Dieu même... Sa vie, quand elle prit le parti héroïque de ne plus voir l'homme trop aimé qu'elle ne pouvait pas épouser, devint aussi héroïque que le parti qu'elle avait pris. La religion ne la saisil pas tout de suite dans ses bras maternels. Il y eut pour elle le moment terrible où l'on ne se pend pas encore à la croix! La Révolution qui commençail allai I, avec le sang qu'elle devait verser, faire un cadre rouge à cette vie douloureuse qui fut une Odyssée digne d'être
racontée par un Homère comme Bossuet. Lui seul, qui a dit si grandement celle d'Henriette d'Angleterre cherchant par toute l'Europe des poitrines et des canons qu'elle put envoyer à son mari, Charles I", com- j battant pour sa couronne et pour sa race, serait digne de raconter cette autre Odyssée de Mademoiselle de Condé, errante aussi par toute l'Europe pour trouver i un monastère dans lequel elle pût rester agenouillée devant Dieu et attendre ainsi son éternité... S'être immolée dans son amour lui avait donné la soif de toutes les immolations. C'est dans l'église de Fribourg 1 — dit M. Paul Viollet — que Dieu frappa le coup suprême... Mademoiselle de Condé entra aux capucines de Turin, — mais là comme ailleurs, ni nulle part, elle ne trouva ce qu'elle cherchait. Le reptile révolutionnaire s'était glissé jusque sous la porte des couvents. Les grandes observances n'étaient plus... De Turin elle alla à Vienne, où elle fit ses trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, et elle fut admise aux trappistines de Suisse. Pendant ce tempslà, on lui tuait son neveu, le duc d'Enghien. Le fossé de Vincennes avait remplacé l'échafaud de la place de la Révolution, sur laquelle on lui avait tué son cousin, le Roi Louis XVI. La Trappe de la Sainte-Volonté de Dieu, en Valais, fut dispersée par les armées françaises. Il fallut recommencer tous les pèlerinages de l'exil, et son chemin de croix à travers les nations. Mademoiselle de Condé se retira en Lithuanie ; mais,
avec la permission de ses supérieures, elle rejoignit en Angleterre son père et son frère, après neuf années de séparation... Seulement, toujours religieuse, plus religieuse encore que fille et sœur, elle entra, là, dans un couvent de Bénédictines, qu'elle ne quitta que pour revenir en France, où elle fut nommée Supérieure de l'Ordre du Temple sous le nom de Marie-Joseph de la Miséricorde. Elle méritait un pareil nom. Elle avait fait miséricorde atout le monde, jusqu'au malheureux homme qui lui avait tué le duc d'Enghien. Depuis ce moment-là, elle ne l'appela jamais que « ce malheureux homme », et elle fit dire pour lui une messe à Rome, quand le malheureux homme mourut à Sainte- Hélène. Elle se souvenait, sans doute, des magnifiques paroles de sa cousine, Glotilde de France, Reine de Sardaigne, qui disait : « que la plus belle place pour une « chrétienne dans le Paradis, serait celle où l'on verrait « à côté de soi un ennemi pour lequel on aurait prié ».
Telle fut la Sainte dans Mademoiselle de Condé, mais ce n'est pas à moi de parler de la Sainte. Je n'ai à parler que de la femme qui a écrit ces Lettres intimes ,
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republiées par M. Paul Viollet. Je n'ai à parler que de la sainte de cœur humain que fut cette délicieuse Condé, avant d'êtrelamajestueuse Sainte qu'elle devint devant Dieu et devant l'Église. Certes ! je crois trop à la vérité surnaturelle du catholicisme pour m'étonner beaucoup de voir Mademoiselle de Condé, cette Viergemartyre, entrée presque de plain-pied dans la Légion des Élus. Je crois trop aux miracles de la Grâce divine toute-puissante pour que la sainteté, la hauteur et la profondeur de la sainteté de Mademoiselle de Condé puissent m'étonner, mais c'est en elle la femme — la femme en dehors de Dieu — qui m'étonne ! D'un autre côté, je connais trop aussi l'argile dont est fait le cœur dans la nature humaine pour que, moi qui crois si absolument à l'amour de Dieu, je puisse croire aussi absolument à l'amour qui n'est pas pour lui. Une femme qui aime réellement dans ce misérable monde est aussi rare qu'un homme de génie, et, au fait, c'est la même chose, puisque le génie de la femme, c'est l'amour ! Mademoiselle de Condé fut une de ces raretés qui aiment, une de ces exceptions parmi les femmes, cette race frivole des femmes, qui singent l'amour sans l'éprouver avec des grâces que Dieu permet et qu'elles pervertissent ! Son amour pour La Gervaisais fut si beau qu'il n'y a pas plus beau dans l'ordre du Génie, et que, je n'hésite pas à le dire, elle est aussi étonnante, dans son siècle, comme cœur de femme, que, comme tête d'homme, Napoléon !
