CHAPITRE XI
LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE (1 700-l[808).
Charles II mourut le 1er novembre 1700 : ce ne fut qu'après la signature du traité d'Utrecht, en 1713, que la littérature reprit quelque vie. Comme la plupart des Français de son temps, le nouveau souverain, Philippe V, petit-fils de Louis XIV, préconisait la centralisation du savoir. Son principal soutien était Juan Fernandez Pacheco, marquis de Villena et duc d'Escalona (1650- 1725), dont la querelle avec Alberoni a été racontée par Saint-Simon : « Il lève son petit bâton et le laisse tomber de toute sa force dru et menu sur les oreilles du cardinal en l'appelant petit coquin, petit faquin, petit impudent qui ne méritoit que les étrivières. » Cependant Saint-Simon reconnaît les rares qualités de Villena : « Il savoit beaucoup, et il étoit de toute sa vie en commerce avec la plupart de tous les savants des divers pays de l'Europe... C'étoit un homme bon, doux, honnête, sensé... enfin l'honneur, la probité, la valeur, la vertu même. » En 1711, on avait fondé la Biblioteca Nacional; une cédula real établissant l'Académie Espagnole sous la direction de Villena fut signée le 3 octobre 1714. Le
seul bon dictionnaire publié depuis celui de Lebrixa était le Tesoro de la lengva castellana, o española (1611) du chanoine de Cuenca, Sebastian de Cobarruuias Orozco (-J- 1613) ; l'Académie fit paraître les six in-folio de son Diccionario de la lengua castellana (1726-29-32- 34-37-39), généralement appelé : Diccionario de Autoridades. Malgré ses défauts, il valait mieux qu'aucun des dictionnaires existant alors en Europe, et même, il était tellement supérieur aux besoins de son époque qu'en 1780 on l'abrégea en un pauvre volume1. La fondation de l'Académie de l'Histoire, sous la direction d'Agustin de Montiano y Luyando, date du 21 avril 1738. Pendant le xvme siècle l'influence française affecta profondément l'Espagne, aussi bien que l'Angleterre et l'Allemagne; en ce qui concerne l'Espagne, résistons toutefois à la tentation d'exagérer l'importance du rôle du nouveau roi, venu de France. L'intérêt des Espagnols pour la littérature française reprit avant l'avènement de Philippe V. Nous avons déjà noté l'adaptation du Cid de Corneille par Diamante en 1658; une adaptation anonyme du Bourgeois Gentilhomme fut jouée au Buen Retiro en 1680 sous le titre de El Labrador gentilhombre; à Lima, avant 1710, Pedro Peralta Barnuevo (1663-1743?) avait imité la Rodogune de Corneille et Les Femmes Savantes de Molière. La nouvelle dynastie ne fit qu'accentuer un intérêt qui existait déjà; encore ne le fit-elle pas autant qu'on le pourrait croire. Que trouvonsnous? une traduction (1713) du Cinna de Corneille, faite par Francisco de Pizarro y Piccolomini, marquis de San Juan (-j- 1736), et — peu avant 1716 — une adaptation
1. L'Académie commença à réimprimer son grand dictionnaire en 1770, mais elle s'arrêta après la publication du premier volume; la Gramática de la lengua castellana de l'Académie ne parut qu'en 1771.
