CHAPITRE III
Si l'on rejette l'hypothèse peu probable que Lope de Moros soit l'auteur de la Razón de Amor, le premier poète castillan dont le nom nous parvienne est Goxzalo de Berceo (1180?-1247), prêtre séculier attaché au monastère bénédictin de San Millan de la Cogolla, dans le diocèse de Calahorra. On sait peu de chose de lui et de sa famille. Il avait un frère nommé Juan, prêtre aussi, parait-il. Dans La Estoria de Sennor Sant Millan tornada de latin en romance, le poète nous indique (st. 489) son lieu de naissance. Né à Berceo, il fut élevé au monastère voisin; il était diacre en 1221, prêtre en 1237; il figure comme témoin d'un acte le 31 décembre 1246. C'est la dernière date certaine de sa vie, car bien que mentionné dans un document de 1264, tout porte à croire qu'il ne vivait plus alors.
Berceo ne se présente pas comme un génie original : il déclare, au contraire, qu'il ne fait que suivre ses modèles, et il est modestement fier de la fidélité de ses calques; une fois au moins, il précise sa source, et ses autres
modèles se laissent deviner. La vida del glorioso confessor Sancto Domingo de Silos est dérivée de la Vita Beati Dominici Confessons Christi et Abbatis par le moine Grimaldus ; La Estoria de Sennor Sant Millau n'est qu'une libre traduction de la Vita Aemiliani par saint Braulio, évèque de Saragosse (f 651'?); le fragmentaire Martyrio de Sant Laurenço traite d'un sujet déjà chanté par Prudence dans le Peristephanon ; selon Berceo luimême, le poème intitulé Délos signos que aparesceran ante del juicio est fait d'après saint Jérôme à qui, suivant l'opinion courante du moyen âge, il attribuait le Proçnosticon futuri seculi 1 ; El Duelo que fizo la Virgen Maria el dia delà Passion de su fijo Jesu Christo s'inspire du Tractatus de planctu beatse Mariée de saint Bernard, le Doctor mellifluus; la Vida de Sancta Oria, Virgen versifie d'une manière charmante les faits constatés par Munio, le confesseur de cette sainte nonne du couvent de San Millau ; Del Sacrificio delà Missa et les Loores de Nuestra Sennora ne sont que de plates amplifications de lieux communs dévots. Trois hymnes au Saint-Esprit sont d'une authenticité suspecte : restent les Milagros de Nuestra Sennora dont nous reparlerons bientôt. Bien qu'il nous ait laissé plus de treize mille vers, Berceo fut oublié par les lettrés des générations suivantes : Santillana ne le mentionne pas dans la lettre célèbre qu'il adressait au connétable de Portugal vers le milieu du xve siècle. Mais ce n'est pas aux nobles et aux artistes que Berceo avait fait appel, c'était aux clercs érudits, et chez eux sa réputation dura. Au xvue et au xviiie siècles on dédaignait la littérature du moyen âge ; les allusions au Poema del Cid sont tellement rares qu'on n'en connaît
1. On attribue maintenant le Prognosticon à Julianus Pomerius (•{'699) ou à saint Julien de Tolède, frère de saint Isidore.
que deux : l'une dans la Primera Parte de las fundaciones de los monasterios del glorioso padre san Benito (1601) de Prudencio de Sandoval, et l'autre dans les Antigüedades de Castilla (1721) de Francisco Berganza. Les allusions à Berceo deviennent fréquentes à partir de 1607; Ambrosio Gómez en insère quelques vers dans le Moisen Segundo (1653); La Vida del glorioso confessor Sancto Domingo de Silos est imprimée en 1736, et en 1780 les œuvres complètes du poète sont publiées par Tomas Antonio Sánchez qui ajoutait à la fin de l'édition quelques vers à la louange de Berceo, composition qu'il attribuait sournoisement à un écrivain anonyme du xive siècle.
Berceo écrit en langue vulgaire, dit-il, parce qu'il n'est pas assez fort en latin; ce qui ne l'empêche pas d'avoir ses petites prétentions. Il distingue avec soin la différence entre ses dictados (poèmes) et les cantares (chansons) d'un simple j uglar ; mais il n'hésite pas à se proclamer \e juglar de saint Dominique de Silos, en attestant que son chant « vaudra bien, je l'espère, un verre de bon vin » :
Bien valdrá, commo creo, un raso de bon yino.