Et ces lettres le disent et le prouvent. Il faut d'abord l'histoire de ces lettres. Cette goutte d'éther sera bien vite évaporée ! Mademoiselle de Condé, blessée au genou dans une chute, était allée aux Eaux de Bourbon-l'Archambaud et y avait rencontré le jeune marquis de La Gervaisais. Aux Eaux, on se dégrafe de l'étiquette. Il y a là un dénoué d'existence qui permit à ces deux êtres, si éloignés l'un de l'autre dans la vie, de se trouver un instant âme à âme, et ces deux âmes se fondirent. Ce fut un destin... et voilà tout ! Pas d'aventure. Un roman de cœur. Je l'ai dit, une goutte d'éther tombée dans les fétidités de cet affreux xvme siècle. A quelque temps de là, Mademoiselle de Condé alla reprendre à la cour son rang de princesse et La Gervaisais rentra dans les rangs de son régiment. Les lettres n'en disent pas davantage. L'intérêt de ces lettres n'est dans aucun fait, dans aucune chose intime passée entre eux et qu'elles rappellent... On n'en connaît point de pareilles parmi les chefs-d'œuvre épistoiaires que nous devons môme au sentiment de l'amour. Nous n'avons que celles de Mademoiselle de Condé, et c'est probablement heureux pour La Gervaisais, qu'on voit à travers elles, et certainement il est plus beau, d'être vu ainsi. Elles l'embellissent de l'amour qu'elles expriment. M. Paul Viollet,qui ne veut pas que cette ravissante Louise de Condé ait aimé au-dessous d'elle, comme si ce n'était pas la triste histoire de tous ceux qui ont im-
mensément aimé, M. Paul Viollet fait tout ce qu'il peut pour nous arranger un La Gervaisais qui, de cœur, n'aurait pas été pour la princesse une mésalliance. Il nous cite dans son Introduction des fragments d'écrits politiques retrouvés à la Bibliothèque du Louvre et dans lesquels, à différentes époques, ce La Gervaisais aurait montré une sagacité politique d'une grande acuité. Ce n'est point de cela qu'il s'agit! D'après les lettres seules de Mademoiselle de Condé,LaGervaisais, malgré l'auréole de son amour qu'elle lui met autour de la tête, fait l'effet d'un homme meilleur peut-être que les hommes de son temps, mais affecté pourtant des vices de son temps. Il ne croyait guères à Dieu, et il acceptait en libre penseur les espérances imbécilles de tous les premiers salueurs de la Révolution. C'était, au fond, une espèce de philosophe dans un amoureux pédantesque, mettant souvent les deux gros pieds de son pédantisme sur une àme charmante... qui prenait cela comme une caresse ! Le plus grand mérite de La Gervaisais, en fin de compte, fut d'être aimé de Mademoiselle de Condé et de lui obéir quand elle lui demanda, avec de si nobles larmes, de ne pas la revoir; mais, franchement, je ne puis me faire à l'idée que l'homme à qui une telle femme avait pu donner le bonheur d'un pareil amour se soit prosaïquement marié et ne soit pas resté, comme le chevalier de Malte, d'une fidélité immortelle, avec sa croix, non pas sur le cœur, mais dedans !