bouffonne de Y Iphigénie de Racine par cet incorrigible adaptateur de Lope, José de Cañizares (1676-1750), qui lui doit sa meilleure pièce, El Domine Lucas. Remarquons que dans son arrangement A'Iphigénie, Cañizares a introduit deux personnages comiques, Pellejo et Lola, ce qui laisse deviner son attitude envers l'original; remarquons aussi dans le théâtre d'Antonio Zamora (-j- 1728), collaborateur fréquent de Cañizares, une pièce intitulée La Poncella de Orléans où « Patin, gracioso » figure à côté de Jeanne d'Arc. Pourtant, dans ce cas, il ne s'agit probablement pas d'un original français travesti ; Zamora n'a peut-être fait que refondre La Poncella de Francia, pièce perdue de Lope de Vega, de même qu'il a refait le Burlador de Sevilla de Tirso de Molina sous le titre de No hay deuda que no se pague, y Convidado de piedra. Plus de cent cinquante concurrents auraient pris part aux joutes poétiques en l'honneur de saint Louis de Gonzague et saint Stanislas Kostka à Murcie en 1727. C'est imposant, mais les versificateurs de cette époque sont plus nombreux qu'importants. Bornons-nous à nommer Juan José de Salazar y Hontiveros, ecclésiastique rimeur d'indécences, comme son contemporain Swift; le Cordouan José Léon y Mansilla, qui écrivit une Soledad tercera (1718), continuation de Gongora; le conceptiste Gabriel Alvarez de Toledo (1662-1714), catholique dévot qui a eu cependant quelques pressentiments inquiétants de la théorie évolutionniste; Eugenio Gerardo Lobo (1679-1750), soldat romanesque, adepte de la métrique; et Diego de Torres y Villarroel (1693?- 1770), professeur à Salamanque, prêtre picaresque, charlatan encyclopédique dont les confessions biscornues dans sa Vida, ascendencia, nacimiento, crianza y aventuras (1743-1753-1758) sont autrement intéressantes que
les cent quarante-deux sonnets, les vers boiteux et les copias de repente qu'il a réunis sous le titre de Juguetes de Thalia (1744). Mauvais sujet, piètre poète, ce plaisant a un talent caricatural. Le « Monstruo de la sabiduría y elocuencia », Juan de la Concepción (1702-1753), d'abord carmélite, puis trinitaire, gongoriste qui fut l'idole de sa génération, composa en vers son discours de réception à l'Académie; mais cet exploit, que José Zorrilla a été le seul à renouveler, ne suffit pas à sauver le moine de l'oubli : on ne lit plus sa Parma gozosa (1745) ni son poème posthume Y Escuela de Urania (1754). Rapprochons de Juan de la Concepción la Sévillane Sor Gregoria Francisca de Santa Teresa (1653-1736), la Portugaise Sor Maria do Ceo (1658-1753), et Sor Ana de San Gerónimo (1696-1771) de Grenade, trois religieuses qui s'aventurèrent timidement dans le mysticisme lyrique. Une influence réelle mais restreinte fut exercée par Ignacio de Luzax (1702-1754), qui résida pendant dix- *¡ sept ans en Italie où il avait été l'élève de Vico. Pour son époque, Luzan possédait un savoir des plus considérables : l'italien était presque sa langue maternelle ; il était versé dans les langues grecque et latine; secrétaire de l'ambassade d'Espagne à Paris de 1747 à 1750, il donna un abrégé du Traité de logique de Port-Royal ; on dit qu'il savait l'allemand, et il a dû savoir l'anglais puisqu'il traduisit en prose quelques passages du Paradis Perdu de Milton. La seule oeuvre de Luzan qui demeure est La Poética ó Reglas de la poesía en general, y de svs principales especies (1737), remaniement des six Ragionamenti sopra la poesía, qu'il avait préparés pour l'Académie de Palerme, en 1728. ha Poética se propuse de « soumettre le vers espagnol aux règles qui prévalent parmi les nations cultivées »; basé sur Aristote, avec
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des idées empruntées à Muratori, à Gravina, à Crescimbeni et à Jean Pierre de Crousay, le traité de Luzan n'est pas très original, et ses théories se rapprochent de celles de Boileau et des PP. Rapin et Le Bossu. Comme la réimpression poathume (1789) de La Poética démontre que ses tendances antinationales s'étaient fortifiées, il semble probable que les vues de Luzan devinrent de plus en plus françaises avec le temps ; mais on peut en douter, car son disciple Eugenio de Llaguno y Amirola (-¡- 1799), qui acheva la réimpression et avait traduit YAthalie de Racine en 1754, est soupçonné par Menéndez y Pelayo d'avoir écourté le texte à certains endroits. C'est possible : nous savons que Llaguno y Amirola n'hésita pas à tronquer la Crónica del Conde de Buelna, de Diez de Games.