Berceo est un cœur simple, un curé campagnard qui au fond est resté paysan, superstitieux, ignorant, malicieusement jovial, gauche, avec un profond respect de la chose jugée, des forts et des plus titrés. On l'a comparé désavantageusement à Dante, mais la comparaison n'est guère équitable, car le grand Florentin hérita d'une instruction et d'une tradition littéraire qui faisaient défaut au naïi rimeur villageois. Berceo est toujours gêné par son manque d'imagination, par l'absence de modèles, par la portée circonscrite de ses sujets et par la scrupuleuse
honnêteté qui l'empêchait d'élargir le cadre de ses légendes. Mais dans ses bons moments, surtout dans la Vida de Sancta Oria, Virgen, œuvre de sa vieillesse, il sait allier l'onction à l'ingéniosité, et ses développements de lieux communs théologiques sont éclairés par de soudaines lueurs d'inspiration mystique. Berceo ne fut pas un grand poète; en aucun temps il n'aurait pu l'être; toutefois ce fut un initiateur, un précurseur dans le champ de la pastorale religieuse et de la poésie dévote, et s'il a la lourdeur de l'inexpérience, il a aussi le charme de la candeur.
On a cru que Berceo prenait les prodiges racontés dans ses Milagros de Nuestra Sennora tels qu'il les trouvait dans les Miracles de la Sainte Vierge du trouvère français Gautier de Goinci, prieur de Vic-sur-Aisne (1177- 1236), et il est certain qu'il existe entre les deux poètes des ressemblances frappantes. Des vingt-cinq légendes de la Vierge racontées par Berceo, dix-huit se trouvent dans la collection de Gautier, qui en relate près de soixante. Pourtant les deux écrivains étant contemporains, il est peu probable que l'un ait connu les œuvres de l'autre. Il est vrai qu'Alphonse le Savant connaissait les poèmes de Gautier, car il mentionne expressément le codex de Soissons comme un « livre plein de miracles » :
En Seixons, ond' un liuro à todo chêo De niiragres.
Mais Alphonse vivait quelque quarante ans après Berceo, alors que les communications littéraires entre la France et l'Espagne s'étaient développées, et d'ailleurs, comme roi, il avait des facilités supérieures à celles du modeste prêtre de la Rioja. Il devient de plus en plus certain que Gautier de Coinci et Berceo ont puisé à des
sources communes, et la provenance des Milagros de Berceo est indiquée par le fait que vingt-quatre de ses vingt-cinq légendes se trouvent dans un manuscrit latin conservé à la Bibliothèque Royale de Copenhague.
Berceo prend son bien où il le trouve, mais il serait injuste de ne voir en lui qu'un simple plagiaire. En le comparant avec Gautier de Coinci, on trouvera que Berceo l'emporte sur le prieur de Vic-sur-Aisne par sa faculté de choisir, son instinct de ce qui est essentiel, sa sobriété de ton, son mouvement plus rapide et son trait éminemment espagnol — sa vision nette et réaliste. Il manque de goût, il ose nous montrer la Sainte Vierge de Pise jalouse de son serviteur qui allait se marier, et l'apostrophant comme Don fol, malastrugado , torpe e enloquido; c'est pourtant la foi, foi de charbonnier si l'on veut, mais d'un charbonnier qui est en même temps poète. Et remarquons que Berceo a, dans une certaine mesure, une curiosité artistique qui le p"ousse à utiliser les moindres occasions, comme lorsqu'il trouve la si singulière chanson, réminiscence peut-être des chansons des pèlerins, en vers octosyllabiques rimes, avec son refrain obsédant : Et/a celar! dans le Duelo que fizo la Virgen Maria (st. 178-190).
Outre les treize mille vers qui figurent dans l'édition de ses poèmes, on attribue aussi à Berceo les dix mille vers du Libro de Alixandre où sont racontées pour la première fois en castillan les aventures du conquérant macédonien, avec une longue interpolation sur le siège de Troie. L'attribution à Berceo, doucement insinuée dès le xviic siècle, trouva quelque appui chez Sarmiento et chez Floranes, et elle a pris de nos jours une force nouvelle grâce à la découverte d'un manuscrit où son nom figure comme celui de l'auteur du poème :
Sy queredes saber quien fizo esti ditado, Gonçalo de Berçeo es por nonbre clamado, natural de Madrid, en Sant Mylian criado, del abat Joban Sancbez notario por nonbrado.
