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CHAPITRE VII

De nombreuses traductions avaient paru pendant le règne des Rois Catholiques, et l'on peut raisonnablement supposer que cette diffusion des modèles étrangers fut favorisée par de hauts patronages. Quoique le roi Ferdinand n'eût pas de penchants littéraires, il avait été l'élève de Francisco Vidal de Noya, dont la traduction de Salluste fut imprimée en 1493; dans son âge mur, la reine Isabelle étudiait avec Beatriz Galindo, la Latina (1475?- 1534), érudite et dame d'honneur, chantée plus tard par Lope de Vega dans sa Iervsalen conquistada; les goûts humanistes de l'Infant Jean étaient assez prononcés pour que Juan del Enzina lui dédiât ses versions de Virgile; Juan Luis Vives (1492-1540), dans son ouvrage intitulé De Christiana Femina, rapporte que Jeanne la Folle adressa aux envoyés des Pays-Bas des discours latins improvisés, et le savoir de Catherine d'Aragon reçut l'approbation d'Erasme. Deux des princesses de la famille royale étaient élevées par Antonio Géraldine et Alessandro Geraldino (ce dernier devint évêque de Saint-Domingue et mourut en 1525),

et ces deux érudits italiens furent secondés par d'autres compatriotes qui répandirent leur enthousiasme pour la Renaissance. Tels furent Pietro Mártir d'Anffhiera

(1459-1526), prieur de Grenade, qui se vanta d'avoir vu assis à ses pieds les grands de Castille; et Luca Marineo da Badino, dit Lucio Marineo Siculo (1460? 7 après 1533) qui occupa la chaire d'éloquence et de poésie latine à l'université de Salamanque. Il y avait d'autres étrangers, car c'est encore à Salamanque que le Portugais Arias Barbosa (7 1530'?), disciple d'Ange Politien, gagna sa réputation de premier helléniste de la Péninsule.

Constatons le zèle des savants espagnols à vulgariser l'érudition. Palencia publia un Vniversal vocabulario en latin y en romance (1490), destiné à être bientôt éclipsé par celui de Lebrixa; il publia aussi des traductions de Plutarque (1491) et de Josèphe (1492). L'Ane d'or d'Apulée (1513) fut traduit par Diego López de Cortegana, l'archidiacre gaillard de Séville; une satire de Juvénal (1515?) par Gerónimo Fernandez de Villegas, prieur de Cuevasrubias ; et Y Amphitrvo de Plaute (1515?), par Francisco López de Villalobos. Ce sont tous des dilettantes à côté d'AxToxio de Lebrixa (1455?-1522), qui, après dix ans passés en Italie, revint en Espagne vers 1473 et, comme il le disait lui-même, « fut le premier à y ouvrir boutique de latin ». L'examen de ses œuvres appartient à l'histoire de l'humanisme : nous n'avons qu'à mentionner ici ses Introductiones latinee (1481), sa Gramática... sobre la lengua castellana (1492), son Interpretado dictionum ex sermone latino in kispaniensem (1492), et son Interpretación délas palabras castellanas en lengua latina (1495?). Cet illustre savant qui, comme M. By water l'a démontré,

devança la théorie d'Erasme sur la manière dont il conviendrait de prononcer le grec, occupa la chaire de grammaire a Salamanque ; froissé dans son amourpropre par un échec académique, Lebrixa passa à l'université nouvelle d'Alcalá de Henares, fondée en 1508 par le fameux cardinal Francisco Ximenez de Cisneros (1436-1517), qui utilisa les connaissances du grand philologue dans la préparation de la Bible polyglotte. Dans cette publication célèbre, les textes hébreu et chaldéen furent revisés par des Juifs convertis tels que Alfonso de Alcalá, Alfonso de Zamora et Pablo Coronel ; le texte grec par Lebrixa, Demetrio Ducas de Crète, Hernán Nuñez de Toledo (1475?-1553) et Juan de Vergara (1491-1557). Mentionnons que le texte grec du Nouveau Testament fut imprimé pour la première fois à Alcalá de Henares en 1514, mais il ne parut qu'en 1522, en même temps que les cinq autres volumes de l'édition. Nous venons de nommer Juan de Vergara, le célèbre érasmiste : il faut ajouter que son frère Francisco , traducteur d'Héliodore , donnait aux Espagnols leur première grammaire grecque (1537), ouvrage loué par Scaliger.

Une curiosité tellement éveillée ne pouvait s'arrêter aux anciens. Laissant de côté les œuvres latines de Pétrarque, on doit noter l'intérêt manifesté pour des ouvrages écrits en italien : il y eut des versions anonymes du Décaméron (impr. 1496) et de la Fiammetta (impr. 1497) de Boccace; les Trionfi de Pétrarque furent traduits (1512) par Antonio de Obregon; l'Enfer de Dante fut traduit (1515) par Pedro Fernandez de Villegas (1453-1536), archidiacre de Burgos et frère du traducteur de Juvénal. Si les dates attribuées aux impressions de deux livres de Juan de Flores sont

exactes, Boccace aurait déjà agi d'une façon directe, assez modestement, il est vrai, sur la littérature castillane ; le Breue tractado... de Grimalte y Gradissa (1495?) de Flores est une continuation de la Fiammetta; son Tractado... donde se contiene el triste fin de los amores de Grisel y Mirabella (imprimé vers la même époque, dit-on) est une imitation du Filocolo. Les mérites de ces deux contes sont minces, mais l'histoire de Grisel y Mirabella eut la chance d'être adoptée comme livre de texte pour l'étude des langues modernes (il y en eut des éditions en quatre langues), et par suite de ce hasard elle entra dans le courant des littératures étrangères. On en trouve des traces dans Y Orlando furioso d'Arioste; dans Women pleas'd, pièce de Fletcher, qui l'aurait composée en 1619 ou 1620; dans La Ley executada (1633) de Lope de Vega; et dans Le Prince déguisé (1636) de Georges de Scudéry.

Jadis les Italiens avaient traité les Espagnols de haut. Dans le Paradiso (VIII, v. 77) Dante stigmatisa la ladrerie proverbiale des Catalans, — Vavara povertà di Catalogna. Pour Boccace, les Castillans n'étaient guère que des demi-sauvages — semi barbari et efferati homines. Même à la cour napolitaine d'Alphonse V d'Aragon, Lorenzo Valla affecte de regarder les compatriotes de son maître comme autant d'illettrés — a studiis humanitatis abhorrentes : il fit pourtant quelques exceptions, notamment pour maître Fernand de Cordoue (1425?-1486?), cet aventureux chevalier errant de la science espagnole. Peu à peu, les Espagnols résidant en Italie s'y acclimatèrent. Un certain Tapia et Berthomeu Gentil se servent de l'italien dans le Cancionero general de 1527, et Gentil, qu'on suppose

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Valencien, y excellait à un tel point que l'un de ses dix-huit sonnets italiens — Soneto en dialogo, de Dio — fut imprimé comme de Luigi Tansillo (1510-1568). Un exemple plus frappant est à remarquer dans le cas du Catalan Benedetto Gareth (1450?- 1514), connu parmi les Accademici Pontaniani sous le nom italien de Chariteo : Gareth renonça à sa langue maternelle, écrivant en italien ses Rime (1506), gâtées par l'affectation, où l'on a cru discerner le germe de ce mauvais

goût qu'on appellera le secentismo.

Ce n'est point dans de telles conditions que l'italien fut employé par le juif espagnol Judas Abrabanel (1460?-1520), connu en Espagne sous le nom de Léon Hebreo. Ses Dialoghi di A more (1535), produit entortillé du mysticisme espagnol et du mysticisme néo-platonicien mis à profit par Cervantes dans la Calatea (livre iv), nous sont parvenus en italien dans une édition posthume. Abrabanel acheva son livre peu après 1505, et l'aurait publié sans doute en castillan, s'il n'avait dû quitter l'Espagne avec ses coreligionaires lors du décret d'expulsion des Juifs (31 mars 1492). En effet, le texte italien est défiguré par quelques idiotismes castillans, fort naturels chez qui avait passé les trente premières années de sa vie en Espagne. Il se peut que le livre d'Abrabanel ait été lu en manuscrit par Bembo et par Castiglione, car on en trouve des traces dans Gli Asolani et dans II Cortegiano. Pontus de Thyard le traduisit, et il devint à la mode avec les poètes de la Pléiade. Il est peut-être pour quelque chose dans un sonnet de Joachim du Bellay (Si nostre vie est moins qu'une journée) et dans un sonnet de Ronsard (Comme on souloit, si plus on ne me blasme). Montaigne avait le livre dans sa bibliothèque, et témoigne

(Essais, III. ch. v) de sa popularité : « Mon page faict l'amour et l'entend : lisez luy Léon Hébreu et Ficin. » Traduite trois fois en castillan (à l'insu de Cervantes, paraît-il), l'œuvre d'Abrabanel influença des poètes comme Camoens (1524?-1580) et Herrera, des prosateurs comme Luis de Léon et Malon de Chaide ; elle fut en faveur auprès du moine augustin Cristóbal de Fonseca (7 1614) et du jésuite Nieremberg, et un écho affaibli de sa doctrine se laisse deviner dans le Discurso de la hermosura y el amor (1652) de Bernardino de Rebolledo.

L'importance politique de l'Espagne, qui augmentait de plus en plus, ne pouvait que consolider la position des Espagnols dans le monde littéraire. Des papes espagnols, comme Calixte III (7 1458) et son neveu Alexandre VI (7 1503) contribuèrent à mettre le castillan à la mode. Un poète napolitain, Luigi Tansillo, se déclara Espagnol de cœur — spagnuolo d'affezione (il n'était que juste qu'un poème de Tansillo, les Lagrime di San Pietro, eût un succès remarquable en Espagne). Nous avons vu qu'une pièce de Juan del Enzina fut jouée en Italie; la Question de amor y fut publiée, et c'est à Rome que parut dans une impression posthume YHistoria Parthenopea (1516) du prêtre sévillan Alonso Hernández, protégé du Cardinal Bernardo Carvajal (1456?-1522), personnage peu édifiant, candidat à la papauté. Dénuée de valeur, cette œuvre épique, à la manière de Mena, sur les exploits de Gonzalve de Cordoue, ne plut pas, mais sa publication en Italie dénote l'existence d'un public qui s'intéressait aux choses d'Espagne.

C'est à ce public que s'adressa Bartolomé de Torres Naharro (7 1531?), né à Torre de Miguel Sexmero, près

de Badajoz. Le peu que nous savons de lui vient d'une lettre en latin en tête de ses œuvres, adressée à Joce Bade (1462-1535) par un certain « Mesinerius I. Barberius Aurelianensis » (autrement dit Messinier Barbier d'Orléans, personnage que l'on n'a pas identifié). Il semble que Torres Naharro était soldat, puis fut capturé par des pirates algériens, et qu'après avoir été racheté il soit entré dans les ordres. Une édition isolée (1517) de sa Comedia Tinellaria est dédiée au cardinal Bernardo Carvajal : sans doute Torres Naharro, Alonso Hernández et tout autre clerc espagnol besogneux à Rome recherchaient, à qui mieux mieux, la protection de ce compatriote influent. Evidemment aucune déduction n'est à tirer de la phrase dilectus filius appliquée à Torres Naharro dans un privilège pontifical (1er avril 1517) de Léon X : c'est un cliché de chancellerie. Pourtant l'auteur a dédié un sonnet italien à ce pape, et il assure que sa Comedia Tinellaria fut jouée devant Léon X et le cardinal Giulio de Medici (-}• 1534); il appelle ce cardinal (le futur Clément VII) « mon patron », et c'est à la suggestion de ce prélat qu'il aurait imprimé ses œuvres. Nous ignorons pourquoi et quand il quitta Rome. Nous le retrouvons au service de Fabrizio Colonna à Naples, où ses pièces et quelques poèmes furent publiés en 1517 sous le titre de Propalladia, avec une dédicace au marquis de Pescara, l'époux espagnol de la célèbre Vittoria Colonna. On croit que Torres Naharro revint en Espagne où il serait mort peu après 1530.