Quant aux lettres intimes qui expriment cet amour d'une âme angélique pour une autre âme, éprise aussi, mais inférieure, je l'ai déjà dit, il n'y en a certainement nulle part de cet accent, de ce caractère, de cet idéal de vérité, de simplicité et de candeur ! Dans toutes les lettres d'amour célèbres, danscelles-là qu'on admire davantage, il y a quelque chose qui n'est pas dans ces lettres-ci... et c'est la gloire de celles-ci que ce n'y soit pas. Il y a, en effet, dans les autres, dans toutes les autres, une éloquence, un style, une langue, une parure de mots quelconque, revêtue, cette parure, pour la gloire de l'amour et pour augmenter son bonheur. Mais dans les lettres de Mademoiselle de Condé, il n'y a ni éloquence, ni style, ni de parure de mots ni de langue presque! La sienne, sa langue, sans aucune couleur, ressemble à une glace sans tain qui serait mise sur le cœur à nud pour qu'on le vît mieux palpiter, à travers le cristal des mots ! L'âme ingénue de Mademoiselle de Condé, cette âme suave comme l'enfance, l'innocence et l'aurore, a dans l'expression de l'amour la transparence absolue. Avant elle, où cela
s'était-il vu?... Mademoiselle de Condé ne phrase jamais, et les plus éprises parmi les femmes, si naturelles qu'elles soient, phrasent toujours un peu; c'est là une coquetterie dont l'amour a été quelquefois assez bête pour être fier, mais Mademoiselle de Condé n'a en amour ni coquetterie, ni vanité. Elle est naïve, rien ne s'interpose entre son cœur et nous: à peine les mots! Voilà ce qui appartient exclusivement à elle. Elle ne sait rien de rien, cette princesse! mais elle aime pour la première fois, et c'est un enchantement imprévu, inconnu et d'autant plus profond qu'il n'a pas d'ivresse. Elle aime et elle est heureuse par cet amour, dont elle n'écrit pas même le nom et qu'elle appelle dans toutes ses lettres « de l'amitié ». Méprise d'une exquise pudeur! Elle ne dit jamais que « mon ami » à l'homme qu'elle adore, et sous ce mot répété mille fois on sent une tendresse qui déborde et mouille et pénètre l'âme comme la rosée pénètre les fleurs, sans qu'on la voie tomber du ciel! Elle finit même par idéaliser ce nom « d'ami' », insupportable de femme à homme, dans l'amour, si la femme n'était pas elle. Quand je vous disais que nous étions bien loin de la littérature!... et du sentiment de la littérature, que toutes ont plus ou moins... Mademoiselle de Lespinasse, cette brûlée, l'avait. Eugéniede Guérin, l'ingénue du Cayla, l'avait, même quand elle pleurait le plus sincèrement sur son frère. Mais pour Mademoiselle de Condé, pour cette âme inouïe, que j'ai osé
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appeler céleste, il n'y a dans ses lettres rien de ce qui agite les lettres des autres femmes. Il n*y a ni coquetteries, ni vanité, ni troubles, ni désirs, ni regrets, ni jalousies, ni souvenirs de caresses, ni spectres de baisers coupables. Dans lessiennes, ilyal'immanence du bonheur d'aimer, et puisqu'elle est céleste, le calme de son ciel dansla plus profonde des tendresses. Elle y est toujours noyée de délices, et ce qu'elle veut toujours, c'est d'en noyer l'homme qu'elle aime, dût-elle pour cela sacrifier les siennes, dût-elle pour cela être malheureuse, se reprenant à cette profondeur: qu'elle nepeutpas d'ailleurs être malheureuse, puisque son malheur, à elle, l'aurait fait heureux, lui!... On trouve sous cette pauvre petite plume qui s'ignore des choses égales aux paroles que met le génie de Shakespeare dans la bouche de Juliette à Roméo: « Pardonne-moi de t'aimer, beau Montague ! > qu'admirait tant Madame de Staël. Elle a les modesties et les soumissions de Juliette, avec une puretébien supérieure à la pureté de Juliette. Oui! elle était sainte déjà avant d'être une Sainte, cette femme qui a du sang altier des Condé dans les veines, de ces terribles sangliers sauvages des Condé, et qui aime « son ami », comme elle dit simplement, avec lacrainte, l'humilité, l'abandon et tous les caractères de l'amour de Dieu, transportés dans l'amour d'un homme!...