L'authenticité de cette strophe finale est contestée, et dans tous les cas elle est loin d'être concluante. El Libro de Alixandre est une œuvre savante, due à quelqu'un qui connaissait Y Alejandréis , l'épopée latiue de Gautier de Châtillon (Galter el bueno, qu'il cite textuellement), aussi bien que le Roman d'Alexandre de Lambert le Tort et d'Alexandre de Bernai, les dérivés du Pseudo- Callisthène, Yllias latina, le Roman de Troie de Benoit de Sainte-More, Y Historia Trojana de Guido délie Colonne, et d'autres compilations du même genre. Toute cette érudition recherchée ne rappelle guère la simplicité pieuse des Milagros, et si les érudits ont raison en croyant remarquer dans le texte du Libro de Alixandre des traces du dialecte léonais, l'attribution à Berceo ne serait pas plus acceptable que l'attribution h Juan Lorenzo — natural de Astorga — copiste d'un manuscrit du poème. Laissant de côté ces questions obscures, essayons de préciser les mérites et les défauts de cette œuvre composée de matériaux hétérogènes. L'érudition encyclopédique de l'auteur, un ecclésiastique à ce qu'il semble, est aujourd'hui sans effet : ce qui survit ce sont ses réminiscences de la poésie épique, ses descriptions pittoresques, ses ingénieuses digressions, son habileté vigoureuse à manier l'allégorie, et sa maîtrise de ces sillauas cuntadas dont il était fier a bon droit.
El Libro de Alixandre a exercé une influence indéniable sur le Poema de Fernán Gonçalez, écrit entre 1250 et 1271. L'auteur était peut-être originaire de la
LITTÉRATCRB ESPAGNOLE. 3
province de Santander, et en tous cas aurait été un moine du monastère de San Pedro de Arlanza, que son héros (895?-970) est censé avoir fondé. La renommée de ce personnage, à peine inférieure à celle du Cid, fut chantée par les juglares, et le Poema est une refonte érudite des légendes épiques en train de disparaître. Le poète fait des emprunts à Berceo (qui lui-même avait célébré Fernán Gonzalez) et au Libro de Alixandre; parmi les escryturas qu'il consulta, on a identifié la chronique anonyme {Epitoma Imperatorum), la chronique de Lucas, évêque de Tuy, celle de Turpin, peutêtre le De Laude Hispaniœ ; mais l'intérêt de son œuvre réside dans son élan martial et son caractère de composition à mi-chemin entre l'épopée populaire et l'épopée artistique. Si, comme on le croit, un épisode du Poema a été utilisé dans Hernaut de Beaulande, il y a là un exemple unique de l'influence de l'épopée castillane sur l'épopée française.
Laissons la poésie : la prose castillane se développe plus lentement. Un de ses premiers spécimens est les Diez Mandamientos , traité didactique sans mérite littéraire composé à l'usage des confesseurs par un moine navarrais vers le commencement du xme siècle. Mentionnons ensuite les Anales Toledanos, en deux parties distinctes, composées entre 1219 et 1250 (la troisième partie est de beaucoup postérieure). Rodrigo Ximenez de Rada, archevêque de Tolède (1170?-1247) écrivit en latin une Historia Gothica ou De rébus Hispanix, commençant à l'invasion des Goths et allant jusqu'à Tannée 1243. Entrepris sur les instances de saint Ferdinand, roi de Castille (1200-1252), cet ouvrage, imprimé pour la première fois en 1545, fut plus tard retouché par une autre main sous le titre de Estoria délos Godos. Sous le règne
du même prince fut rédigé le Fuero Juzgo (1241), remaniement castillan d'un code gothique, d'origine romaine en substance, qui fut donné par saint Ferdinand aux Espagnols fixés à Cordoue, Séville et Murcie après la reconquête; mais l'intérêt en est plutôt juridique et philologique que littéraire. C'est à cette même époque que l'on place la rédaction d'une série d'ouvrages didactiques : les Flojees de Filosofía, livre dans lequel trentesept philosophes aTnonymes et Sénèque étalent leur sagesse sentencieuse ; El Libro délos buenos Proverbios, traduit sur le texte arabe de Hunain ibn Ishâk al-Ibâdî (809-875); et El Libro délos doze Sabios (intitulé aussi El Libro delà Nobleza o Lealtat) qui traite du gouvernement et de l'éducation des princes. Les dates de ces compilations sont tellement conjecturales qu'on peut courir le risque de briser l'ordre rigoureusement chronologique en mentionnant ici deux œuvres du même genre auxquelles on assigne généralement une époque postérieure : le Bonium (ainsi appelé d'après un soi-disant auteur, roi fabuleux de Perse) ou les Bocados de oro, dérivé du recueil d'Abou'l Wafâ Mubashir ibn Fàtik, et la Poridad delas Poridades, également d'origine arabe. Ces deux compilations sont les sources respectives des deux lettres supposées écrites par Alexandre moribond à sa mère, intéressants morceaux en prose que l'on a imprimés à tort à la fin du Libro de Alixandre.