Ses poèmes sont d'une importance secondaire. Nous ne ferons que mentionner un Psalmo en l'honneur d'une victoire remportée par les Espagnols sur les Vénitiens en 1513, et un répugnant Concilio délos Galanes

y Cortesanas de Roma, obscénité qui aurait été composée vers la fin de 1515. Quatre romances, essais clans le genre populaire, sont autrement intéressants; ce qu'il a fait de mieux comme poète, c'est le Retracto, élégie sur le premier duc de Nagera (7 1515), mais ces copias invitent à une comparaison dangereuse avec celles de Jorge Manrique. C'est comme dramaturge que l'auteur a conquis sa place dans l'histoire littéraire. Son ami Barbier nous avertit que Torres Naharro, bien que capable d'écrire ses pièces en latin, préférait le castillan afin d'être « le premier à les écrire en langue vulgaire » : ceci impliquerait que Torres Naharro ignorait l'œuvre d'Enzina, qu'il imite cependant dans son Dialogo del Nascimiento écrit en 1512, ou postérieurement. Quoi qu'il en soit, Torres Naharro développe son drame plus largement que son prédécesseur. Il divise ses pièces en cinq actes, selon le précepte d'Horace, et dans son Prohemio il appelle ces actes jornadas, « parce qu'ils me semblent plutôt des lieux de repos qu'autres choses » : peut-être, ainsi que Ticknor l'a supposé, avait-il dans l'esprit les journées des mystères français. Les personnages ne devaient être ni moins de six ni plus de douze; l'auteur s'excuse d'en introduire une vingtaine dans la Comedia Tinellaria, en prétextant que le sujet les réclamait; il s'excuse aussi d'employer quelques mots italiens, concession « à l'endroit où, et aux personnes devant qui les pièces étaient récitées ». Enfin, il divisa le drame en deux grandes classes : la Comedia a noticia, qui traite d'événements réellement vus et notés; et la Comedia a fantasia, qui traite d'incidents imaginaires, feints, qui semblent être vrais, mais ne le sont pas. Voilà sa profession de foi dramatique, et il précise en signalant sa Comedia soldadesca et sa Comedia

Tinellaria comme des pièces a noticia, sa Comedia Séraphin a et Y menea comme des pièces a fantasia. On pourrait proposer des sous-genres; Torres Naharro aborde le drame allégorique dans sa Comedia Trofea, où il fait paraître Apollon et la Renommée pour commémorer les exploits accomplis aux Indes sous le règne du roi Emmanuel de Portugal; il s'essaie dans le drame chevaleresque avec la Comedia Seraphina, la Comedia Ymenea, et la Comedia Aquilana (apparemment de date postérieure); tandis que dans la Comedia Soldadesca, la Comedia Tinellaria et la Comedia Jacinta, il tente la comédie de mœurs. Mais, comme classification générale, celle de l'auteur peut être admise. Chaque pièce débute par un introyto ou prologue, où l'on réclame l'indulgence et l'attention du public; puis l'intrigue est résumée et l'action commence.

Torres Naharro peut être regardé comme le premier vrai maître de la comedia a fantasia ou drame romanesque. Les défauts de son théâtre sont assez apparents, entre autres sa tendance à tourner la Comédie en farce, son penchant à l'extravagance, son manque de tact à encombrer la scène (comme dans la Comedia Tinellaria) de tant de personnages bavardant en autant de langues. Néanmoins, son œuvre dramatique a une valeur positive aussi bien qu'une importance historique. Il est bien possible, comme le suggère M. Stiefel, qu'il doive quelque chose aux farse de Giovan Giorgio Alione d'Asti (1460?-1521), mais l'influence italienne chez lui ne porte pas atteinte à la forme, à peu près nettement espagnole ; ses vers octosyllabiques ne manquent pas d'allure; son dialogue est vif et opportun, ses caractères sont adroitement présentés : il est le premier dramaturge espagnol qui élabora un sujet dramatique

et sut envisager les effets du point de vue du public. En un mot, Torres Naharro eut la connaissance de la scène, de ses ressources, et de ce qu'on pouvait en tirer. De 1520 à 1545 la Propalladia fut réimprimée cinq fois en Espagne, où elle put influencer un Jaime de Güete, un Bartolomé Palau, voire un Castillejo ou un Micael de Carvajal, et d'autres. Pourtant l'influence de Torres Naharro, peut-être à cause de l'insuffisance matérielle du théâtre, es , moins profonde qu'on ne s'v serait attendu. Ses pièces furent-elles jouées en Espagne? On ne le sait pas. Il se plaint des attaques de ses ennemis en Italie, mais il ne visait pas une grande popularité; il écrivit pour un public restreint et cultivé, en injuriant « la populace bestiale ». Il a eu le succès qu'il aurait ambitionné en influençant ses confrères du métier : il a fait un grand pas en avant, car il faut arriver au temps de Lope de Vega pour trouver un équivalent de sa Comedia Ymenea, qui a pour thème l'amour d'Ymeneo pour Fabea, le frère de celle-ci intervenant à cause du « point d'honneur ».

Il a été lu sans doute en Portugal où la langue castillane fit son chemin d'une manière étonnante : pour s'en convaincre il suffit d'ouvrir le Cancioneiro gérai (1516) de Garcia de Resende (1470-1540), où quarante et un poètes portugais se servent du castillan. Le castillan fut souvent employé aussi par Gil Vicente, le fondateur du théâtre portugais. On place la date de sa naissance entre 1452 et 1475 ; selon quelques autorités il serait mort en 1539, selon d'autres en 1557. Vicente était peut-être licencié en droit; il était certainement comédien, compositeur assez habile pour mettre en musique la délicieuse chanson — Muy graciosa es la doncella — dans Y Auto da Sibilla Cassandra. Ses

connaissances s'étendaient, paraît-il, à la poésie lyrique française, populaire aussi bien que savante, et rien n'empêche que, dans la dernière phase de son évolution, il ait profité du théâtre de Torres Naharro. Gil Vicente écrivit quarante-deux pièces dont onze sont en castillan, quatorze en portugais, et le reste dans un langage hybride castillan-portugais, sorte de parler macaronique, langue conventionnelle que l'on peut comparer à ce que l'on a appelé le dialecte sayagues de Juan del Enzina. Le premier essai dramatique de Vicente, le Monologo da Visitaçao, écrit en castillan, et récité par l'auteur lui-même le 8 juin 1502 — fut la première représentation d'une pièce dramatique en Portugal, en dehors d'une église. Vicente débute dans la manière d'Enzina, et l'imitation du modèle espagnol devient plus manifeste dans Y Auto pastoril castelhano, et Y Auto dos Reis Magos, avec leur heureuse combinaison des éléments pieux et des éléments profanes. C'est encore Enzina qui inspire YAuto da Sibilla Casandra où Salomón courtise Cassandre, nièce d'Abraham, de Moïse et d'Isaïe. Dans l'Auto dos qualro Tempos et l'Auto da Fe, Vicente prouve son indépendance par une ingéniosité et une fantaisie personnelles, et il s'élève à une grande beauté lyrique dans sa trilogie : l'Auto da Barca do Inferno, l'Auto da Barca do Purgatorio, et l'Auto da Barca da Gloria — dont Lope de Vega se souviendra en écrivant El Viaje del Alma. Gil Vicente est un esprit fort, libre, insouciant, versatile, apte à traiter des sujets divers, prompt à dramatiser des livres chevaleresques dans Dom Duardos et Amadis de Gaula, prêt à exploiter la Celestina dans la Comedia de Rubena, assez riche pour que Calderón lui emprunte l'idée de son auto intitulé El lirio y la azucena. Mais

toutefois ce bel esprit et bon dramaturge n'est pas dramatique au même sens que Torres Nabarro : ce n'est pas un homme de théâtre, c'est un poète exquis dont les pièces ont plus de lyrisme que de force créatrice. Sa conception est belle, mais ses caractères manquent parfois de précision; et cependant ce n'est pas une mince distinction que d'avoir influencé de vrais maîtres comme Lope de Vega et Calderón.

Tandis que Vicente élargit les méthodes théâtrales de Juan del Enzina, un nouveau développement littéraire se manifeste en Espagne; dans cette évolution le rôle principal fut joué par le Catalan Boscá, qu'il est préférable d'appeler de son nom, castillanisé Juan Boscan (y 1542). Né à Barcelone à une date incertaine, Boscan étudia sous Luca Marineo da Badino (ou Lucio Marineo Siculo), servit comme soldat, et, comme nous l'apprend la deuxième églogue de Garcilasso de la Vega, il fut le précepteur de Fernando Alvarez de Toledo, universellement connu sous le nom de duc d'Albe (1508?-1583). Il versifiait comme tout le monde, et trois de ses poèmes publiés dans le Cancionero general n'ont rien de remarquable ; ce n'est qu'en 1526, peu de temps avant d'achever l'éducation de son élève, qu'il s'enhardit à essayer l'hendécasyllabe italien. Sa conversion est due à l'ambassadeur vénitien Andrea Navagero (1483- 1519) qui se trouvait à Grenade pendant l'été de 1526. Dans une lettre à la duchesse de Soma, Boscan a laissé une relation de son entretien avec Navagero : — « Comme je causais avec lui de choses d'esprit et de lettres, et principalement des différences de bien des langues, il me demanda pourquoi je ne m'essayais pas, en castillan, à des sonnets et à d'autres formes poétiques employées par les bons auteurs d'Italie; et il ne fit pas que m'en

parler ainsi à la légère, mais il me pria de me livrer à cet essai. Peu de jours après je me mis en route pour rentrer chez moi, et comme par suite de la longueur et de la solitude du chemin, je réfléchissais à diverses choses, il m'arriva de penser souvent à ce que m'avait dit Navagero ; et de la sorte, je commençai à essayer ce genre de vers. J'y éprouvai au début quelque difficulté, à cause de leur côté artificiel et des nombreuses particularités par lesquelles ils diffèrent des nôtres. Mais comme il me sembla ensuite, peut-être à cause de l'amour que nous avons pour ce qui nous appartient en propre, que mes essais commençaient à réussir, j'y pris goût peu à peu. » Ce passage est classique. Ticknor remarque avec raison qu'aucun étranger n'influença jamais une littérature nationale plus profondément et plus instantanément que Navagero, et que nous avons ici un compte rendu direct, probablement unique dans l'histoire littéraire, du début d'une révolution par le premier sinon par le plus éminent de ses initiateurs.

Il y avait avant Boscan des italianisants tels que Francisco Imperial, Santillana, Juan de Villalpando et d'autres, mais le moment propice n'était pas encore venu, et Boscan est regardé à juste titre comme le véritable initiateur du mouvement. Toutefois, il ne sembla pas tout indiqué pour en prendre la direction. Sa veine poétique n'était pas très riche, et il avait le désavantage d'écrire en castillan et non dans sa langue maternelle. Il admet l'identité de l'hendécasyllabe italien avec le mètre dont se servait Auzias Mardi (1397?-1459) qu'il estimait hautement ; mais il ne le prend pas pour guide, il reconnaît sa dette seulement envers les Italiens. Il mit à acquérir la possession du castillan cette persévérance obstinée qui lui faisait' entreprendre sans aide

une tâche plus ambitieuse, mais de l'avis des juges compétents, il ne réussit pas a s'en assurer la ma^.ise complète : Herrera lui reproche de se vêtir des robes précieuses de Pétrarque, et de rester, malgré tous ses efforts, « un étranger dans sa langue ». En effet, les essais de Boscan ne furent pas aussi heureux qu'il le crut. En vers, ses défauts sont fort visibles : rudesse, construction maladroite, oreille peu raffinée, hésitations, gaucherie dans l'exécution. Ce n'est pas comme un artiste brillant que Boscan figure dans l'histoire : il v prend rang d'initiateur, de maître occasionnel qui, sans avoir cherché à faire des disciples, amena toute une nation à admettre le charme des formes exotiques. Cela, en soi, constitue un titre au souvenir.