La critique de Luzan est pénétrante et souvent juste. Pour lui, Lope de Vega est un génie d'une force et d'une variété surprenantes, et Calderón est le maître à la musique exquise : comparez cette tactique avec celle de Thomas Rymer (1641-1713), qui, dans sa Short View of Tragedy (1692), qualifia Othello de« farce sanglante sans sel et sans saveur ». Avec ce prélude conciliant, Luzan n'éprouve aucune difficulté à exposer les défauts les plus évidents de Lope et de Calderón, et ses attaques contre le gongorisme ont de l'élan. Mais quelles théories étranges ! Luzan prétend que la poésie vise le même but que la philosophie morale; qu'Homère est un poète didactique exposant des vérités transcendantes au vulgaire; que la raison d'être de l'épopée est l'instruction des monarques et des chefs militaires; enfin, que la période pendant laquelle se déroule l'action d'une pièce doit correspondre au temps qu'il faut pour jouer cette pièce. Ainsi il réduit à l'absurde les théories de
Scaliger, de Jean de la Taille et de d'Aubignac. Ecrit en un style net et avec une modération voulue, contenant de nombreux parallèles avec les littératures étrangères, La Poética fut un manifeste qui invitait l'Espagne à se mettre au même rang que l'Europe académique : quelques littérateurs de l'Espagne romantique se résignèrent à obéir, mais les fortes protestations ne manquèrent pas. Une franche opposition vint du Diario de los Literatos de España, fondé en 1737 par Francisco Manuel de Huerta y Vega. Juan Martínez Salafranca et Leopoldo Gerónimo Puig (-J- 1763), mais le Diario venait avant son heure et la publication en fut suspendue en 1742. Pourtant, même parmi les collaborateurs du Diario, Luzan trouva un allié dans José Gerardo de Hebvás y Cobo de la. Torre (■]- 1742), docteur en droit canon, qui publia dans le septième volume du Diario (1742) une cinglante Sátira contra los malos escritores de su tiempo. Hervás, qui prit les pseudonymes de Jorge Pitillas et de Don Hugo Herrera de Jaspedós, écrivait avec beaucoup de hardiesse et de grâce en prenant pour modèle Boileau, qu'il adapte sans le nommer.
Un réformateur plus sérieux fut le bénédictin Benito Gerónimo Feyjoo y Montenegro (1676-1764), dont le Teatro critico universal (1726-1739), et les Cartas eruditas y curiosas (1742-1760), constituent une investigation savante de l'état intellectuel de son pays et une introduction critique à la science européenne. Plus que personne, Feyjoo a encouragé l'étude du français en Espagne. Son style fourmille de gallicismes et ses airs d'infaillibilité sont antipathiques ; cependant, bien que ses admirateurs l'aient rendu presque ridicule en l'appelant « le Voltaire espagnol », sa curiosité intelligente et son scepticisme avisé le placent parmi les écrivains
les plus importants de son époque. Un certain Salvador Joseph Mañer (-}- 1751), publia son Antiteatro critico (1729-1731) pour exposer les erreurs de Feyjoo, mais Mañer est complètement oublié. Des ennemis de Feyjoo, qui avaient de la rancune, le dénoncèrent à l'Inquisition : en réalité son orthodoxie est aussi peu discutable que les services qu'il rendit à son pays. Il eut pour champion Pedro José Garcia Balboa, mieux connu sous son nom de bénédictin Martin Sarmiento (1695-1771), l'auteur de la Demonstracion critico-apologetica del Teatro critico universal (1732). Comme botaniste, il mérita l'admiration de Linné; ses revisions désintéressées améliorèrent sensiblement le Teatro critico universal de son ami Feyjoo; mais il ne publia que le seul ouvrage que nous venons de nommer. Il doit sa place en littérature à un livre posthume, achevé en 1745 : Memorias para la historia de la poesía, y poetas españoles (1775). C'est une date dans l'étude de l'histoire littéraire de l'Espagne. Non moins utiles furent les ouvrages de Gregorio Mayans y Siscar (1699-1781), le premier biographe sérieux de Cervantes (1737), et le premier aussi qui imprima dans ses Orígenes de la lengua castellana (1737) le Dialogo de la Lengua de Valdés; en outre il édita les lettres de Nicolas Antonio et de Solis (1733), et des œuvres de Mondexar (1741), Luis de Léon (1761) et Vives (1782). Sa Rhetorica (1757), trop volumineuse poulies lecteurs modernes, reste la meilleure chrestomathie que nous possédions des prosateurs castillans. Une grande partie des écrits de Mayans est aujourd'hui surannée, mais il conservera toujours la renommée enviable d'un précurseur, et ses ouvrages offrent maints exemples d'heureuse divination. Une figure remarquable est celle de l'érudit jésuite Andrés Marcos Burriel (1719-1762),
investigateur infatigable dont les recherches sont d'une nature trop spéciale pour être énumérées ici.