Ce ne sont là que des essais prématurés dus peut-être à l'initiative du fils de saint Ferdinand, Alphonse le Savant (1220?-1284), qui succéda à son père en 1252, et qui devait donner à la prose castillane une forme plus ample. Frustré de son ambitieux espoir d'être empereur, en guerre avec tout le monde, avec les papes, avec ses frères, ses enfants et son peuple, Alphonse ne fut pas
mieux traité après sa mort que pendant sa vie. Il a une immortalité affreuse dans le Paradiso :
Yedrassi la lussuria e il viver molle Di quel di Spagna...
Mariana formule le verdict populaire en une phrase digne de Tacite : Dumque cœlum considérât observatque astra, terram amisit. Tout le monde connaît la pensée célèbre qu'on prête à Alphonse, et qu'on lui trouvera encore attribuée sous une autre forme par Bvron dans ce chef-d'œuvre de satire, The Vision of Judgment : « Si, à la création, Dieu m'avait consulté, il aurait fait le monde autrement qu'il n'est. » C'est une invention tardive de Pierre IV (surnommé le Cérémonieux), roi d'Aragon de 1335 à 1375, et faussaire génial s'il prévit le résultat de sa supercherie1.
Malgré ses fautes et ses faiblesses, Alphonse le Savant a le droit d'être considéré comme une grande source d'activité intellectuelle; il fut, pour ainsi dire, l'organisateur de la culture intellectuelle de son pays. L'intérêt qu'il lui portait se manifesta de bonne heure. C'est peutêtre sur son initiative que son père, saint Ferdinand, confirma en 1242 la fondation de Salamanque, l'université qu'Alphonse IX de Léon avait fondée au début du siècle. Avant son avènement, Alphonse le Savant fit traduire de l'arabe le Lapidario en 1241, et (ce qui nous intéresse davantage) Kalila et Digna en 1251. Grâce au témoignage de son neveu Juan Manuel dans El Libro delà Caza, nous savons qu'Alphonse fit faire aussi des traductions du Coran, de la Mischna, du Talmud et de
1. L'invention peut être aussi de Bernât Descoll, l'auteur de la chronique qui porte le nom de Pierre IV : voir l'édition d'Antonio de Bofarull (Barcelona, 1850), pp. 322-324.
la Cabale; on ne peut douter non plus qu'il fit traduire la Bible dont il incorpora une grande partie dans l'incomplète Grande et general Estoria. A peine devenu roi, il fit commencer le Libro délas Tablas Alphonsies (1252) et les Libros del Saber de Astronomía, qui contiennent maintes corrections au système de Ptolémée dans lequel le monarque et ses collaborateurs soupçonnaient évidemment une erreur radicale. Et remarquons que ce n'est pas seulement un rôle passif qu'Alphonse joua dans ces compilations : il est constaté dans la préface du Libro delà Esfera (1259) qu'il modifia le texte de ces traités scientifiques quand la langue lui en parut insuffisante {que non eran en castellano derecho). Cataloguer toutes ses entreprises et dresser la liste de ses collaborateurs juifs et arabes seraient, pour un bibliographe, une rude besogne.