Boscan n'était pas un homme de génie, mais il avait le talent divers. Son ami Garcilasso de la Vega lui envoya la première édition du Cortegiano de Baldesar Castiglione (1478-1529) imprimée à Venise en 1528, en le priant de le traduire en castillan. Bien que Boscan considérât l'art de traduire comme une besogne convenant aux « gens de peu de talent », il s'y appliqua humblement, et en fit une version (1534) excellente. Ce fut la seule œuvre qu'il publia; il avait cependant préparé une édition de ses vers qui parut par les soins de sa veuve : Las obras de Boscan y algunas de Garcilasso de la Vega repartidas en quatro libros (1542). Selon le privilège officiel, ce volume devrait contenir une traduction par Boscan d' « une tragédie d'Euripide » (on ne précise pas davantage). Cette traduction ne s'y trouve pas : a-t-elle réellement existé? Ce n'est pas invraisemblable, car il semble que Boscan ait été conscient de la limite de ses forces, et qu'il se soit servi d'un modèle comme d'une béquille. Ses premiers

essais, dans les vieux mètres castillans, le laissent voir livré seul à ses propres ressources, et il n'est alors qu'un versificateur comme il y en avait tant : dès qu'il a recours aux poètes italiens, il est un être nouveau, aventurier heureux, malgré des maladresses. Son Historia de Leandro y Hero est basée sur Musée, et c'est un trait caractéristique qu'il délaie les trois ou quatre cents hexamètres de Musée en près de trois mille hendécasyllabes. C'est un pastiche inégal, ennuyeux en somme, mais qui devient plus intéressant quand l'auteur se permet d'utiliser la Favola di Leandro ed Ero (1537), paraphrase de Musée par Bernardo Tasso (1493-1569), poète qu'il put rencontrer en Italie ou en Espagne. Il s'approprie le vers blanc, italien — les versi sciolti — pour ainsi dire par force, mais il courbe rarement ce mètre à sa volonté, et sa cadence mécanique fatigue ; parfois le semblant d'inspiration disparaît et l'auteur chavire dans une prose paresseuse coupée en tranches régulières. En se moquant des versos sueltos de Boscan, Gongora avait tous les rieurs, et même tous les juges sérieux de son côté ; retenons cependant que ce mètre ne s'adapte pas facilement en castillan, et que longtemps après Boscan on ne put l'acclimater en Espagne. Notablement meilleure que Y Historia de Leandro y Hero est Y Octava Rùna, allégorie représentant la Cour d'Amour et la Cour de Jalousie, avec l'histoire d'une ambassade que la Cour d'Amour envoie à deux rebelles barcelonaises — dulces, blandas, discretas y graciosas. C'est sans doute la plus agréable des œuvres de Boscan, mais une grande partie de Y Octava Rima n'est qu'une traduction littérale des Stanze de Bembo. Il est vrai que la transcription est exécutée d'une façon gracieuse, et que cette fois les méthodes de Boscan

réussissent efficacement. Ces emprunts à Bembo, d'autres emprunts à Pétrarque, à l'Arioste et à Claudien, ne le diminuent guère, car il n'a jamais posé pour un génie original. Il ne réclame rien, cet expérimentateur tenace qui combina patiemment ses laborieuses mosaïques pour son seul plaisir. Mais les destinées lui ont été bienveillantes. Vu de loin dans la perspective de l'histoire littéraire, Boscan nous apparaît comme le fondateur d'une nouvelle dynastie poétique, le chef d'une avant-garde irrésistible. C'est une place plus belle que n'eût osé la rêver ce si modeste ouvrier.

Sous le rapport de la préséance il est au premier rang. Sous le rapport du talent il s'efface si on le compare à son jeune camarade Garcilasso de la Vega (1503-1536), porteur d'un nom glorieux dans les chroniques et la poésie castillanes. Petit-fils de Perez de Guzman, il entra à dix-sept ans dans la garde du corps, aida à réprimer les comuneros (1520-1521) et, bien que son frère aîné Pedro Lasso de la Vega (7 1554) se fût joint aux insurgés, Garcilasso sut conserver la faveur de Charles-Quint. Rétabli d'une blessure reçue à la bataille de Olías, il combattit contre les Français en Navarre, et en 1526 il se maria. Dorénavant sa vie est un va-et-vient continuel. Charles-Quint l'amena en Italie en 1529, et l'année suivante on l'envoya à Paris en mission confidentielle. En 1531. étant parti pour l'Allemagne avec son ami le duc d'Albe, il tomba en disgrâce pour avoir encouragé un mariage irrégulier contracté par son neveu et homonyme avec Isabel de la Cueva, fille d'honneur de l'impératrice, et nièce du duc d'Alburquerque. Garcilasso fut interné à la Grosse Schûtt Insel, et dans cette vaste île formée par l'embranchement du Danube — Danubio, rio divino, dit-il — il composa l'un de ses meilleurs

poèmes. Son emprisonnement dura trois mois à peine : en juin 1531 il fut relâché, et se mit aux ordres du viee-roi de Naples, Pedro de Toledo, marquis de Villafranca, l'oncle du duc d'Albe.

A Naples, Garcilasso se lia avec des gens lettrés et gagna tous les cœurs. Entre l'automne de 1532 et le printemps de 1533 il adressa une ode latine à l'érudit Antonio Telesio (1482-1534), lui-même adroit faiseur de vers latins; à Naples aussi, Garcilasso eut une passion amoureuse dont l'écho murmure discrètement dans ses poèmes. Il devait bientôt reprendre ses courses. En 1533 il alla en mission retrouver l'empereur à Barcelone, où il rencontra son allié Boscan; il visita de nouveau Barcelone en 1534, et retourna en Italie par terre, s'arrètant à Vaucluse (12 octobre) pour rédiger en ce lieu « où naquit la claire flamme de Pétrarque » une épître poétique à Boscan. Ce fut un dernier adieu. En 1535 Garcilasso prit part à l'expédition de Tunis, et y reçut deux blessures aux côtés de Diego Hurtado de Mendoza, dont nous reparlerons. De retour à Naples, il dédia à Mario Galeota un sonnet, et accepta la dédicace de l'édition de Virgile que lui offrit Scipione Capece, un des chefs des Accademici Pontaniani. Dans la campagne de Provence (1536), Garcilasso était mestre-de-camp de l'infanterie au moment où l'armée espagnole fut harcelée par une poignée d'archers qui s'enferma dans le fort de Muy. Les canons y ayant fait une brèche, Charles-Quint s'impatienta qu'on tardât un instant avant de donner l'assaut. Piqué au vif, sans heaume et sans cuirasse, Garcilasso mena aussitôt l'attaque en personne. Il tomba mortellement blessé (23 septembre), et mourut à Nice (13 octobre 1536) dans les bras d'un jeune officier ami, le marquis de

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Lombay, que le monde connaît surtout sous le nom de saint François Borgia (1510-1572). Deux ans plus tard il fut enterrré à Tolède où, comme le dit Gongora, chaque pierre de la ville est son monument.

Son origine illustre, sa bravoure fougueuse, sa superbe prestance, son charme personnel, sa mort prématurée, tout cela, joint à ses dons poétiques, contribua à faire de lui le héros d'une légende. Mort à trente-trois ans, il personnifia tous les talents et toutes les grâces : Tansillo prononça le mot juste en l'appelant spirto gentil. Boscan proclama sa dette envers le brillant poète-soldat en avouant qu'il n'aurait pas persévéré dans ses essais sans « l'encouragement de Garcilasso, dont la décision doit être définitive — non seulement pour moi, mais pour tout le monde ; en louant mes efforts, en me donnant le plus sûr témoignage d'approbation puisqu'il suivit mon exemple, il m'engagea à me consacrer tout entier à ma tâche ». Boscan, qui prépara une édition de ses œuvres, se proposait sans doute d'agir en exécuteur littéraire de son ami, mais il ne vécut pas assez longtemps pour mener à bien son projet. Cependant, il dut tout laisser préparé : sa veuve (nous l'avons déjà constaté) publia les vers de son mari en 1543, et les poèmes de Garcilasso forment le quatrième livre du recueil. La mort même ne les sépara point : pendant de longues années les œuvres des deux amis s'imprimèrent toujours ensemble.

Garcilasso est surtout un artiste, un poète de distinction et de culture ; ce que Boscan ne savait qu'à peu près, Garcilasso le savait à la perfection1. Ami de Bembo

1. Les stances latines de Garcilasso adressées à Antonio Telesio sont imprimées dans les Opera de ce savant (Naples, 1762), pp. 128-129. D'autres vers latins de lui ont été publiés par MM. P. Savj-Lopez,

et de Tansillo, il s'était pénétré du véritable esprit de la Renaissance et, pour la forme et la substance, il est le plus italianisé des grands poètes espagnols. Ses essais vers la métrique castillane sont d'importance secondaire : ses efforts les meilleurs revêtent des formes exotiques, et il est à peine exagéré de dire qu'il est au fond un poète napolitain. Mais il est quelque chose de plus. Certes l'ensemble de ses productions n'est guère volumineux : trois églogues, deux élégies, une épître, cinq odes, trente-huit sonnets et quelques menues compositions, dont un villancico . Mais son œuvre, si travaillée et finie, était sans précédent en castillan. Il estimait peu les auteurs de son pays ; en louant Boscan pour avoir traduit le Cortegiano de Castiglione, il laissa échapper une phrase significative : « je ne sais par quel mauvais sort cela nous arrive, mais on trouverait difficilement dans notre langue quelque chose qu'il vaille la peine de traduire ». Il a voulu rompre avec le passé, faire du nouveau, et il y a réussi. Il avait tout lu, et peu oublié. Sans doute les vieux commentateurs ont exagéré ses dettes* son don de réminiscence est quand même remarquable. Ainsi, pour ne mentionner que quelques exemples, / due pellegrini de Tansillo lui ont suggéré plusieurs beaux traits dans sa première églogue, et sa seconde n'est guère qu'une paraphrase de certains passages de X Arcadia de Jacopo Sannazaro (1458-1530). Non seulement il s'enrichit aux dépens de Martial, de Dante, de Pétrarque et de Bembo; il a emprunté, ainsi que M. Flamini nous l'apprend, à un poète mineur comme Marcello

E. Mêle, et A. Bonilla y San Martin, dans la Revista critica de historia y literatura españolas, portuguesas é hispano-americanas, août-septembre 1897 (pp. 248-251), juin et septembre 1898 (pp. 362-368), juillet et août 1899 (pp. 362-371).

Filosseno (-J- 1520?). Et ses emprunts s'étendent à la forme : dans la belle chanson A la flor de Gnido, où il cherche en faveur d'un ami à attendrir le cœur de Violante Sanseverino, il adapte admirablement au castillan la facture métrique de Bernardo Tasso; et à chaque page qu'écrit Garcilasso on reconnaît l'élégance voulue d'un disciple d'Horace. Pour l'exécution, à la seule exception des vers blancs, Garcilasso est presque impeccable.

On lui a objecté qu'il abandonne sa personnalité, et se transforme en un écho merveilleux d'une convention pseudo-classique surannée. Cette critique est plausible; le maniérisme de Garcilasso manque de force, et son éternelle douceur fatigue : l'art s'y fait trop sentir. Mais au reproche de n'être qu'un poète artificiel, il aurait répondu que la poésie étant un art, elle est d'essence artificielle. Toute poésie est une illusion; c'est l'affaire du poète de nous transporter du monde réel au monde idéal, et de faire une réalité de celui-ci, ne fût-ce qu'un instant. C'est ce que Garcilasso a fait.