Ces Lettres intimes embrassent un temps bien court et forment un bien petit volume. Mademoiselle de
Condé cessa de les écrire, mais cessa-t-elle d'aimer La Gervaisais?... Les bonheurs complets ne peuvent pas durer, et le sien le fut... quelques minutes. La fibre humaine ne peut pas supporter longtemps, sans se briser, les sons tuants de l'harmonica, qui sont pourtant la plus délicieuse des mélodies ! Le cri d'une femme qui aimait, comme elle, dans la splendeur d'une pureté et d'une sécurité terribles, et qui subitement cria à elle, se sentant entraînée, perdue, fut le coup de tonnerre qui tira Mademoiselle de Condé de l'abîme de son bonheur et qui fit cabrer cette âme de race. Elle sentit cette peur sublime qui est l'héroïsme contre soi... Elle arracha son cœur à l'homme qu'elle aimait comme on arrache son cœur à l'être qui Ta pris, en lui en laissant tous les lambeaux déchirés 1 Elle ne voulut plus le revoir. C'en fut fait à jamais pour les yeux... Mais pour la pensée?... Après vingt-huit ans (vingt-huit ans!), La Gervaisais lui écrivit un jour, seulement pour la prévenir d'un danger dont il la croyait menacée : c'était, je crois, quand le « malheureux homme » pour lequel elle priait tous les jours depuis la mort du duc d'Enghien tomba de l'île d'Elbe sur Paris, où elle était Supérieure de l'Ordre du Temple, comme la foudre! Mais à l'adresse elle reconnut l'écriture, et elle laissa la lettre sans l'ouvrir...
Et c'est encore plus beau peut-être que d'avoir écrit toutes les siennes, — d'avoir laissé cachetée celle-là.
La correspondance de l'abbé Galiani publiée par MM. Lucien Perey et Gaston Maugras, forme deux énormes volumes de six cents pages, et enterre définitivement sous sa masse les deux éditions qui l'ont précédée et qu'elle va remplacer. Ces deux éditions, disent les deux nouveaux éditeurs dans leur Préface, ont disparu, absorbées par les bibliothèques. Il n'en reste plus sur la place un seul exemplaire. C'était, d'ailleurs, un écrémage des lettres de l'abbé Galiani, et voici tout le potl... Galiani est un de ces hommes qui doivent vivre plus par la correspondance que par les livres qu'il a écrits, malgré leur perfection, sur des
1. L'abbé Galiani et sa Correspondance,^? MM. Lucien Perey et Gaston Maugras {Constitutionnel, 27 Juin 1881).
du baron d'Holbach, sa perruque sur le poing, arrachée, dans le feu de l'inspiration, de sa tête fumante, disait que: « quand elle avait devant elle une lettre « de Galiani elle croyait avoir le Vésuve », et son imagination ne la trompait pas. 11 y avait réellement, en Galiani, du Vésuve ! Mais il y avait autre chose. Il y avait autre chose que le feu de l'improvisation napolitaine dans ce Napolitain charmant, que j'aurais voulu prêtre pour mettre en valeur tout ce qu'il y avait de profond sous cette flamme, trop légère pour être dévorante, venant de cet éblouissant de conversation qui batifolait dans les idées avec une grâce si brillante, mais qui pourtant ne fut toute sa vie qu'un abbé qui n'était pas prêtre, — L'Abbé Arlequin!