Ce zèle infatigable frappa l'imagination de ses contemporains et la postérité a exagéré le miracle en attribuant à Alphonse de nombreux ouvrages apocryphes. Il n'a rien eu à voir avec le Libro de Alixandre ni avec les lettres supposées d'Alexandre à sa mère. Juan Manuel nous déclare qu'Alphonse écrivit des traités de chasse; mais il n'est pas l'auteur d'un certain Libro delà Montería qu'on lui a attribué, et qu'on assigne maintenant avec quelque probabilité — en ce qui concerne les deux premières parties, tout au moins — à son arrière-petit-fils Alphonse XI (1310-1350). De même il faut écarter l'attribution à Alphonse le Savant de deux œuvres intitulées toutes deux Tesoro; l'une est une version en prose de Li Livres dou Trésor de Brunetto Latini (1220-1295), l'ambassadeur florentin auprès d'Alphonse, version due à Alonso de Paredes, chirurgien, et à Pero (ou Pascual) Gómez, secrétaire à
la cour de Sanche IV; l'autre, qui se compose de quarante-huit stances et d'un préambule en prose, est un pastiche du xve siècle, fait probablement par quelqu'un de la suite d'Alonso Carrillo, le formidable archevêque de Tolède qui fut l'énergique adversaire des Rois Catholiques. On a soutenu aussi qu'Alphonse écrivit un certain Libro délas Querellas représenté, à ce que l'on prétend, par deux poèmes fragmentaires. Il est presque certain que ce Libro délas Querellas n'a jamais existé. L'un de ces poèmes est le romance célèbre : Yo sali de la mi tierra; le rythme et l'accentuation de ces vers dénoncent une supercherie qui ne remonte pas plus haut que le xve siècle. L'autre poème consiste en deux strophes adressées à Diego Sarmiento qui apparaissent pour la première fois en 1663 : les huitains de douze syllabes (arte mayor) qui constituent chaque strophe n'ont été inventés qu'un demi-siècle après la mort d'Alphonse, et ces seize vers sont des faux fabriqués très probablement par José Pellicer de Salas y Tovar (1602-1679), auteur d'une réputation suspecte qui forgeait ces falsifications pour flatter son protecteur.
Il est superflu de chercher à agrandir la renommée d'Alphonse en lui attribuant des écrits apocryphes : il n'en a pas besoin, car son activité s'étendait à tous les domaines de l'intelligence humaine. Il s'intéressait surtout à l'érudition encyclopédique et à la codification des loi'i. C'est une œuvre d'une réelle grandeur que le code nommé, d'après le nombre de ses divisions, Las Siete Partidas. Ce nom ne semble s'être attaché à ce vaste ouvrage qu'un siècle après sa compilation (1256- 1263), mais il est à remarquer que l'idée en est implicitement contenue dans le titre du Septenario, traité incomplet et inédit qui embrasse les sept sujets de la
connaissance1. Las Siete Partidas, dont les prologues ou divisions forment un acrostiche assez maladroit du mot Alfonso, ont des qualités littéraires, en quoi elles ne ressemblent pas à la plupart des recueils de lois. Leur but primordial était l'unification des divers systèmes légaux qui existaient en Castille; quoique ce code ne fut reconnu dans toute l'étendue du royaume qu'en 1348, la réussite à la longue en fut si complète, que toute la législation espagnole dérive des Siete Partidas : sous une forme modifiée elles ont été en vigueur dans la Floride et la Louisiane devenues parties intégrantes des Etats-Unis. Mais le plan dépasse bientôt le but pratique que l'on se proposait au début et s'étend en dissertations sur des principes généraux et des détails infimes de conduite. Sancho Panza, gouverneur de l'île de Barataría, ne pouvait donner de meilleurs conseils que ceux contenus dans Las Siete Partidas dont les titres même font sourire parfois : « Ce que les hommes doivent rougir de confesser et ce que non » ; « pourquoi aucun moine ne doit étudier le droit ou la physique » ; « pourquoi le roi doit s'abstenir d'un langage bas » ; « pourquoi le roi doit manger et boire modérément » ; « pourquoi les enfants du roi doivent apprendre à être propres »; « comment rédiger un testament sans que les témoins e-n sachent la teneur ». La lecture de ce code n'est pas seulement instructive, divertissante et curieuse; c'est un document de la première importance pour la reconstitution du tableau de la société à l'époque où il fut rédigé, et il s'élève jusqu'à une éloquence sobre lorsqu'il s'agit de la chose publique, de la charge de gouverner, des relations du
1 . Le trivio (grammaire, logique et rhétorique) et le quadrivio (musique, astrologie, physique et métaphysique).