Effectivement, il atteignit la gloire en étant un artiste imitatif Peut-être à sa perfection technique joignit-il un tempérament poétique trop délicat pour les vulgarités de la vie. Comme il le dit dans sa troisième églogue, il vécut « se servant tantôt de l'épée et tantôt de la plume » :

Tomando ora la espada, ora la pluma.

La phrase est devenue un lieu commun qu'on retrouvera trois siècles plus tard dans une lettre d'Alfred de Vigny : « Je passe de mon épée à ma plume, ici comme partout. » Mais on n'entend guère le cliquetis des armes dans les vers du chevalier castillan : il nous mène à travers la brume enchantée d'une Arcadie qui ne fut

jamais, mais que ce charmeur sait nous imposer. Condamner ses vers comme artificiels, c'est condamne* toute l'école de la poésie pastorale. Si Garciiasso adopte le nom de Salicio ou de Nemoroso, si sous celui de Nemoroso il nous présente Boscan ou Antonio de Fonseca, s'il fait d'Elisa le pseudonyme d'Isabel Freyre ou d'une autre (nous nous gardons bien de prendre parti dans le débat relatif à ces identifications), il traduit la formule existante comme seul un homme de génie peut le faire. Il revient, non pas aux faits matériels de la nature banale, mais à une nature idéalisée en une beauté langoureuse, exprimant dans ses vers une doctrine néoplatonicienne et mystique, une morbidezza embellie de musique éolienne.

Garciiasso peut n'être pas un poète suprême : les Espagnols sont unanimes à le regarder comme l'un de leurs poètes les plus parfaits, et ils ont bien raison. Se proposant de reproduire les effets ravissants de l'églogue virgilienne, Garciiasso parvient à son but avec une dextérité miraculeuse : seul peut-être parmi les poètes modernes, il donne une idée approximative du charme mélancolique et rêveur de Virgile. D'une manière générale, on peut dire que ce que Boscan essaya avec plus de courage que de bonheur, Garciiasso l'exécuta avec un succès péremptoire. Il a subi des échecs; il ne réussit pas à faire accepter les rimes enchaînées ou intérieures; il ne parvint pas à maîtriser le vers blanc, tout en dépassant néanmoins les tentatives de Boscan; il lui arrive de laisser échapper une tournure italienne; çà et là on peut noter un petit trait pédantesque. Mais d'autre part, il naturalisa le sonnet; il élargit le cadre de la chanson ; on peut presque dire qu'il inventa l'ode, la structure de ses silvas (ses vers de sept et onze syllabes)

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étant si admirable qu'on a souvent oublié la priorité de Bernardo Tasso en se laissant fasciner par le poète castillan :

si de mi baxa lira tanto pudiesse el son...

Ce ne sont pas là de minces exploits de la part d'un soldat qui mourut à trente-trois ans. Garcilasso survit comme le maître reconnu de la forme du cinquecento. Cervantes et Lope de Vega furent d'accord pour le proclamer le premier des poètes castillans, et, avec de légères réserves, leur jugement a été confirmé. Au xvic siècle sa popularité était si grande que des gens simples conçurent l'idée grotesque de remanier ses poèmes en leur donnant une teinte religieuse. Pour neutraliser la tendance un peu païenne du poète, Sebastian de Çordova Sazedo publia une sorte de parodie dévote qu'il intitula Las obras de Boscan y Garcilasso trasladadas en materias Christianas y religiosas (1575). Au delà des Pyrénées, Garcilasso fut regardé comme le poète le plus représentatif de son pays : c'est d'après sa seconde églogue que François de Belleforest fit sa Pastorale amoureuse (1569), et Marino le trouvait digne d'une place d'honneur à côté de Ronsard dans sa Gallería (1619). Aujourd'hui on le lit peu à l'étranger, mais ce paladin éblouissant à la voix de velours exerce encore une influence subtile sur la littérature castillane.

La nouvelle école fit fortune dans le royaume voisin, et parmi les Portugais italianisants des débuts il faut nommer surtout Francisco de Sa de Miranda (1485?- 1558), qui écrivit en castillan soixante-quinze des cent quatre-vingt-dix poèmes que Mrne Michaëlis de Vasconcellos a réunis dans son édition. Miranda avait commencé

par écrire pour le Cancioneiro gérai de Resende de* cantigas et esparsas dans le vieux style, qu'il n'abandonna jamais tout à fait, mais après un séjour en Italie (1521-1526) il revint en Portugal avec un penchant marqué pour la nouvelle métrique. Sa Fabula do Mondego, composée vers 1528, est un essai dans le genre pastoral, indépendant des essais de Boscan et de Garcilasso; la tendance italienne est encore plus sensible dans l'églogue Alexio, composée vers 1528-1532, où Miranda essaie pour la première fois l'hendécasyllabe. Jusque-là, Miranda ne semble pas avoir été influencé par Garcilasso ou par Boscan, bien qu'il soit apparenté au premier d'une façon lointaine, et bien qu'il ait pu connaître le second quand il revint d'Italie; à en juger par ses vers adressés à Antonio Pereira Marramaque, ce ne serait pas avant 1534-1535 que celui-ci aurait offert à Miranda une copie manuscrite des vers des deux innovateurs qui firent en Espagne ce qu'il faisait lui-même en Portugal, Miranda devint tout d'un coup un admirateur enthousiaste de Garcilasso dont il déplore la mort dans Nemoroso, la meilleure des cinq églogues qu'il écrivit en castillan, composition qui n'est pas indigne de l'événement. Bien qu'étranger, et non exempt de certains lusitanismes, Sa de Miranda écrit un castillan assez correct; son emploi de vers oxytons est une gaucherie dont Boscan ne s'était pas affranchi; l'essentiel, c'est qu'il fait pénétrer à travers la forme conventionnelle son sincère amour de la beauté naturelle, et ses sentiments poignants.

Le soldat sévillan Gutierre de Cetina (1518?-1557) s'enrôla aussi dans les rangs des italianisants. Servant en Italie et en Allemagne entre 1542 et 1547, il gagna la faveur de Diego Hurtado de Mendoza, à qui il adressa

une épître poétique qui a, certes, d'autres mérites qu'un trait d'effronterie magnifique — un passage où il demande à son protecteur de lui faire don d'un tableau du Titien. Cetina partit pour le Mexique vers 1547, revint à Séville où il dut écrire copieusement, et enfin retourna au Mexique; il mourut à Los Angeles des suites des blessures qu'il avait reçues par erreur dans un guet-apens nocturne. Cetina dut pendant longtemps la plus grande partie de sa réputation au fameux madrigal Ojos claros, serenos; mais il a bien d'autres titres. Son thème général est l'amour arcadien, la passion malheureuse de Vandalio (lui-même) pour Amarillida, et ainsi de suite; plusieurs de ses compositions ne sont que des traductions plus ou moins libres de Pétrarque, de l'Arioste et d'Auzias Mardi ; pourtant Cetina est d'une rare dextérité technique et surtout il manie le sonnet avec une maîtrise supérieure à celle de Garcilasso. A-t-il écrit pour le théâtre comme on le prétend? Dans tous les cas ce versificateur souple et très adroit, malgré l'allure de sa métrique, cherche plutôt à se conformer au goût du moment qu'à devenir une nouvelle force littéraire.

Nous ne savons ni quand Hernando de Acuña naquit ni quand il mourut : il mourut certainement avant le 4 octobre 1589, date du privilège accordé à sa veuve pour la publication de ses Varias poesías (1591). Il se signala d'abord par El Caballero determinado (1553), traduction du poème d'Olivier de la Marche (1425-1502), Le Chevalier délibéré. Charles-Quint aurait pris plaisir à cette glorification allégorique de son bisaïeul Charles le Téméraire, en aurait fait une version en prose, et aurait chargé Acuña de la mettre en vers : c'est ce que r.aconte Van Maie, en ajoutant que l'empereur lui fit cadeau de cette traduction versifiée que le secrétaire

flamand devait imprimer à ses frais. Or. Charles-Quint parlait mal le castillan au commencement de son règne, et ne s'en rendit jamais maître au point de pouvoir s'en servir comme d'un instrument littéraire : notons qu'il dicta ses Commentaires en français et non eu castillan. El Caballero determinado, versifié en doubles quintillas. doit être regardé comme l'œuvre d'Acuña ; il obtint un certain succès, quatre éditions en ayant été imprimées en vingt ans. L'auteur ne continua pas dans cette voie, cependant; il s'attacha aux italianisants, et c'est en parodiant la lira de Garcilasso qu'il railla ce « bon chevalier et mauvais poète » Gerónimo de Urrea (1513-1574?) qui, lui aussi, traduisit Le Chevalier délibéré en 1555 et écrivit le Libro del invencible caballero Don Clarisel de las Flores y de Austrasia, roman chevaleresque assez intéressant, qui resta inédit jusqu'en 1879, année où parut seulement la première partie de l'ouvrage. Acuña ne manqua pas d'ambition, puisqu'il osa écrire la Contienda de Ayax Telamonio, y de Ulises sobre las armas de Achiles, où il manie le vers blanc, mètre si rebelle en castillan. Il laissa aussi une traduction fragmentaire (trois chants et six strophes) de Y Orlando innamorato de Boiardo qui ne fait pas oublier l'original. Acuña est plutôt un versificateur élégant qu'un vrai poète, adroit rimeur de circonstance. Toutefois de temps en temps il sait trouver une note grave dans ses sonnets, dont un contient le vers célèbre qui exprime son désir passionné de l'unité politique et religieuse sous la direction de l'Espagne :

Yn Monarca, vn Imperio, y vna Espada.

La conversion, quelque peu tardive, d'Acuña aux principes des italianisants n'a d'importance que comme

indication de la mode dominante. Sa personnalité est bien moins puissante que celle de Diego Hurtado de Mendoza (1503-1575), une des plus remarquables figures de l'histoire des lettres et de la politique espagnoles. Sa biographie reste à faire : ici nous ne pouvons qu'indiquer sommairement quelques points de sa longue carrière. Cinquième fils du second comte de Tendilla et premier marquis de Mondéjar, il fut élevé d'abord ;i Grenade (où il eut pour camarade un pauvre garçon qui devait être Connu plus tard sous le nom de Fray Luis de Granada), puis à Salamanque, en vue, dit-on, d'entrer dans l'Eglise. Il est possible qu'il ait reçu les ordres mineurs, ce qui ne l'empêcha pas d'entrer dans la vie mondaine. On prétend qu'il était présent à la bataille de Pavie (24 février 1525), et que deux ans plus tard il alla en mission à Venise : ce dernier détail doit être erroné. Il se battit aux côtés de Garcilasso à Tunis où il fit preuve d'une grande intrépidité; en 1537 il fut envoyé comme ambassadeur extraordinaire en Angleterre pour y négocier un mariage entre Henri VIII et la duchesse de Milan, nièce de Charles-Quint, et un mariage entre Marie Tudor et le prince Louis de Portugal. La mission ayant échoué, Mendoza passa à l'automne de 1538 dans les Pays-Bas; il en partit l'année suivante pour Venise où il resta comme ambassadeur jusqu'à 1547 environ. Il avait été déjà nommé représentant de Charles-Quint près du concile de Trente, où son énergie donna lieu à la rumeur qu'il recevrait un évêché de l'empereur et un cardinalat du pape Paul III (j- 1549). Il n'en fut rien; il resta à Rome jusque vers la fin du pontificat de Jules III (1550-1555) ; selon López de Gomara, sa conduite des affaires à Sienne donna quelques sujets de mécontentement; selon d'autres, il blessa l'amour-propre de

Jules III par ses allures impérieuses. Quoi qu'il en soit, il revint en Espagne en 1554, et l'avènement de Philippe II mit fin à sa carrière diplomatique.