Parmi les compagnons de Luzan dans Y Academia del Buen Gusto qui se réunissait (1749-1751) chez la comtesse de Lemos figurait Blas Antonio Xasarre (1689- 1751). polygraphe qui republia (1752) le Don Quichotte d'Avellaneda en le déclarant supérieur à la seconde partie authentique. Sous le pseudonyme de Perales, il se joignit à Montiano pour réimprimer (1749) les Ocho comedias y ocho entremeses nuevos de Cervantes en soutenant que l'auteur s'était proposé d'y ridiculiser le théâtre national. Son allié Agustín Montiano y Luyando (1699-1764) est l'auteur de Virginia (1750) et à' Ataúlfo (1753), deux pauvres tragédies académiques, ennuyeux modèles de « correction ». dûment admirés par Isla; Montiano «ivait débuté par El Robo de Dina (1727), poème fastidieux, bien que supérieur à ses tragédies. Un mot suffira pour Luis Josef Velazquez de Velasco (1722-1772), plus tard marquis de Valdeflores, qui attribua à Quevedo les poèmes de Torres. Ses vues générales sur la littérature sont exposées dans ses Orígenes de la poesía castellana (1754), ouvrage bien traduit (1769) par Johann Andreas Dieze (1749-1785), hispanisant enthousiaste qui a beaucoup enrichi l'original. Ce n'est que justice si cette traduction est plus accessible que le pauvre texte de Velazquez.
Quelques bons effets de l'esprit critique se trouvent dans les œuvres du jésuite Josef Francisco de Isla (1703-1781), qui débuta par deux lettres insignifiantes (1725) sur la mort de deux nobles. C'est beaucoup plus tard qu'il fit preuve de malice comique dans son Triunfo del amor y de la lealtad, Dia grande de Navarra (1746), description burlesque des fêtes de Pampelune en Thon-
neur de Ferdinand VI. Plusieurs des principaux personnages en furent enchantés ; après quelques semaines de réflexion, ils découvrirent qu'Isla s'était moqué de leur pomposité, et il dut quitter Pampelune, pour devenir prédicateur à la mode. Son sens du comique le suivit en chaire. Paravicino, nous l'avons vu, introduisit le gongorisme dans le style sacré; peu à peu la prédication en A'int à n'être qu'une bouffonnerie, et vers le milieu du xvnie siècle elle fournissait trop souvent une occasion d'étaler des profanations grossières, telle la phrase du prédicateur qui osait parler du « divin Adonis Christ, énamouré de cette unique Psyché. Marie ». Des moines, comme Feyjoo dans ses Cartas eruditas ij curiosas, des laïques, comme Mayans dans El Orador christiano ideado en tres diálogos (1733), s'efforçaient en vain de réformer ces abus. Où l'exhortation échoua, la satire réussit. Les six in-quarto posthumes des Sermones morales (1792-1793) d'isla démontrent qu'il avait commencé par céder à une mode dont son bon sens le sauva bientôt.