roi avec son peuple et de la dépendance réciproque de l'Église et de l'État. Manifestement un homme ne pouvait, à lui seul, rassembler un corps de lois si étendu et si complexe, et il semble établi que Jacome Ruiz et Fernán Martínez y apportèrent leurs connaissances spéciales; mais c'est Alphonse qui dirige l'entreprise, et l'on croirait volontiers que, dans ce cas comme dans celui du Libro delà Esfera, c'est lui qui donne au texte sa forme verbale (Quanto enel lenguage enderezólo el por si).
Comme le roi anglais Alfred (849-901), Alphonse le Savant s'intéressait ardemment à l'histoire. Il inspira la Gronde et general Estoria, commencée en 1270 et demeurée inachevée, qui prenait pour base la Bible et donnait l'histoire du monde, de la création aux temps apostoliques. Bien plus importante est la Estoria d'Espanna ou Crónica gejieral, composée antérieurement, de 1260 à 1268. Les inégalités de style et du contenu sont autant de preuves que cette compilation est due a des mains différentes. D'un côté le fait que la Crónica general accepte des fables telles que la croisade de Mahomet à Cordoue implique une ignorance complète des Musulmans et de leur histoire; d'un autre côté, des sources arabes sont mentionnées dans le récit des exploits du Cid : « Ainsi parle Abenferax en son arabe d'où cette histoire est tirée», dit le chroniqueur au début du chapitre 911. Le prologue de la Crónica general n'est guère qu'une traduction de la préface de Ximenez de Rada qui, avec Lucas de Tuy, est une des principales sources directes ; de nombreux cantares de gesta sont incorporés, prosifiés, dans le texte qui cite des auteurs remontant jusqu'à Cicerón, Lucain, Pline et Suétone. Reconnaissant l'efficacité des efforts combinés,
le roi savait s'entourer de bien des collaborateurs érudits, parmi lesquels la tradition nomme Egidio de Zamora, Jofre de Loaysa, Martin de Cordoue, Garci Fernandez de Tolède et Suero Pérez, évêque de Tolède. Que la tradition ait raison — ce qui est douteux — ou non, il n'en reste pas moins certain que c'est Alphonse qui conçut le plan d'ensemble de l'œuvre et lui imprima, croit-on, son cachet personnel.
Pourtant on ne peut parler de sa Crónica general qu'avec beaucoup de réserve. Jusqu'à la fin du xixe siècle les érudits spécialistes croyaient en posséder le texte intégral dans l'édition de Florian de Ocampo parue à Zamora en 1541 ; ce n'est qu'en 1896 que M. Menéndez Pidal a dissipé cette erreur. Nous nous contenterons de constater sommairement les résultats de ses recherches. Ce qu'on peut appeler la Primera Crónica general d'Alphonse le Savant a été reconstitué habilement (1906) par M. Menéndez Pidal. Les faits semblent se présenter ainsi : le premier manuscrit dérivé du texte original fut la Crónica abreviada, sorte d'abrégé fait (1320-1324) par Juan Manuel, neveu d'Alphonse, dont nous parlerons bientôt; le second est une refonte qui incorpore une version de la chronique d'Abu Bakr Ahmed ibn Mohammad ibn Musa (al Razi), et fut achevé le 21 janvier 1344, d'où le titre commode de Crónica de d3Â-i; puis il y eut un autre remaniement qui est perdu, mais qui est représenté par la Crónica de veinte Reyes, la Crónica de los Reyes de Castilla, et la chronique imprimée par Ocampo qu'on appelle la Tercera Crónica general. C'est un grand avantage de posséder le texte d'Alphonse dans la forme relativement pure que nous devons à M. Menéndez Pidal, mais une certaine prudence
s'impose jusqu'au jour où sera terminée l'étude des sources que cet éruclit nous promet.