Le nom de Mendoza est à jamais inoubliable dans les annales de l'érudition espagnole. C'était un soldat, un homme du monde, un théologien, un lettré exquis, un savant. L'érudit historiographe Juan Paez de Castro (~ 1570), qui était admis dans son intimité à Trente, rapporte que Mendoza lui disait fréquemment : « Etudions, monsieur Jean Paez. » La phrase est caractéristique. A Venise, Mendoza patronna l'imprimerie des Aide et se consacra aux études sérieuses : excellent latiniste, versé dans la langue arabe, il s'enthousiasma pour le grec, obtint des manuscrits grecs de Soliman II le Magnifique, envoya Nicolas Sophianus en Grèce et en Turquie pour en recueillir d'autres, et fit transcrire pour sa propre bibliothèque (dont les débris se trouvent ù l'Escurial) tout ce qui l'intéressait dans la collection grecque de Bessarion. La première édition du texte grec de Josèphe fut imprimée (1544) à Bàle d'après trois manuscrits de Mendoza, qui conçut le projet de commenter Aristote, et nous a légué une traduction de la Mécanique.

Cependant, tout n'était pas grave chez ce diplomate hautain et laborieux. Son talent avait un côté léger, gai. malicieux, et son esprit piquant se donne libre cours dans des redondillas pétillantes qui charmaient un juge tel que Lope de Vega. Mendoza excellait à manier les vieux mètres ; mais il était presque inévitable qu'en vrai fils de la Renaissance, fixé en Italie pendant de longues années, il passât au camp opposé et s'essayât dans la métrique nouvelle. Ce n'est pas dans ces exercices pseudo-classiques qu'il brille le plus; admettons la

sincérité du sentiment qui inspire son élégie sur la mort de Doña Marina de Aragon (7 1549), constatons la gentillesse de sa Fabula de Adonis, Hipomenes y Atalanta, écrite en octaves royales, et sans doute ce qu'il a fait de mieux dans ce genre. Ce ne sont pas des chefs-d'œuvre, tant s'en faut. Il ne fut pas toujours heureux dans son choix d'un thème : la puce et la carotte ne se prêtent pas facilement au traitement burlesque, et peut-être Juan Diaz Hidalgo eut-il raison d'omettre de pareilles pièces dans le recueil de poésies de Mendoza qu'il publia en 1610. Mais chez Mendoza le mal est plus profond : ce n'est pas seulement que la nouvelle métrique ne convient pas à son talent espiègle et taquin, c'est aussi que son exécution est rudimentaire, que la forme italienne lui est rebelle, et que son recours si fréquent à des vers oxytons est vraiment fâcheux. Pourtant si Mendoza abandonna l'école où il était passé maître pour devenir un médiocre apprenti dans l'école italienne, quel charme devait exercer cette nouveauté !

Mendoza flotta au gré du vent, n'étant pas un poète de taille à refouler le courant, même s'il l'eût voulu. Un de ses anciens attachés ou secrétaires, Cristóbal de Castillejo (1490?-1550), poète bien plus richement doué, le tenta et y échoua. La biographie de Castillejo est à refaire de fond en comble. Né à Ciudad Rodrigo, il entra tout jeune dans la maison de l'Infant Ferdinand, frère de Charles-Quint; ayant reçu les ordres, il retourna en 1525 comme secrétaire auprès de Ferdinand, qui devint successivement roi de Bohème (1526), roi des Romains (1531) et roi de Hongrie (1540). Castillejo accompagna le roi à la diète d'Augsbourg, et un peu partout en Autriche et en Bohême; sa famille fut anoblie en 1532, et en 1536 il fut nommé à un bénéfice à Ardegge, dans

le diocèse de Passau. On serait tenté de croire que c'était une sinécure, s'il n'y avait renoncé en 1539 — peut-être parce qu'il devait aller à Venise cette année-là dans la suite de Mendoza qui y était ambassadeur. Toujours chétif, il vieillissait prématurément; dans une lettre du 4 septembre 1547, il parle en valétudinaire de sa santé chancelante; vers la fin, il était pauvre, et il ne vécut pas assez longtemps pour voir l'élection de Ferdinand à l'empire (1558). Selon l'inscription gravée sur sa tombe à Wiener Stadt, Castillejo mourut le 12 juin 1550. Il mourut à Vienne : il n'y a donc pas de fondement à l'histoire qui fait de lui un chartreux plus que centenaire, qui serait mort à Valdeiglesias, près de Tolède, en 1596.

On voit que Castillejo passa la plus grande partie de son âge mûr à l'étranger : c'est peut-être pour cela que, réagissant contre les influences extérieures, il est resté si

opiniâtrement castillan. A l'en croire, il avait voyagé en France, en Esclavonie, dans les Pays-Bas, en Pologne, en Hongrie, en Italie, en Allemagne, et en Angleterre. Nous ne savons combien de temps il passa en Italie auprès de Mendoza, mais les modes littéraires du pays ne l'affectaient pas; loin d'être influencé par l'exemple de son chef, il s'en moque. Dans un sonnet piquant il cite Mendoza et Garcilasso, Boscan et Luis de Haro comme les italianisants typiques. Castillejo favorise naturellement les vieux mètres qui convenaient si bien à son esprit badin, gracieux, ironique; aucun contemporain ne sut rivaliser avec lui dans la composition de ces jolis vers qu'il adressait à des dames nombreuses, surtout à la petite Ana (Anna von Schaumburg) pour laquelle il professait une admiration mi-plaisante, mi-sérieuse, et toute platonique. Il glosa volontiers un poème de Jorge

Manrique ou un romance tel que La bella malmaridada; il parodia d'autres romances avec une note de tristesse dans Tiempo es ya, Castillejo, et dans sa plainte d'homme vieilli, Por la dolencia va el viejo; il ne dédaigna point des babioles élégantes, des acrostiches pas trop difficiles, même des calembours égrillards, des chansons de noces villageoises, des dictons populaires et savoureux : on dirait par moment que l'on a affaire à un Juan Ruiz moins robuste, mieux élevé. Castillejo parsème ses poèmes d'allusions érudites; bon latiniste, il fit trois traductions d'Ovide, et à ses jeux d'esprit taquins et amoureux mêla des imitations des modèles classiques : quelques stances de son poème Vuestros lindos ojos, Ana sont une adaptation de Catulle (car. li), qu'il imite encore dans Dame, amor, besos sin cuento (car. v). Il consentit à imiter les modernes, de préférence ceux qui écrivirent en latin : ainsi Menéndez y Pelayo a signalé De cupidine et Hyella, épigramme de Navagero, comme la source des copias charmantes Al amor preso. On a noté dans la Torre del viento une réminiscence de Pétrarque, mais la complaisance de Castillejo n'ira pas au delà.

C'est pour la forme qu'il est intransigeant, et on ne peut s'en étonner. Il avait pratiqué l'ancienne métrique tout au moins dès 1518, date probable de son poème En una partida de la corte para Madrid, et il la mania en maître; il approchait de la quarantaine quand, à son insu, Boscan et Garcilasso commencèrent leurs expérimentations nouvelles ; il avait dépassé la cinquantaine quand leurs œuvres furent imprimées, et à cet âge, il n'avait nulle envie de se remettre à l'école. Cependant Castillejo ne se faisait pas d'illusions sur la valeur de la littérature du passé; un passage d'une des deux dédicaces

écrites pour El Auto?- y su pluma témoigne qu'au fond il était d'accord avec Garcilasso : « avouons que jusqu'ici nous avons été fort pauvres en livres de toute sorte ». Il reconnaissait donc la nécessité de rajeunir la littérature castillane; mais il croyait obstinément que les innovateurs faisait fausse route en adoptant en bloc la métrique des Italiens. C'est ce qu'il reprocha à Boscan, tout en admettant ses mérites :

El mismo confesará Que no sabe donde va.

« Il avouera lui-même qu'il ne sait où il va. » C'est une idée fixe de Castillejo qui trouvait que les ornements prétentieux ne compensaient pas la pauvreté du fond : d'ailleurs, dans quelques saillies contre ses adversaires, il emploie les formes italiennes comme pour suggérer qu'il pourrait bien les maîtriser si cela en valait la peine. Peut-être n'avait-il pas tout à fait tort; peut-être aussi ses vers sur le système nouveau manquaient-ils de précision : n'importe, car aucune inexactitude ne saurait diminuer la finesse de sa mordacité. S'il était resté en Espagne, il aurait peut-être été l'âme d'une résistance formidable à l'école italienne. En réalité, il vécut trop éloigné de la lutte pour asséner un coup décisif; en outre, bien que quelques-unes de ses œuvres aient paru en 1543-1544, elles ne furent réunies qu'en 1573 ; à cette date ses sarcasmes et ses railleries arrivaient trop tard, car la partie était déjà perdue. Mais pas complètement : si la métrique italienne s'établit définitivement en Espagne, il n'en est pas moins certain que l'on y cultiva quand même les vieux mètres. Lope de Vega, bien qu'il fût le chef des italianisants de son époque, écrivit parfois de brillants poèmes dans les formes anciennes. Et ce

n'est pas seulement en Espagne que Castillejo trouva des partisans et des imitateurs. 11 s'imposa à Chapelain; Sarrazin, qui l'appelle « Cristoval deCastilène », le citait, le lisait avec soin, et lui doit peut-être une pointe occasionnelle; et plus d'un passage de Castillejo se retrouve dans les vers alambiques de Voiture. Il mérite son succès : car ce vrai poète, conservateur impénitent, représente avec éclat une école poétique qui a le goût du terroir espagnol, école que trois siècles de modes prédominantes n'ont pu détruire.

Castillejo, nous l'avons vu, mentionne Luis de Haro comme un des italianisants principaux. Etait-il bien renseigné? Les seuls poèmes du capitaine Luis de Haro (•]- 1532) qu'on connaisse sont quatre banalités à l'ancienne manière. Un rimeur qui eût été plus au goût de Castillejo, c'est Antonio de Villegas (7 vers 1551), dont Y Inventario (1565) contient de bons vers dans le vieux style, une détestable paraphrase de l'histoire de Pyrame et Thisbé, et un célèbre conte en prose qui, comme nous le verrons, n'est probablement pas de Villegas. Le fils de Joào Rodrigues, médecin de Jean III de Portugal, Gregorio Silvestre (1520-1569), appartint successivement aux deux écoles poétiques. Débutant comme imitateur heureux de Garci Sánchez de Badajoz et de Torres Naharro, il changea de manière et en vint à employer la métrique italienne avec une élégante maîtrise. Quel était le motif d'une telle transformation? Selon Pedro de Caceres y Espinosa, auteur d'un discours qui précède les Obras (1582) de Silvestre, celui-ci adopta la nouvelle métrique parce qu'elle était devenue populaire. Peut-être le changement lui gagna-t-il plus tard l'amitié de Barahona de Soto, italianisant convaincu ; matériellement, Silvestre profita peu de sa volte-face, car il mourut pauvre à

Grenade où il était organiste à la cathédrale. L'explication de Caceres quant à la raison qui motiva la conversion de Silvestre n'indique pas un tempérament artistique; cependant il a fait preuve d'une excellente technique dans les deux manières, et son adhésion est significative puisqu'elle montre que, dans l'espace de vingt ans, les méthodes italiennes s'étaient profondément enracinées en Espagne.