Car c'est ce qu'il est, — unÀrlequin parfois sublime, si vous voulez, mais un Arlequin, tout comme Carlin, le fameux Carlin dont il voulut, un jour, écrire l'histoire. C'est lui qui aurait dû être baptisé, comme Mademoiselle Clairon, par un Arlequin. Le Génie de la Comédie qui la visait déjà avant qu'elle fût née l'avait fait naître, en carnaval, dans une petite ville qui aimait le plaisir, et le baptême était si pressé que le curé. qui s'était déguisé en Arlequin et son vicaire en Gilles, baptisèrent l'enfant sans changer de costumes. Baptême présage! Il aurait encore mieux convenu à Galiani qu'à la Clairon. Elle, elle fut tragédienne, mais lui ne fut jamais qu'un Arlequin, quoiqu'il eût été certainement créé pour être mieux que cela. Ses facultés, supé-
questions dont le temps a emporté l'intérêt, passionné alors qu'il les écrivait. L'esprit de Galiani, si à part et si personnel, est plus curieux à étudier que ses ouvrages, et cet esprit est surtout dans sa correspondance. Il y par le beaucoup des livres qu'il a faits, mais il y parle aussi des livres qu'il veut faire, et ses projets de travaux qu'il n'a pas accomplis donnent la mesure et la portée d'un esprit qui tranchait sur les esprits de son temps par la pétulante originalité du sien. Tout ami des Encyclopédistes qu'il fût, l'abbé Galiani n'en partagea jamais les niaises idées de perfectibilité et la baveuse philanthropie. Morelletrappelaitsagacement: « Machiavellino », et ce n'était pas pour rien qu'il était du pays de Machiavel. Il avait la netteté positive et profonde des esprits italiens, qui sont,pour moi (preuve l'ancienne Rome et la cour pontificale romaine!, les premiers politiques du monde. Cet abbé Galiani, qui n'était abbé que par ses abbayes, s'il l'avait été autrement eût été digne d'être cardinal.
Le sacerdoce lui aurait donné la gravité que naturellement il n'avait pas. Sa vie eût été différente, et sa gloire, dans la mémoire des hommes, serait mieux que ce trait de feu qui l'a traversée, mais qui a passé, et que le but de cette Correspondance est de raviver. Le ravivera-t-elle?... Ce qu'il y a de personnel et d'intime dans cette Correspondance donnera-t-il une idée complète d'un esprit qui était surtout une personne? .. . Catherine II, qui n'avait pas vu Galiani aux soupers
rieures à ses œuvres, n'eurent jamais leur véritable encadrure. Pour lui, la destinée se retourna contre le bonheur de sa naissance. A l'origine de sa vie, il eut le malheur d'être heureux. Il était d'extraction distinguée. 11 avait pour oncle Mgr Célestin Galiani , archevêque de Tarente, grand aumônier du Roi de Naples, et dès son premier âge on lui jeta des abbayes à la tête comme à un neveu de Monseigneur son oncle. Au lieu de le garder dans quelque fort séminaire d'Italie, on l'envoya, à trente ans, comme secrétaire d'ambassade, en France, où les abbés comme lui se moquaient joliment de leurs abbayes! Il s'y moqua des siennes et il y contracta la maladie qui y régnait alors, cette petite vérole confluente de philosophie qui y défigurait les plus beaux visages, quand elle ne les aveuglait pas. Heureusement, il sauva ses beaux yeux italiens de la cécité et ils lui restèrent assez perspicaces pour voir le faux de beaucoup de doctrines du temps. Un peu gravé de cette horrible petite vérole philosophique, du moins il n'en mourut pas; car il faut bien qu'on le sache, cet Arlequin d'abbé philosophe est mort en chrétien... Il a trompé son monde, comme Littré.
Et nous ne le saurions pas peut-être sans ces lettres, dont les deux dernières ont été communiquées aux éditeurs par M. Geffroy, directeur de l'École française d'archéologie à Rome. L'une de ces lettres, très grave, très noble et très éloquente, est de la Reine
Caroline, qui exhorte avec ferveur l'homme qu'elle admire à mourir en chrétien, et l'autre est la réponse du mourant, qui déclare que, malgré ses erreurs et ses péchés, il n'a pas cessé d'être chrétien et de demander à Dieu sa miséricorde.
Heure grave, où le léger d'esprit qui va, dans une minute, n'être plus qu'un corps pesant sous de la poussière, cesse d'être Arlequin !