Réagissant contre les pompeux éloges dont Alphonse a été l'objet, M. Paul Groussac, dans un moment de spirituelle méchanceté, a mis en doute l'attribution au roi des Cantigas de Santa Maria. Jusqu'à preuve du contraire, nous accepterons l'attribution courante, tout en admettant que le recueil des Cantigas contient bon nombre de poèmes qui ne sont probablement pas d'Alphonse. Ces Cantigas, au nombre de quatre cent vingt environ, n'appartiennent pas à la littérature castillane puisqu'elles sont écrites en galicien, langue qu'ont employée bien des auteurs castillans, mais nous ne pouvons laisser entièrement de côté un monument d'une semblable importance. Une question se pose naturellement : pourquoi le roi de Castille aurait-il écrit ses vers en galicien alors qu'il rédigea son code en castillan1? Avait-il été élevé en Galice? C'est ce que nous ignorons. La véritable raison est sans doute que l'auteur était un artiste, et qu'il savait apprécier le développement supérieur du galicien qui, en flexibilité et en grâce, dépassait le castillan, au point de soutenir la comparaison avec le provençal. 11 est assez probable qu'Alphonse écrivit des poèmes en provençal; cependant les deux pièces en cette langue qu'on lui prête sont apocryphes, étant composées l'une par At de Mons, et l'autre par Guiraut Riquier. Quoi qu'il en soit, les rythmes compliqués de ces chansons à la louange de la Vierge furent évidemment appris à l'école des Provençaux. Leur variété est surprenante; il y a des vers de quatre, de
1. Alphonse, cependant, semble avoir tenté quelques essais poétiques fn castillan. Un exemple nous en reste : Senkora por amor dios, dans Je Canzoniere Colocci-Brancuti (n° 471).
cinq, de huit, de onze, de quinze, voire de dix-sept syllabes; il y a des copias populaires assez semblables aux seguidillas de nos jours. Il y a des répétitions d'un refrain destinées à produire l'effet d'une litanie, ou peut-être aussi en vue d'une adaptation à une mélodie due au poète lui-même; il y a un poème de cinq strophes, la première lettre du premier vers de chaque strophe servant à former un acrostiche du nom Maria; il y a des coupures de mots permettant une rime rare. Ce sont là des puérilités qui touchent au burlesque, mais ce sont les caractéristiques d'une école et d'une époque. Le choix des sujets est souvent fort heureux. Les Cantigas de Santa Maria contiennent deux belles variantes de la fameuse histoire traitée plus tard par Adelaide Procter (1825-1864) dans A Story of Provence et par John Davidson (1856-1909) dans son émouvantfe Bailad of a Nun. Prosper Mérimée, dans sa Vénus d'Ille, et Henri Heine, dans Les Dieux en Exil, ont traité admirablement la légende de la statue et de l'anneau; ils se trouvent devancés dans les Cantigas où le récit est rédigé en vers d'une beauté remarquable, et où le mystère alterne avec l'horreur. Partout l'hagiologie insipide se transforme en phrases harmonieuses et tendres. Si, comme nous le présumons, Alphonse écrivit ces Cantigas, il fut un vrai poète, non pas un très grand poète, mais un maître supérieur à la plupart de ses prédécesseurs. Il ne choisissait pas toujours des sujets religieux, mais il conservait sa facture consciencieuse, même dans des vers aussi violents que ceux du Canzoniere du Vatican (nos 61-79). C'est lui qui lança cette école de poésie dont les accents mourants nous parviennent dans le Cancionero de Baena.
L'exemple de son labeu» ians des domaines intel-
lectuels si nombreux fut suivi. Nous avons déjà cité la traduction de Kalila et Digna faite en 1251, avant son avènement. Ajoutons qu'elle dérive de l'arabe, langue dans laquelle l'ouvrage avait été traduit au vm6 siècle par Abdallah ibn al-Mukaffa d'après une version pehlvi maintenant perdue et faite par Barzoyeh sur l'original sanscrit. Cet original a disparu lui aussi et, bien qu'il se retrouve en substance dans le Panchatantra, c'est de la version arabe que les traductions dans les autres langues dérivent plus ou moins directement. La vogue de la traduction castillane est prouvée par le fait que Raymond de Béziers s'en servit (1323) jusqu'au passage du cinquième chapitre où la souris commence à raconter son histoire lamentable. Alphonse le Savant trouva un imitateur dans son frère Fadriqle, qu'il devait faire étrangler en 1277. L'histoire des Sept Sages de Rome était connue en Europe au xne siècle par la version latine de Jean de Haute-Selle en Lorraine et un peu plus tard par la version en vers français faite du latin par un certain Herbert, poète à la cour de Philippe-Auguste (j 1223). C'était le Dolopathos . C'est une variante plus orientale de cette même histoire que Fadrique traduisit, ou fit traduire de l'arabe en 1253 sous le titre de Libro délos engaños et los asayamientos délas mugeres, sorte de roman à tiroirs dans le genre des Mille et une Nuits. Ce sont vingt-six contes légers et divertissants qui durent paraître frivoles au grave Alphonse.