Son Historia del famoso Predicador Fray Gerundio de Campazas, alias Zotes (1758), publiée sous le nom de Francisco Lobón de Salazar, bénéficier d'Àguilar et curé de Viilagarcia de Campos, tente de faire pour la chaire ce que Don Quichotte avait fait pour les extravagances chevaleresques. Où Isla prit-il le nom de Gerundio? Dans la Dorotea de Lope, ou dans El licenciado Vidriera de Moreto ? Peu importe. C'est l'histoire d'un jeune paysan, Gerundio, doué d'une faconde naturelle qui l'amène à entrer dans les ordres et lui vaut une grande considération. L'auteur produit des effets du plus haut comique rien qu'en citant les essors du Florilogio sacro. Que en el celestial aj^^no frondoso
Parnasso de la Iglesia, riega (mysticas flores) la Aganipe sagrada fuente de gracia y gloria. Christo : con cuya afluencia divina, incrementada la excelsa palma mariana, (Triumphante à Privilegios de Gracia) se Corona de victoriosa Gloria : Dividido en discursos panegyricos, anagogicos, tropológlcos y alegóricos : fundamentados en la sagrada Escriptura : roborados con la authoridad de Santos Padres, y exegeticos, particularissimos discursos de las principales Expositores : y exornados con copiosa erudición sacra, y prophana en ideas, Problemas, Hierogliflcos, Philossophicas sentencias, selectissimas humanidades (1738), du franciscain Francisco de Soto y Marne, religieux évidemment à moitié fou, dont Isla disait plaisamment : « No nació mayor bestia ni animal mas glorioso de mugeres ». Isla ne parvient pas a doubler son burlesque d'une doctrine de rhétorique, il n'a pas non plus la qualité du style, et le récit traîne par trop en longueur. Toutefois Macaulay avait raison en appelant Fray Gerundio « un bon livre » : il abonde en humour emphatique, un humour qui est presque irrésistible à la première lecture. La publication du roman souleva une furieuse controverse à laquelle le clergé régulier prit part pour couvrir de boue les jésuites; en 1760 l'Inquisition confisqua le volume et défendit toute discussion pour ou contre l'ouvrage. Le ridicule cependant accomplit son œuvre, grâce à des exemplaires clandestins, si bien que, quand Isla fut expulsé d'Espagne avec son ordre (27 février 1767), Fray Gerundio et ses semblables avaient fait pénitence. La seconde partie de Fray Gerundio, publiée en 1770. est superflue. On pourrait considérer l'histoire du moine comme le dernier des romans picaresques, si le genre n'avait pas été renouvelé par Pereda vers la fin du xixe siècle.
Isla fut un admirable épistolier, mais peu nombreux sont les lecteurs de ses Cartas familiares (1785-1790), tandis que tout le monde connaît sa version posthume (1783) de .Gil Blas, publiée sous le pseudonyme de Joaquín Federico Is-salps, anagramme qu'il avait employée déjà pour les deux lettres (1725) de son début. Il se réclamait du fallacieux prétexte de « restituer le livre à son pays et à sa langue d'origine », et la plaisanterie fut prise au sérieux par beaucoup de ses compatriotes. L'opinion grotesque que Le Sage ne fit que plagier un original espagnol fut d'abord mise en avant, pour des raisons de dépit, par Voltaire dans l'édition de 1775 du Siècle de Louis XIV1. Comme une quinzaine d'épisodes sont empruntés à Espinel et à d'autres, il n'est pas étonnant que quelques Espagnols crédules aient pris Voltaire au mot. On prétend que la traduction de Gil Blas fut faite par Isla à la demande de Lorenzo Casaus, ancien ami tombé dans la pauvreté, auquel devaient revenir les profits delà vente. Quoiqu'il en soit, la version libre de Isla, la dernière de ses innombrables facéties, est bien faite. Pourquoi a-t-on nié qu'il fit la version castillane delà pauvre suite italienne de Gil Blas qu'écrivit (1728) le chanoine bolonais Giulio Monti (1687?-1747) — version qu'on ajouta au Gil Blas castillan dans l'édition valencienne de 1791-1792? Isla n'était point incapable d'une telle erreur de goût. En effet, il n'est pas un grand romancier, mais il est le seul romancier espagnol qui compte à cette époque. On ne saurait louer Los enredos de un lugar (1778-1779-1781) de Fernando Gutiérrez de Vegas, ni la lourde Historia fabu-
1. La remarque sur l'originalité de Le Sage n'existe pas dans la première édition (1751) du Siècle de Louis XIV,
losa del distinguido Caballero Don Pelayo, Infanzón de la Vega, Quixote de la Cantabria (1792-1800) de Alonso Bernardo Ribero y Larrea, curé d'Ontalvilla. Ayons la charité de parler le moins possible de l'ex-jésuite Pedro Montengon (1745- ~- après 1820), qui s'essaya au roman didactique dans Eusebio (1786-1788), au roman historique dans El Rodrigo (1793), et à la pastorale dans El Mirtilo, ó Los Pastores trashumantes (1795) ; et soyons encore plus laconique pour le franciscain Vicente Martínez Colomer (1763-1820), l'auteur de El Valdemaro (1792), roman dont la lecture ne s'impose à personne.