Ce léger d'esprit, qui se pliait avec la souplesse du chat de Bergame aux choses les plus antipathiques aux esprits légers, était propre à tout, — aussi bien aux sciences qu'àla littérature, — et c'est par la science qu'il commença sa célébrité. Presque au sortir des écoles, antiquaire et numismate déjà (deux sciences de vieillards!), il avait exhumé les richesses archéologiques d'Herculanum et fait un livre sw les monnaies, d'une compétence qui avait frappé les connaisseurs en ces matières, quand le ministre Tanucci l'envoya à Paris comme secrétaire de l'ambassade Napolitaine. Chose singulière! le ton qu'on avait, en ce moment-là, à Paris, et qu'il prit bientôt, comme Alcibiade — cet
autre Arlequin de l'Antiquité — prit le ton persan chez les Persans, déplut tout d'abord à cet homme que dix ans de travaux scientifiques avaient passé à leur empois... mais qui, en deux temps, fut déseng lutine et devint Français et Parisien, et tellement Parisien que quand il fut obligé de quitter Paris il eut le mal du pays d'un pays qui n'était pas le sien et qu'il emporta dans le sien pour lui gâter éternellement sa patrie! C'est à Paris, en effet, que cet Italien, naturalisé Français par un langage aussi étonnant pour un étranger que celui d'Hamilton (dans les Mémoires de Gramont), publia son fameux livre dialogué sur les blés, que Voltaire appela du Platon égayé par Molière, et qui fricassa les économistes balourds de ce temps dans la poêle à frire de la plaisanterie, chauffée avec cette verve qui faisait penser Catherine II au Vésuve, quand elle lisait Galiani ! L'italien combiné de franchis parut aux Français un phénomène dans lequel ils étaient pour quelque chose, et qu'ils aimèrent comme Narcisse aimait son image. L'abbé Galiani fit les délices d'une société charmante qui les lui rendit, et quand, par suite d'une indiscrétion diplomatique, car ce pétulant intellectuel, cette tête à feu et à fusées, ne pouvait pas être la tirelire à serrure des petits secrets politiques qu'il faut garder, il fut forcé de quitter cette société qui était devenue la patrie de son esprit, il la quitta comme on quitte une maîtresse aimée, et la Comespondance que voici atteste à chaque
page ce sentiment presque élégiaque dans une nature si peu tournée à l'élégie, mais, dont l'esprit souffre de regret comme un cœur!
Il est bien probable que sans ce regret inconsolable de Paris nous ne connaîtrions l'abbé Galiani que par ses livres, mais que nous n'aurions pas cette Correspondance. Elle est adressée aux deux femmes dont les salons lui furent le plus familiers. A cela près de quelques lettres à Diderot et à très peu d'autres, elle est toute entre Galiani, Madame d'Épinay et Madame Decker. Madame Necker, qui répond rarement, Madame d'Épinay, qui répond toujours. Si la nostalgie de Paris n'avait pas poussé le pauvre Galiani à jeter des lettres dans ce tombeau où les lettres arrivent, disait si mélancoliquement Madame de Staël de l'absence, il ne se serait pas endormi sous le bleu du ciel de Naples comme les lazzaroni de ses bornes, car il n'avait rien du lazzarone, cet homme d'éther et de phosphore, mais il aurait, avec cette dextre souplesse qui est le caractère de son genre de génie, rempli stoïquement les hautes fonctions économiques, financières, administratives et judiciaires auxquelles le gouvernement napolitain l'appela pour lui faire oublier sa disgrâce d'un jour. Même avec le souvenir des salons dont il avait été la joie, l'intérêt et le charme, il remplit ces fonctions comme s'il avait été fait, de toute éternité, pour elles. Il les remplit avec une capacité supérieure qui aurait stupéfié les
aimables frivoles de Paris. Une fois à Naples, il entra dans la gravité du magistrat, dans la préoccupation soucieuse des affaires, dans la correction de la vie utile, ces atroces gaines! Et ce fut encore un de ses tours de souplesse, à ce prestigieux et prodigieux Arlequin ! Un autre que lui se serait brisé contre toutcela... Mais lui, il se coula dans ces gaines maudites et il y resta immobile toute sa vie; seule ment, il s'en vengea par ces lettres, où, à travers les plaintes et les désespérances qu'il exhale, il redevient souvent l'homme des idées et des paradoxes de là-bas, remettant en catimini sur sa perruque de juge (il était juge) le chapeau pointu et blanc à la patte de lièvre, et nous montrant avec un sourire un bout de sa batte folichonne d'Arlequin!
