L AUBE G A LIA M
nirà Paris fut la paille de son joyeux acier... Comme l'esprit épistolaire d'un homme est toujours l'esprit de sa conversation qu'il a transporté dans ses lettres, Galiani a transporté son esprit de conversation dans les siennes, et comme la qualité supérieure de cet esprit était la verve, le mouvement, le piétinement fécond sur une idée qui en fait sortir tous les aperçus, il a cette verve qui s'allume à la moindre question ou à la moindre suggestion et qui développe l'idée, mais en la creusant toujours. La verve de Galiani a cela d'étrange qu'elle sort toujours d'une profondeur et qu'elle en creuse une autre. Quand, dans ses lettres à Madame d'Épinay qu'il embrase au feu de cette verve, il rencontre une idée, il la perce et va devant lui, d'aperçus en aperçus, qui ne sont souvent qu'une chaîne de paradoxes, mais qui descendent parfois jusqu'à ce fond de puits où se cache la vérité...
J'ai dit plus haut que dans ces deux volumes de Correspondance on voyait plus l'abbé Galiani qui n'y était pas que l'abbé Galiani qui y était... J'y ai vu, moi, tout de suite, le prêtre qui n'y était pas, et j'ai
regretté ce prêtre qui aurait pu y être. J'y ai regretté le panégyriste du Pape Benoît XIV, qui était peutêtre un théologien comme il fut plus tard un financier et un jurisconsulte. L'incroyable particularité de ces admirables natures italiennes, quand elles sont bien italiennes, c'est une flexibilité de facultés que l'on dirait universelles. Que n'aurait pas pu être l'abbé Galiani, si les circonstances, dont nous sommes plus ou moins les girouettes, avaient soufflé d'un autre côté sur sa vie? Il rappelle, par la variété des connaissances et des aptitudes, un autre Italien de son siècle, monstrueux, il est vrai, dans l'ordre physique de l'action, mais charmant dans l'ordre de l'esprit, l'aventurier Casanova, dont on dit aussi : que ne fut-il pas et que n'aurait- il pas pu être?... Il était, comme Galiani, de ceux-là qui portent une science énorme, qui leur semble naturelle tant ils se la sont assimilée vite! avec la grâce de la légèreté. Ils sont tout à la fois les Galibans de la science et les Ariels de l'imagination et de l'esprit... Ils réunissent tous les contrastes. Ils sont .comme Galiani, tout à la fois des Machiavels et des Arlequins ; mais, hélas ! malheureusement pour eux comme pour Galiani, ce petit abbé qui a manqué la grande gloire, c'est Arlequin qui emporte toujours Machiavel!
Certes! il l'emporta dans Galiani, mais, au moins.il attesta aux yeux de ses contemporains qu'il y avait un Machiavel éparpillé dans ses ouvrages et dans ses
conversations, qui furent ses plus brillants ouvrages, quand, un jour de sa vie, il voulut davantage: il voulut attester, par un livre spécial, comme il se sentait Machiavel dans la conscience de son esprit! Anti quaire, il avait trouvé l'épée de César Borgia, et c'est à propos de cette épée qu'il pensa à écrire la vie de l'homme indéchiffrable de scélératesse qui l'avait portée. N'était-ce pas continuer Machiavel?... N'était-ce pas lutter avec l'auteur du Traité du Prince, qui ne l'avait racontée que dans son Traité du Prince, comme preuve à l'appui du traité, et avec lequel, en reprenant et en détaillant cette vie terrible, il se montrerait plus Machiavel que Machiavel lui-même?... Sa vive imagination s'était éprise de ce projet et il commença des recherches, qui, du reste, n'aboutirent pas. L'histoire de César Borgia ne fut pas écrite et reste à écrire, et de tous les ouvrages de Galiani c'est celui-là qui n'est pas fait dont l'imagination se souvient le plus. Par le tour hardi de son esprit, qui méprisait la vérité bête et qui la croyait moins, à cause de sa bêtise, la vérité, Galiani était digne et peut-être capable d'écrire cette histoire qui épouvante les plumes timorées. Nous aurions eu peut-être, grâce à lui, un chef-d'œuvre, et nous ne l'avons pas. C'est là un desideratum désespéré pour tous ceux qu aiment l'Histoire difficile et piquante. A Naples, empêché par ses devoirs publics, il ne put l'écrire. L'aurait-il écrite s'il fût revenu à Paris? Je ne le
crois pas. Les salons qui l'adoraient l'auraient repris, caressé, enivré, dévoré. Et l'Arlequin délicieux qu'il avait été dans ces salons enchantés de sa jeunesse fût redevenu plus fort en lui que le Machiavel qu'il voulait être, et le lui eût fait oublier!