En prose il n'y eut pas de révolution analogue, mais on y remarque un progrès dans la direction de la clarté. Déjà, dans les dernières années du règne des Rois Catholiques, Gabriel Alonso de Herrera (-J- 1534?) avait publié son Obra de Agricultura (1513), compilation riche en renseignements exposés avec une précision qui implique la possession d'une faculté littéraire réelle. Quelle est la forme exacte du nom du jurisconsulte que nous appellerons Juan López de Vivero Palacios Rubios (1450?-1525?), conseiller de Charles-Quint? Cette forme change dans chaque ouvrage et avec chaque imprimeur : bornons-nous à signaler que son Tractado del esfuerço bellico heroyco (1524) est écrit avec une vigueur un peu lourde. Un talent plus séduisant est celui de Francisco [López] de Villalobos (1473?-1549?), juif converti, médecin du roi Ferdinand, puis de Charles-Quint. Rimeur à ses heures, il publia pendant son séjour à Salamanque, El Sumario de la medicina .. . (1498), œuvre de jeunesse passée sous silence par ceux qui mentionnent son dérivé, Los Secretos de philosophia y medicina (1539) d'Alonso Lopez de Corella1. Les vers à' arte mayor du

1. L'auteur réduisit les sept cents preguntas dans la deuxième édition de son ouvrage, qu'on cite plus fréquemment que la première : Trezientas preguntas de cosas naturales. En diferentes materias (Valladolid, 1546).

Sumario ne sont pas de la poésie sublime, tant s'en faut, mais ils valent mieux que les poèmes mièvres que Villalobos fournit plus tard au Cancionero de Nagera. Il ne manqua pas d'universalité, car il fit une traduction (achevée le 6 octobre 1515) de Y Amphitruo de Plaute, et en 1524 il commenta les deux premiers livres de l'Histoire naturelle de Pline d'une façon telle qu'il s'attira des reproches cassants d'Hernan Nuñez de Toledo à qui il en avait offert un exemplaire. C'était un jeu dangereux, car Villalobos, dans sa réponse (décembre 1526) à Nuñez, montra qu'il était de taille à lutter avec qui que ce fût en effronterie dévergondée. Cette particularité est à noter dans les lettres du spirituel médecin dont la meilleure œuvre est le Tractado de las tres grandes — imprimé dans le Libro titulado los Problemas (1542) : c'est un traité sur la loquacité, l'esprit de contradiction et le rire, où son humour familier, sa fantaisie enjouée et son observation malicieuse se manifestent agréablement.

Un tempérament plus grave se. révèle dans les écrits de Hernax Perez de Oliva (1494?-1533), fils d'un érudit cordouan, l'auteur d'un ouvrage géographique inédit : Imagen del Mundo. Perez de Oliva étudia à Salamanque, à Alcalá de Henares, à Paris, à Rome, et encore à Paris avant de rentrer en Espagne où il devint professeur de théologie morale, puis recteur à Salamanque. Ici nous ne ferons que nommer en passant son fragmentaire Dialogo delà Dignidad del Hombre, rédigé pour prouver que le castillan vaut le latin en tant que moyen d'expression pour des sujets graves : ce bon exemple de prose cicéronienne fut^publié en 1546 avec une continuation par Francisco Cervantes de Salazar (1514?-1575), professeur de rhétorique à Osuna et plus

tard (1553) à Mexico. La suprématie du latin était trop bien assurée pour pouvoir être ébranlée du premier coup, mais elle était du moins menacée.

La célébrité des prosateurs que nous venons de nommer est toute locale. Le chroniqueur officiel de Charles-Quint, Antonio de Guevara (14S0'?-1545) acquit une réputation européenne. Né dans la partie des Asturies qui forme aujourd'hui la province de Santander, Guevara entra dans l'ordre franciscain, fut nommé commissaire de l'Inquisition à Valence où il se vante d'avoir converti vingt-sept mille familles de morisques. poursuivit ces conversions forcées à Grenade, devint évèque de Guadix (1527*?), puis de Mondoñedo (1537). Trois éditions furtives de son Libro áureo de Marco Aurelio, emperador y eloquentissimo orador parurent en 1528, et trois autres l'année suivante. A cette dernière date l'auteur intervint, et publia une refonte amplifiée de son œuvre qu'il intitula Libro llamado Relox de Principes enel quai va encorporado el muy famoso libro de Marco Aurelio : il en existe une autre édition sous la même date (1529) intitulée Libro del emperador Marco Aurelio con Relox de Principes. Guevara fondit donc deux œuvres en une seule : le Marco Aurelio, qu'il donna comme une histoire authentique, prétendant qu'elle était la traduction d'un manuscrit de Florence (manuscrit qui n'exista jamais); et le Relox de Principes, roman didactique où se trouve le croquis du dirigeant tel qu'il devait être dans une utopie terrestre. Guevara est à la fois intéressant et fastidieux; son histoire est trop légère, son didactisme est trop lourd, et son style a des inégalités analogues, passant de la familiarité maligne à un ton élevé, antithétique, artificiel, souvent chaotique. Mais au milieu de ce fatras de lieux communs et dé phrases

poncives, on trouvera des morceaux vraiment éloquents dont Cervantes se souviendra plus tard; on ne saurait non plus refuser à Guevara d'être un conteur facile : voyez, par exemple, les pages (livre III, chap. n-v) ayant trait au Paysan du Danube. Cette histoire, Guevara l'a-t-il inventée? Si elle est réellement de lui, il a à se plaindre de La Fontaine, car c'est à celui-ci qu'on pense en se rappelant le passage [Fables, livre XI, 7) qui célèbre

... le grand cœur, le bon sens, l'éloquence Du sauvage ainsi prosterné.

En réalité Guevara écrivit un roman d'antiquité qui fit concurrence aux romans de chevalerie dont plusieurs, comme nous l'avons déjà remarqué, avaient revêtu cette même apparence d'histoire authentique. La version primitive du livre fut traduite en français par René Bertaut de la Grise sous le titre de Liure dor de Marc Aurèle (1531) et la refonte intitulée Lorloge des princes (1540) semble due à Bertaut de la Grise et Antoine du Moulin; dans la traduction anglaise (1534) de Lord Berners on a voulu voir la source de l'euphuïsme, genre de préciosité qui se répandit en Angleterre vers 1580. C'est attribuer trop de responsabilité à Guevara et à son livre : cependant la vogue en était longue et étendue, car on en a des traductions en italien (1543), en allemand (1599), en latin (1606), en hollandais (±6*2) et enfin, deux siècles plus tard, en arménien (1738).

Guevara avait la plume laborieuse. Dans sa Década de los Cesares (1539), il suivit ses autorités, tout en y intercalant de peu scrupuleuses inventions pour rehausser l'intérêt de sa compilation biographique. Ses méthodes ne sont pas plus consciencieuses dans ses Epístolas

familiares (1539-1542) dont le premier livre fut traduit en français « par le seigneur de Guterry, docteur en médecine » en 1556; l'œuvre entière fut traduite en français plus tard (1565-1573). et rivalisa avec le roman de Marco Aurelio où Guevara s'était essayé dans le genre épistolaire. Les lieux communs abondent dans ces Epístolas familiares qui, tout en étant le plus lisible des ouvrages de Guevara, deviennent ennuyeuses à la longue à cause de leur parade d'érudition déplacée et de leur ton sermonneur. Elles contiennent quelques traits spirituels, quelques observations justes, fines et d'une méchanceté picaresque ; malheureusement l'évèque a le don funeste de tout dire, la démangeaison de l'omniscience, une idée erronée de sa situation dans l'univers. Il prodigue ses conseils à tout le monde sur tous les sujets : il déchiffre volontiers une épitaphe romaine, il explique avec une assurance digne d'envie les prophéties d'une sibylle, il relate l'histoire des courtisanes Lamia, Flora et Laida, et il sermonne indifféremment les soldats ou les nouveaux mariés, les médecins ou les juifs. Et partout il traîne une pédanterie professionnelle de moraliste : dans une lettre humoristique où il cherche à consoler une nièce d'avoir perdu une petite chienne, il ne peut s'empêcher de rappeler le triste cas d'Eve et d'Abel. C'est d'un mauvais goût caractéristique, mais rien n'entama la popularité des Epístolas familiares ou Les Epistres dorées, selon le titre de la traduction française. « Ceulx qui les ont appelées Dorées, faisoient jugement bien aultre que celuy que j'en foys », écrit Montaigne (Essais, I. chap. xliii); pourtant il en emprunte des passages avec un sans-gène -que Brantôme n'a pas surpassé.

Trois autres livres de Guevara parurent en 1539 : le

Libro délos inuentores del marear y de sesenta trabajos que ay enlas galeras, dont le titre indique suffisamment le sujet; YAuiso de priuados y doctrina, de cortesanos, thème rebattu qui se prête aux amplifications creuses si chères à l'auteur, qui a dû parler cette fois en connaissance de cause; et le Menosprecio delà corte y alabança delà aldea, nouvelle occasion d'éloquence déclamatoire. M. Louis Clément a fait remarquer que ces deux dernières œuvres ont influencé Jean de la Taille (1540-1611) dans Le Courtisan retiré (1574), poème important dans l'histoire de la satire française, et le Menosprecio, ajouterons-nous, a eu l'honneur d'être apprécié par le poète Henry Vaughan (1622-1695), le doux « Silurist ». Ce n'est pas tout, car Guevara publia aussi des ouvrages dévots tels que Y Oratorio de religiosos y exercicio de virtuosos (1542) qui trouvait faveur auprès de sainte Thérèse. Il est difficile de se faire une idée juste de Guevara : le talent ne lui manquait pas, et son style — très varié, parfois direct et concis, parfois creux et détourné — a été trop sévèrement jugé; c'est la langue d'un orateur plutôt que d'un écrivain, facile et abondante à l'excès, médiocre de forme, mais mouvementée et vive par endroits. Ce qui lui faisait absolument défaut, c'était le sens de la mesure, la conscience et même l'honnêteté la plus rudimentaire. Quant à ses inexactitudes, qui saurait les compter? Le bachelier Pedro Rhua, lecteur à Soria, lui écrivit deux lettres en 1540, relevant des erreurs qu'il aAait notées dans les Epístolas familiares; Guevara répondit brièvement, ne s'excusant point, mais avouant un scepticisme presque absolu en toute matière autre que le domaine religieux, et ajoutant qu'il écrivait pour s'amuser. Rhua ne se laissa point fléchir, et retourna à la charge dans

une troisième lettre où il s'occupa aussi du Menosprecio. Les Cartas de Rhua (1549) démontrèrent l'insuffisance de Guevara dans les sujets qu'il traitait avec une si belle assurance. Mais pourquoi le prendre au sérieux? C'était un habile romancier doublé d'un plaisant qui amusait ses contemporains, et dont l'influence a été exagérée.

Passons rapidement sur les ouvrages de Pero Mexia (1499?-1551), chevalier sévillan qu'on a identifié plausiblement avec le « Caballero cesáreo », l'auteur de plusieurs excellents romances dans le recueil de Sepulveda, de la Silua de varia lecion (1542), un des nombreux dérivés des Apophthegmata d'Erasme, et de Diálogos eruditos (1545). Mexia ne pouvait prévoir que sa Silua engendrerait un chef-d'œuvre, le Tamburlaine (1590) de Marlowe, ni que Lope de Vega puiserait à la même source pour La inocente sangre. Mexia préférait sans doute son Historia imperial y cesárea (1545), bonne compilation biographique des empereurs, de Jules César à Maximilien, ou peut-être son Histoire du règne de Charles-Quint, œuvre inachevée qui attend encore un éditeur. Il est certain que le règne de Charles-Quint est remarquable par l'activité des historiens. Le plus ambitieux de ces écrivains était Florian de Ocampo (1499?-1555?), chanoine de Zamora, premier éditeur (1541) de la chronique dite d'Alphonse le Savant, et l'auteur de Los quatro libros primeros de la Crónica general de España (1543), ouvrage augmenté d'un cinquième livre dans la réimpression de 1553. Prenant le déluge comme point de départ, Ocampo ne put naturellement conduire son livre au delà de l'époque romaine; il laissa entendre qu'il conservait un supplément considérable parmi ses papiers, mais on ne

trouva rien après sa mort. Comme historien scientifique et comme styliste, Ocampo est nul; peu véridique, parait-il, dans la vie privée, il est de mauvaise foi et dénué de sens critique dans son œuvre ; pourtant M. Georges Cirot trouve du mérite à certaines parties de l'ouvrage d'Ocampo, considéré comme essai de reconstitution.