On continua à traduire à la cour du fils d'Alphonse, Sanche IV (1258?-1295). Nous avons déjà mentionné la traduction de Li Livres dou Trésor de Brunetto Latini faite par Paredes et Gomez. C'est à ce règne qu'appartiennent aussi les cent six chapitres du Lucidario, compilation indigeste dérivée du Spéculum naturale attribué
à tort à Vincent de Beauvais (j 1264), où l'on commence par se demander : « Quelle fut la première chose dans le ciel et sur la terre? » et où l'on finit en discutant « la raison pour laquelle les lapins et les lièvres ruminent de la même façon que les autres grands animaux ». Une autre compilation que l'on place habituellement à cette époque est îa Gran Conquista de Ultranza/-, remaniement de la Historia rerum in partibus transmarinis gestarum de Guillaume de Tyr (7 1184). Il semble probable que l'ouvrage fut commencé à une période postérieure, surtout si l'on accepte l'hypothèse de M. Groussac que la Gran Conquista de Ultramar eut pour base le Roman d'Eracle, "version française de l'ouvrage de Guillaume de Tyr. Dans tous les cas la Gran Conquista ne fut achevée que longtemps après la mort de Sanche IV. La compilation castillane comprend les éléments les plus divers : les légendes du Chevalier au Cygne, de Berthe et de Mainet (que les érudits espagnols réclament parfois comme une légende originaire d'Espagne). Elle incorpore aussi des morceaux de la Chanson de Jérusalem et la Cansó d'Antiocha, refonte d'un original perdu que Grégoire Bechada aurait composé : c'est peut-être la première fois que le provençal et la prose castillane se trouvent en contact.
Jusqu'à l'année 1906 Sanche IV avait passé pour être l'auteur des Castigos e Documentos qu'il aurait écrits à l'intention de son fils, le futur Ferdinand IV (1286?-1312). M. Foulché-Delbosc et M. Groussac ont prouvé péremptoirement qu'une grande partie de cette compilation n'est qu'une traduction du De Regimine pr-incipum, écrit vers 1284 par Egidio Colonna; il est désormais acquis que les Castigos e Documentos sont l'œuvre d'un ecclésiastique qui utilisa une traduction castillane du De
Reginiine principian faite entre 1345 et 1350 par Juan Garcia (de Castrogeriz). En revanche on attribue à Sanche IV une part dans la fabrication de YEspeculo, qu'on regardait autrefois comme un essai préliminaire de Las Siete Partidas; mais, avouons-le, nous entrons là dans le domaine des conjectures.
* C'est à l'extrême fin du règne de Sanche IV qu'aurait été commencée Y Historia del Cauallero de Dios que auia por nombre Ci far, œuvre, probablement, d'un ecclésiastique de Tolède qui connaissait des modèles étrangers tels que les romans bretons, les lais de Marie de France, et les poèmes de Chrétien de Troie. Le Cavallero Cifar est, en effet, la première ébauche d'un roman de chevalerie, et c'est même quelque chose de plus, car dans les caractères de Cifar ou de Roboan et de leur compagnon le ribaldo, on reconnaît les types du chevalier errant et du picaro. Ainsi l'auteur devance les deux genres de fiction — chevaleresque et picaresque — dans lesquels l'Espagne allait se distinguer. Cervantes a-t-il lu les aventures de Roboan et de son écuyer si prodigue en proverbes? Ce n'est pas impossible, car le livre s'imprima en 1512; si la réponse à cette question était affirmative, on pourrait considérer ce couple comme la rude esquisse primitive de Don Quichotte et de Sancho Panza et alors, comme l'a remarqué M. Wagner, il serait diffv cile d'exagérer l'influence littéraire du Cavallero Cifar Dans tous les cas, une grande importance historique s'y attache, car c'est le premier ouvrage espagnol que l'on puisse appeler un vrai roman.