JT O
Ces lettres, qui durent être publiées immédiatement après la mort de Madame Récamier et dont la publication fut si longtemps arrêtée, ont enfin paru. L'éditeur, c'est naturellement Madame Lenormant, l'auteur des Mémoires de Madame Récamier, qui n'a jamais eu de Mémoires, mais une nièce qui tira parti de ses petits papiers de famille et qui veut qu'on sache, la bonne nièce ! comment, dans le temps, on aimait sa tante. Si l'amour qu'elles inspirent est la gloire de la vie pour les femmes, on ne conçoit pas très bien le scrupule de convenance qui, pendant trente ans, a empêché la publication de ces lettres... Au point de vue de leur contenu
1. Lettres de Benjamin Constant à Madame Récamier {Constitutionnel, 19 Décembre 1881).
348 LITTÉRATURE ÉPISTOL.URE
et de la morale vulgaire, la seule que généralement on invoque, elles sont sans aucun inconvénient pour la mémoire de Madame Récamier, qui reste en ces lettres ce qu'elle fut toute sa vie, c'est-à-dire la plus pure et la plus vertueuse des mondaines de son siècle. Si quelqu'un eût pu s'opposer à la publication de ces Lettres, — qui ne sont pas une Correspondance puisque les réponses n'y sont pas, — c'eût été tout au plus quelque parent de Benjamin Constant, pour peu qu'il eût tenu au genre de renommée qu'a laissée derrière lui l'auteur d'Adolphe... L'idée, en effet, qu'on a de Benjamin Constant, comparé pour l'esprit par ses contemporains à rien moins que Voltaire, se trouve légèrement entamée par ces lettres, qui nous le montrent tout à coup sous l'aspect étonnant d'un sentimental aussi niais que le premier amoureux venu! L'espèce de fatuité qu'on attribuait à l'auteur d'Adolphe, qui, disait-on, avait dans ce roman écrit sa propre histoire et peint la fatigue d'une liaison qui justifiait le mot fameux des Liaisons dangereuses : « on « s'ennuie de tout, mon ange », ne tient plus devant i le ton de ces lettres écrites par le plus maltraité des hommes qui aiment, — par le plus patito des patiti qui aient jamais existé ! Il y a un mot, très peu allemand, du reste, de Jean-Paul, que Benjamin Constant, qui savait l'allemand, aurait dû se rappeler et que voici dans sa magnifique brutalité : « Il faut se « mettre à genoux devant les femmes, mais comme
« l'infanterie devant la cavalerie, — pour se relever « et pour donner la mort! » Benjamin Constant s'est bien mis à genoux devant Madame Récamier, mais il ne s'en est relevé... que pour prendre la fuite, et elle a vécu tranquillement toute sa vie qui a été longue. Si cela peut s'appeler de la vie!... Mais, entre nous, je crois bien que ce n'en était pas... Cette fameuse Madame Récamier, cette Juliette à dix mille Roméos, dont ils ont tous, en Europe, raffolé au temps de leur jeunesse, au fond, ne me fait pas l'effet ici d'être vivante. C'est une belle idole de salon qui n'est jamais descendue de son autel. Elle rappelle cette autre femme dont Alfred de Musset a dit :
Elle faisait semblant de vivre; De ses mains est tombé le livre Dans lequel elle n'a rien lu.
Seulement, il mit du temps à tomber de ses mains charmantes! et parmi ceux qui l'adorèrent, personne ne lui apprit à lire dans ce livre-là. L'époque de Madame Récamier, cependant, ne se recommandait pas précisément par un bégueulisme supérieur... C'était la formidable époque où la cavalerie de Murât escaladait des forteresses, et c'est de ce temps-là que Madame Récamier fut chastement et presque hiératiquement la mystérieuse et impénétrable Isis sous ses sept bandelettes, et pas un, même de ceux qui dans ce temps-là revenaient d'Égygte, n'a pu se vanter de l'avoir désentortillée d'une seule!... Outrage si
cruel au cœur et à la vanité des hommes, qu'ils sont allés jusqu'à des raisons scientifiques pour expliquer ce qui leur était si dur de ne pas comprendre. Aussi, en désespoir de cause, ils aimèrent mieux, sans aucune expérimentation possible, faire de cette céleste Récamier une espèce de monstre physiologique, que d'admettre le monstrueux prodige moral d'une vertu qui leur avait toujours résisté.
Ce fut, je crois, Philarète Chasles, qui, le premier, fut assez hardi pour, après la mort de l'énigmatique phénomène, écrire pour les yeux de tous ce qui n'avait jamais été dit tout bas qu'aux oreilles de quelques-uns. Mais la chose une fois écrite, et partie sur ces ailes de papier dont parle de Maistre et qui portent si loin les sottises, la chose écrite allait faire le tour du monde, comme le drapeau tricolore, et déjà elle l'a commencé... Madame Récamier a donc sa légende comme Jeanne d'Arc, mais Jeanne d'Arc a sauvé la France, et c'est là une gloire qui brûle la légende dans la clarté sublime de sa flamme. Tandis que Madame Récamier, qui a perdu tant de cœurs, restera éternellement dans l'ombre incertaine de la sienne et tourmentera l'admiration et la curiosité des hommes comme une serrure à secret qui n'a pas de clé.