Quant à la forme, il n'y a rien à reprocher au Comentario... de la Guerra de Alemana hecha de Carlo. V. Máximo Emperador Romano Rey de España. En el año de M.D.XLVII (1548) de Luis de Avila y Zuñiga (~ après 1572), fils du comte de Risco et frère du marquis de las Navas. Il avait été ambassadeur à Rome, et on lui attribue un romance burlesque sur les Cortes de Monzón dans le Cancionero de Hijar. Son Comentario est le témoignage d'un observateur honnête mais partial qui mettait son maître au niveau des plus grands capitaines de l'histoire. On prête à Charles-Quint un mot qui mériterait d'être authentique, car c'est la critique définitive du livre d'Avila : « Mes exploits n'égalent pas ceux d'Alexandre, mais... il n'avait pas un chroniqueur comme le mien. » La complaisance de l'auteur, ami fidèle qui accompagna l'empereur à Yuste après son abdication, ne nuit pas a son style élégant et ferme. Selon Prudencio de Sandoval (1560-1621), évèque de Pampelune, le deuxième livre du Comentario aurait réellement été écrit par un soldat anonyme. Il est peu vraisemblable qu'un homme dans la situation d'Avila ait volé ce militaire inconnu ; il est improbable que ce personnage imprécis ait pu imiter parfaitement dans le deuxième livre la manière d'Avila dans le premier. La bonne foi de l'évèque a été surprise par quelque médisant : ce qui le prouve, c'est la traduction latine (1550)

des deux livres du Comentario par Guillaume Van Maie, qui déclare explicitement l'avoir faite d'après l'original d'Avila conservé dans la chambre de l'Empereur.

La conquête de l'Amérique fit éclore de nombreuses relations historiques. Le fameux Hernando Cortés (1485- 1547), lui-même homme d'action plutôt que d'étude, donna un bon exemple en rédigeant ses rapports officiels avec la simplicité énergique propre à un conquérant. En vérité, il écrivit beaucoup mieux que Gonzalo Hernández de Oviedo y Valdés (1478-1557), témoin de tant d'incidents extraordinaires. Tout jeune, il était condisciple de l'Infant Jean, fils des Rois Catholiques; il connut Colomb avant son départ pour l'Amérique et après son retour ; il assista à la reddition de Grenade, et combattit en Italie sous les ordres de Gonzalve de Cordoue ; en 1514 il partit pour le Nouveau Monde, qu'il devait revisiter souvent (1520-26-32-36-49) comme fonctionnaire ; et partout, au milieu de ses devoirs officiels, ce capitaine mania une plume infatigable. On ne se souvient plus de son roman de chevalerie Don Claribalte (1519), ni des Reglas de la vida espiritual y secreta theologia (1549), ouvrage mystique traduit de l'italien. On n'a qu'à feuilleter la compilation qui resta inédite jusqu'à 1880 et qu'on publia alors en partie sous un titre abrégé — Las Quinquagenas de la nobleza de España * — pour se convaincre que Hernández de Oviedo n'était qu'un mauvais rimeur et un commentateur assommant. Pourquoi n'a-t-on pas publié plutôt les Batallas y Quinquagenas qui donneraient une idée beaucoup plus favorable du

1. Le titre complet serait : Las Quinquagenas de los generosos e illustres e no menos famosos reyes, principes, duques, marqueses y condes e caballeros e personas notables de España. A cause de la légère ressemblance du titre, cet ouvrage, composé en 1555-1556, a été parfois confondu avec les Batallas y Quinquagenas, écrites en 1550.

talent de l'auteur? Il faut le juger par le Sumario delà natural y general istoria délas Indias (1525), et par les deux parties de La historia natural y general délas Indias, Islas e Tienda Firme del mar océano (1535-1557), œuvre indépendante et nullement une amplification du Sumario, comme on l'a supposé. Comme œuvre littéraire, La historia natural y general vaut peu, car Hernández de Oviedo manque de méthode et écrit une mauvaise langue; toutefois il fut le premier à décrire les merveilles du Nouveau Monde, et la fraîcheur de ses observations désordonnées leur prête un intérêt réel.

Il était peu instruit, et son ignorance fut vertement relevée par Bartolomé de las Casas (1474-1566), évêque de Chiapa (1542-1550), dont le fougueux plaidoyer en faveur des naturels de l'Amérique — la Breuissima relación delà destruycion délas Indias (1552) — eut un succès retentissant, et fut traduit en sept langues. Mais l'histoire y fait place à la polémique. Il faut juger Las Casas comme historien par sa fragmentaire Historia de las Indias qui resta inédite jusqu'en 1875-1876; la première rédaction, commencée en 1527, fut perdue du vivant de l'auteur; nous n'avons que trois décades d'une deuxième rédaction commencée en 1552, le grand âge de l' évêque l'ayant empêché sans doute d'écrire les trois autres décades comme il se l'était d'abord proposé. Il voulut que son ouvrage demeurât inédit quarante années après sa mort : ses volontés ne furent évidemment pas respectées, car ses manuscrits étaient utilisés par Antonio de Herrera (1559-1625) dans les quatre premières décades de son Historia de los hechos de los Castellanos en las Islas i Tierra firme del mar océano (1601). Las Casas est un homme de parti, hàtons-nous de dire du parti de la raison et de la justice, et si dans

ses écrits de polémique son ardeur philanthropique l'a poussé à des exagérations, il est la droiture personnifiée; quand il parle de Colomb (dont les papiers furent mis à sa disposition) ou surtout des événements dont il fut le témoin oculaire, son autorité est concluante. Son histoire, qui s'arrête à l'année 1520, est d'un ton modéré, digne de foi, mais quelque chose y fait défaut. Son adversaire Juan Ginés de Sepulveda (1490-1573) constate la puissance de Las Casas comme controversiste; encore doit-on remarquer que le mouvement et la flamme qui devaient animer ses paroles se laissent seulement deviner à travers la page écrite : ce grand orateur n'est que médiocre écrivain dans son Historia de las Indias aussi bien que dans son Apologética Historia, qui sera publiée bientôt intégralement.

Moins honnête homme, mais styliste bien supérieur fut Francisco López de Gomara (1511-1557?), l'auteur de Y Hispania victrix : Primera y Segunda Parte de la historia general de las Indias con todo el descubrimiento y cosas notables que han acaescido dende que se ganaron hasta el año de i 5 51. Con la conquista de Mexico, y de la nueua España (1552). López de Gomara, chapelain de Cortés après son éloignement de la cour, se fit le panégyriste officieux du grand homme, auquel la plus intéressante partie de son livre est consacrée. C'est le type d'historien représenté de nos jours avec éclat par Froude : artiste littéraire avec une thèse à soutenir, et si les faits ne s'y accommodent pas, tant pis pour eux. Peu nombreux sont les lecteurs de sa Choronica de los muy nombrados Omiche y Haradin Barbarrojas, inédite jusqu'en 1853; encore moins nombreux ceux de ses Anales del Emperador Carlos Quinto, sorte de chronique universelle de 1500 à 1556, que M. Roger

Merriman vient de publier pour la première fois (1912). Ces ouvrages, quels que soient leurs mérites, ne sont pas faits pour modifier notre jugement sur Lopez de Gomara : c'est un maître d'un style clair et rapide, penchant à l'anecdote pittoresque plutôt qu'à la vérité prosaïque.

Berxal Díaz del Castillo (1492-1581?) se chargea de faire justice des louanges démesurées accordées à Cortés son capitaine par Lopez de Gomara. Son Historia verdadera de la Conquista de la Nueva España, achevée au Guatemala en 1580 et publiée en 1632 dans une édition viciée, est un bel exemple de l'indignation militaire. Le panégvriste n'y est pas ménagé : « Le chroniqueur Gomara, dans son histoire, dit juste le contraire de ce qui arriva réellement : quiconque le lit verra qu'il écrit bien, et que, s'il eût été bien informé, il aurait pu exposer ses faits correctement, alors que ce ne sont que mensonges. » En somme, c'est une critique juste, quoiqu'il soit possible que Diaz del Castillo, écrivant de mémoire dans une extrême vieillesse, ne soit pas toujours d'une exactitude impeccable. Dans tous les cas il exécuta Lopez de Gomara de telle façon que la vogue de YHispania victrix s'arrêta brusquement; cet ouvrage, bien que prohibé en Espagne, avait eu quelque vingt éditions en diverses langues, et avait été utilisé par Montaigne, entre autres. On n'en entend plus parler pendant un siècle après la publication du livre de Diaz del Castillo, et même maintenant on le lit moins qu'il ne le mérite. Par contre, la popularité de X Historia verdadera dure, et elle a eu l'honneur d'être traduite par José Maria de Hérédia, dont la version française est vraiment icmarquable.

Les récits merveilleux qui venaient des Indes Occiden-

laies éveillaient l'appétit public pour des fictions analogues. Nous avons déjà noté qu'Amadis de Gaula, tel que Montalvo le publia, se composait de quatre livres; Montalvo en ajouta un cinquième sous le titre de Las Sergas del muy virtuoso cauallero Esplandian... dont la première édition connue est de 1510, mais qui a été probablement publié avant cette date. Ainsi lancée, la série fut continuée par Paez de Ribera, auteur andalou dont on ne sait rien, qui écrivit un sixième livre traitant des exploits de Florisando, principe de Cantaría (1510?), neveu d'Amadis. Feliciano de Silva, la risée de Cervantes (et peut-être aussi de Mendoza), eut du moins le flair de la popularité et le don de l'observation. On lui a attribué le septième livre : Los grandes fechos en armas de Lisuarte de Grecia fijo de Esplandian, y assi mesmo de los de Perion de Gaula (1514). La date soulève des doutes quant à l'attribution : Silva devait être fort jeune en 1514. Juan Diaz, bachelier en droit canon, est l'auteur de Lisuarte de Grecia (1526), et dans ce huitième livre sur les exploits du petit-fils d'Amadis, il fait mourir le grand-père. Cette mauvaise plaisanterie ne fut pas du goût de Silva qui introduisit de nouveau le vieux héros dans la Chronica del muy valiente y esforçado principe y Cauallero de la Ardiente Espada, Amadis de Grecia, hijo de Lisuarte de Grecia (1530?), le neuvième livre, où apparaissent pour la première fois quelques traits du genre pastoral : le parfait chevalier et parfait amant est en train de devenir un berger doucereux et mélancolique. Silva continua, en publiant le dixième livre, la première et la deuxième partie (1532) de Don Florisel de Niquea, puis les troisième et quatrième parties (1536-1551) qui forment le onzième livre. Le douzième livre, qui trouvait place dans la bibliothèque

de Montaigne, est Don Silves de la Selva (1546) par Pedro de Luxan : son nom n'y figure pas, mais il déclare en être l'auteur dans une lettre dédicatoire publiée en tète de son Leandro et Bel (1563).