Et de fait et en réalité, c'est l'Arlequin des Salons de Madame Geoflrin ou de Madame d'Épinay qui revient le plus et domine le plus dans ces lettres, et ce n'est pas moi qui l'y invente et qui veut l'y faire voir! Il y était quand il les écrivait, et ceux qui les lisaient, ces lettres, l'y voyaient comme moi. Ce n'est pas moi
qui ai donné, du reste, le premier, à Galiani ce nom d'Arlequin ; ce n'est pas moi qui ai plaqué le premier ce masque de la Comédie italienne sur son visage. Marmontel, qui ne voyait pas grand'chose, avait vu cela, et, lui qui ne bouillait pas de couleur, avait dit qu'il était, ce petit Poucet d'abbé Galiani, gros et grand comme rien mais spirituel comme tout, une tête de Machiavel, qu'il ne rapetissait pas, lui, comme Morellet avec son Machiavellino ! sur les épaules d'un Arlequin en miniature. Il était, en effet, fabuleusement petit. Pour donner une idée de l'exiguïté de sa taille et du peu de hauteur de sa stature, on raconte qu'un jour une duchesse de ce temps matérialiste, qui n'estimait que la matière et à laquelle il s'était permis de faire une déclaration d'amour, le prit d'à genoux où il s'était mis, et, l'enlevant de terre comme un enfant coupable, l'assit d'autorité sur le marbre d'une cheminée qui était haute et sonna pour dire au domestique : « Descendez monsieur ! » L'anecdote est bien jolie pour être vraie, mais si elle l'est, il y avait un Galiani et un autre monsieur qu'on ne faisait pas descendre des hauteurs où luimême s'était mis, et c'était l'homme d'esprit toutpuissant, qui n'en disait pas moins en parlant de luimême à Madame d'Épinay : « votre petite chose », et qui était la démonstration vivante et glorieuse du spiritualisme, alors si profondément méconnu. L'abbé Galiani démontrait, en effet, par la petitesse de sa
personne, que l'esprit n'a pas besoin d'espace comme la matière, et que toutes ses puissances accumulées peuvent tenir dans une imperceptibilité...
Et c'est bien là la beauté de l'esprit, sa force et sa gloire! L'esprit peut être bossu comme Pope, cul-dejatte comme Scarron, malade comme Voltaire, nain comme Galiani, mais il n'en est pas moins puissant, dans ces corps chétifs, et peut-être l'est-il davantage ! Galiani, cet extrait d'homme, cet homon cul us à mettre dans le flacon des alchimistes du Moyen Age, une fois assis dans un des fauteuils du salon de Madame Geoffrin, qu'il appelait ses trépieds de Sybille et qui avaient plus d'esprit que lui, disait-il, avait autant de conversation que le robuste et tonitruant Diderot, et dans ses lettres il montrait autant d'esprit épistolaire que Voltaire et Madame Du Deffand dans les leurs. A la date de son siècle, — car nous avons eu, depuis, le prince de Ligne, et plus tard encore la correspondance adorable de cet observateur de génie qui s'appelait Beyle et qui se lit nommer Stendhal, — à la date de son siècle, je ne vois guères que Voltaire et Madame Du Deffand qu'on puisse, épistolairement, lui comparer. Et encore, Madame Du Deffand, aveugle et égoïste, était amère, et Voltaire heureux, parce qu'il fut heureux était cruel. L'esprit de Galiani, dans ses lettres, est plus mâle et plus gai, et il n'aurait jamais été que gai d'une gaieté étincelante s'il n'avait pas quitté Paris. La pensée qu'il pouvait ne jamais rêve-