Parallèlement à YAmadis courait la série de romans de chevalerie qui commence avec El libro del famoso y muy esforçado cauallero Palmerin de Oliva1 (1511). Ce livre est-il l'œuvre d'une femme? Cette femme était-elle portugaise ou espagnole? éfait-elle fille d'un menuisier? était-elle née à Augustobriga, et Augustobriga, est-ce Burgos ou Ciudad-Rodrigo? Son nom est-il Agustobrica, comme le prétendait Francisco Delicado, correcteur d'une édition vénitienne (1534) de Primaleon, suite de Palmerin de Oliva'? Enfin, cette femme est-elle aussi l'auteur de Primaleon (1512), ou ces deux ouvrages sont-ils l'œuvre de Francisco Vázquez de Ciudad Rodrigo, et ce Vázquez est-il le fils de la fille du menuisier? Nous ne nous arrêterons pas à éplucher ces colifichets bibliographiques ni à discuter la mince valeur de l'anonyme Crónica del muy valiente y esforzado caballero Platir (1535). Occupons-nous du quatrième livre, le plus intéressant de la série : Palmeirim de Inglaterra, écrit en portugais en 1544 par Francisco de Moraes Cabrai (1500?- 1572), surnommé o Palmeirim d'après le héros de son roman. La traduction castillane, par Luis Hurtado (1530?-1579), est antérieure à la première édition (1567) connue de l'original portugais, mais ce n'est pas un cas unique de pareille interversion. L'attribution du livre à Hurtado est abandonnée. Elle reposa sur un acrostiche

1. Nous nous servons de la forme qui a prévalu : ajoutons, cependant, que, dans la première édition, dont on ne connaît qu'un seul exemplaire, ie noni est imprimé Oliuia; voir Ferdinand Wolf, Studien zur Geschichte dcr spanischen und portugiesischen Nationalliteratur (Berlin, 1859), p. 181, n. 2.

de la version castillane, fondation fragile ébranlée pat d'autres considérations : la froideur de l'auteur pour l'Espagne, sa prédilection pour les Portugais, l'introduction d'un épisode où figurent quatre dames françaises dont trois furent connues de Moraes pendant son séjour à Paris de 1540 à 1543, le nombre de formes lusitaniennes qui se faufilèrent dans le texte castillan, et le fait que ce texte aurait dû être rédigé par Hurtado à l'âge de quinze ou seize ans. Cervantes eut-il vent de la vérité quant il fit insinuer par le curé, dans Don Quichotte (I, cliap. vi), que le roman « fut écrit, dit-on, par un savant et spirituel roi de Portugal »? Le curé voulut le conserver « comme une chose unique dans une cassette pareille à celle qu'Alexandre trouva parmi les dépouilles de Darius et cfestinée à protéger les œuvres d'Homère i ». Gardons-nous de n'y voir qu'une exagération burlesque. L'enthousiasme pour les romans de chevalerie atteignit un point tel que Charles-Quint, bien qu'il admirât {'Historia del valeroso e invincible principe Don Belianis de Grecia (1547) de Gerónimo Fernandez, se trouva forcé de protéger les Indiens de l'Amérique contre l'importation de ces sortes de livres. Avant la fin de son règne l'empereur aurait pu voir que cet enthousiasme touchait à la folie. Le Valencien Hyeronimo de Sempere, dans le Libro de caualleria celestial del pie de la Rosa Fragante (1554) et la Segunda Parte de la caualleria de las hojas de la Rosa Fragante (1554) appliqua les formes chevaleresques à l'allégorie religieuse, présentant le Christ

1. On dit généralement que Don Polindo (1626) est une suite de Primaleon, et que Paîmeirim de Inglaterra est le cinquième livre de la série. Don Pulindo, souvent confondu avec Polendo (roman italien de Pietro Lauro, publié ù Venise en 1566), n'appartient pas à la série des Palmerin : voir l'admirable étude de M. William Edward Purser, Paîmerni ofEnglund (Dublin et Londres), pp. 432-433 et 437-439.

comme le Chevalier du Lion, Satan comme le Chevalier du Serpent, saint Jean-Baptiste comme le Chevalier du Désert, et les douze apôtres comme les douze chevaliers de la Table Ronde. Ce bouffon blasphémateur trouva des imitateurs, rendus plus prudents, cependant, par la prohibition de Sempere. Bien que leur invention fût épuisée, la plaie devait rester vive un demisiècle encore; pourtant la fin était proche : Cervantes naissait l'année de la publication de Don Belianis de Grecia.

Un nouveau genre débutait dans l'obscurité avec La vida de Lazarillo de Tormes, dont l'attribution à Mendoza a été justement combattue par M. Morel-Fatio. L'auteur, la date et le lieu de publication de cet ouvrage sont incertains; les premières éditions connues parurent à Alcalá de Henares, à Burgos et à Anvers, toutes trois en 1554; il y en eut probablement une antérieure qui n'est pas encore découverte. Le livre est une autobiographie de Lázaro, qui décrit ses épreuves comme conducteur d'un aveugle, puis comme domestique de diverses personnes, notamment d'un prêtre ladre, d'un écuyer famélique et d'un vendeur d'indulgences; enfin, nous le laissons « sur les hauteurs de la fortune », occupant un poste officiel, crieur public de Tolède. Il semble que, dans certaines parties, le livre soit moins une œuvre originale qu'une refonte de récits traditionnels, et, à- ce propos, notons que le mot lazarillo se trouve déjà dans La loçana Andaluza (1528), production immonde de Francisco Delicado, curé de Valle de Cabezuela (et correcteur de Primaleon). Tel qu'il est, Lazarillo de Tormes, avec sa froide concision et son cynisme savoureux, a fixé le type du roman picaresque ; on en trouve une réminiscence dans le David Copperfield de Dickens, etprécédem-

ment il avait suggéré au dramaturge hollandais Gerbrand Adriaensz Breero (1585-1618) son chef-d'œuvre réaliste : De spaànsche Brabander (1617). Une pauvre suite de Lazarillo de Tormes parut sans nom d'auteur à Anvers en 1555; c'est peut-être l'ouvrage d'un protestant espagnol qui écrivit avec une intention politique, mais en littérature les intentions, même bonnes, ne suffisent pas.

On a traduit en français la Quexa y aviso contra amor (1548) de Juan de Segura et Y Historia de los amores de Clareo y Florisea y de los trabajos de Ysea (1552) de Alonso Nuñez de Reinoso (-¡- avant 1567), mais ces ouvrages ont peu d'importance. Il faut se tourner vers les livres dévots pour trouver d'autres exemples de bonne prose. Juan de Avila (1500?- 1569), l'apotre de l'Andalousie, souvent invoqué par les romantiques de 1830, figure comme « saint Jean d'Avila » dans Hernani : c'était brusquer les choses, car ce n'est qu'en 1894 qu'il a été béatifié. Saint Ignace goûtait Y Audi, filia, et vide, paraphrase en cent treize chapitres du psaume XLIV, écrite à l'intention d'une jeune religieuse, et publiée sans l'autorisation de Juan de Avila vers 1538; l'Inquisition se montra plus difficile, l'auteur fut mis en prison, et ce n'est qu'en 1574 que la paraphrase parut avec l'approbation officielle. Les profanes apprécieront mieux Y Epistolario espiritual para todos estados (1578) où l'onction s'allie au sens pratique et à la plus rare bonté : Juan de Avila s'occupe d'intérêts plus hauts que ceux des lettres, et pourtant il adapte sans effort une langue simple aux sujets les plus élevés.

Dans le camp opposé se distingue Juan de Valdés (-¡- 1541), frère jumeau d'Alfonso de Valdés (j- 1532), secrétaire de Charles-Quint. En gardant l'anonymat, Alfonso publia (1528) un Dialogo en que particular-

mente se tratan las cosas acaecidas en Roma el año de M. D. XXVII, dialogue entre le chevalier Lactancio et un archidiacre qui se rencontrent à Valladolid : l'objet en est de montrer que le sac de Rome (1527) était un châtiment divin et, en outre, d'encourager l'empereur à marcher dans les voies de la Réforme. Castiglione, alors nonce près de Charles-Quint, essaya en vain de lui persuader de faire brûler cette satire. Juan de Valdés, partageant les sympathies érasmiennes de son frère, le suivit avec plus de talent dans son Dialogo de Mercurio y Caron (1528), satire anonyme à la manière de Lucien, où sont condamnés les abus ecclésiastiques et les tentatives d'Henri VIII de divorcer avec Catherine d'Aragon, tante de l'Empereur. Abondant en allusions malicieuses, cette satire est une des plus belles œuvres en prose castillane qu'ait produites le xvie siècle : Cervantes en a tiré profit, comme on le verra en comparant les conseils du roi à son fils avec ceux de Don Quichotte (II, chap. xlii) à Sancho Panza. Devenu suspect en Espagne, Valdés alla en 1531 à Rome, où il devint chambellan de Clément VII (7 1534); à la mort de ce pape, Valdés passa au service du cardinal Ercole Gonzaga à Naples, où il enseigna des doctrines ascétiques à un cercle d'amis, à des hommes tels que le capucin Bernardino Ochino (1487-1564) et l'évèque Pier Paolo Vergerio (1495-1565), plus tard les chefs des protestants italiens ; à des femmes telles que Vittoria Colonna (7 1547) et la belle Giuiia Gonzaga (7 1566), chantée par l'Arioste et Bernardo Tasso. Valdés ne fut pas un propagandiste tapageur, mais plutôt un directeur d'âmes suave et discret. De son vivant il n'a publié qu'un seul ouvrage, et cet ouvrage parut sous l'anonymat. C'est pendant son séjour à Naples qu'il aurait écrit son commentaire (1556) sur l'épître de

saint Paul aux Romains, et celui (1557) sur la première épître aux Corinthiens, aussi bien que deux traductions, imprimées pour la première fois en 1880 : El Salterio tracluzido (de l'hébreu) et El Evangelio según San Mateo. Ce sont là des preuves de son érudition, mais nous n'avons pas à les juger ici ni à discuter ses vues spéculatives exprimées dans des écrits dont les originaux sont tous perdus, à l'exception de quarante des Ciento y diez Consideraciones Divinas : la rédaction castillane de ce fragment ne fut retrouvée qu'en 1880 !.

Le Dialogo de la lengua, composé probablement de 1534 à octobre 1536, fut imprimé pour la première fois en 1737, et sans nom d'auteur. Valdés mourut trois siècles avant que la philologie romane ne naquît, aussi la partie quasi-scientifique du Dialogo est-elle au niveau d'Henri Estienne et de Ménage, mais tout le reste a une grande valeur. C'est moins un manifeste qu'une expression d'opinion personnelle, les impressions d'un critique excellent, grand lecteur de romans de chevalerie durant sa jeunesse, et ensuite l'ami de Garcilasso de la Vega. Puisqu'il recommande surtout de rejeter toute affectation, il s'impatiente naturellement en parlant des boursouflages de son compatriote Diego de Valera; il est d'une dureté extrême pour Lebrixa, simple Andalou dont l'autorité est péremptoirement rejetée pour tout ce qui a trait au castillan; mais dans presque tous les cas, la postérité a ratifié les verdicts de ce juge sévère. Il ne se contente pas d'émettre un avis raisonné; il conduit le

1. Boehmer a imprimé trente-neuf Consideraciones dans les Trataditos (Bonn, 1880); pour la soixante-cinquième, voir Menéndez y Pelayo, Historia de los heterodoxos españoles (Madrid, 1880), vol. II, p. 375. La seule œuvre de Valdés qui ait été traduite en français est justement les Cent et dix consyderations divines (Lyon, 1563 ; Paris 1565 ; Lyon, 1601).

dialogué avec une belle ordonnance dramatique. La grâce courtisanesque des deux Italiens, Marcio et Coriolano, le ton militaire de Torres (ou Pacheco), la sagacité aristocratique de Valdés lui-même, tout cela est rendu avec une vraisemblance attrayante. Valdés est incontestablement le meilleur prosateur de son époque; plus tard même, il est difficile de lui trouver un égal. Bien qu'il n'ait pas l'imagination puissante ni la force créatrice de Cervantes, il y a des rapprochements à faire, et, comme styliste, Valdés est bien près de son grand successeur. Le style de Cervantes, généralement si fort, est inéo-al, parfois maniéré, parfois décousu; la simplicité polie et sereine de Valdés n'est pas moins naturelle, et il ne s'en départ jamais.

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