Passons de ces nullités à Nicolas Fernandez de Moratin (1737-1780), organisateur des réunions littéraires qui eurent lieu à la Fonda de San Sebastian. Comme auteur dramatique il n'eut pas à se féliciter de ses succès. Les comédiens refusèrent de jouer La Petimetra (1762), « nouvelle comédie écrite avec toute la rigueur de l'art », et la tragédie Lucrecia (1763) eut le même sort; la Hormesinda (1770) ne fut représentée que six fois. Ces pièces, aussi bien que Guzman el Bueno (1777), ne méritaient pas mieux, mais on se souvient de Moratin le père, bon patriote malgré ses efforts pour se franciser, à cause de compositions telles que Las Naves de Cortés destruidas (1777) et Una Fiesta de toj'os en Madrid. On peut bien admirer ces vers tout en sachant que Cortés ne détruisit pas ses vaisseaux, et qu'il y a un côté prosaïque à ces courses : ici, comme dans plusieurs de ses romances, Moratin déploie une verve et une fougue remarquables.
Elevé à Paris, ayant voyagé en Angleterre, en Allemagne et en Italie, Josef Cadalso (1741-1782) revint en Espagne, vers 1761, bien préparé à accepter les nouvelles théories littéraires. C'est à lui et au moine augustin
Diego Tadeo Gonzalez (1733-1774) qu'on attribue la fondation de l'école poétique de Salamanque, où Cadalso fut en garnison de 1771 à 1774. Ses Ocios de mi juventud (1773) sont des vers agréables qu'un officier lettré a écrits pour se désennuyer. Cadalso avait déjà fait jouer Don Sancho Garcia, Conde de Castilla (1771), tragédie qui transporte en Espagne les règles du drame classique français et ses distiques rimes ; ses autres pièces, Las Circasianas et Numancia, sont introuvables, mais tout porte à penser que ce militaire cultivé n'eut point de dons dramatiques. Ses Noches lugubres, écrites à la mort de sa maîtresse, l'actrice Maria ïgnacia Ibañez (1746-1771), sont inspirées par les Night Thoughts de Young; ses Cartas marruecas (1793) dérivent des Lettres persanes de Montesquieu, peut-être aussi de The Citizen ofthe World, de Goldsmith. Ce qu'il a laissé de mieux c'est Los eruditos â la violeta (1772), satire en prose où l'auteur se moque gracieusement des pédants prétentieux et — un peu — de lui-même. Cadalso, qui fut tué au siège de Gibraltar, eut plus de caractère que de talent original; c'est sa personnalité attrayante qui lui permit d'exercer une si grande influence sur ses contemporains.
La tragédie de Cadalso forme un contraste avec la Raquel (1778) de Vicente Garcia de la Huerta (1734- 1787), qui observe strictement les unités ; sous tous les autres rapports — le sujet, le sentiment, la versification — Raquel indique un retour aux modèles anciens. Les bonnes intentions de Huerta valaient mieux que ce qu'elles donnèrent dans le Theatro Hespañol (1785-1786), recueil de pièces dramatiques arrangées sans goût ni savoir : bornons-nous à dire que dans ces seize — ora plutôt quinze — volumes, ni Lope de Vega, ni Tirso de
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Molina, ni Ruiz de Alarcon ne sont représentés. Cette publication entraîna Huerta dans une controverse où il reçut de rudes coups de Forner. de Samaniego, d'Iriarte et de Jovellanos : le pauvre vaniteux en souffrit cruellement, sa raison chancela, il s'abattit et mourut. Il y avait de bonnes promesses dans ses poèmes recueillis en 1771, mais, sauf Raquel, rien ne reste de son œuvre. Un de ses adversaires fut Félix Maria de Samaniego (1745-1801). Basque que son éducation française amena à se déclarer contre l'ancien théâtre national. On se rappelle encore ses Fabulas en verso castellano (1781- 1784), pour la plupart imitations ou traductions de Phèdre, de La Fontaine et de Gay : elles sont parmi les meilleures du genre, simples, claires, significatives. Un an avant Samaniego, le jésuite Manuel Lasala (1738- 1806), réfugié à Bologne, avait traduit les fables de Lokmân en latin, et, en 1784, Miguel Garcia Asensio en publia une version castillane. Apparemment Samaniego ignorait Lasala, et la traduction de Garcia Asensio n'était pas faite pour le troubler. Un concurrent plus redoutable fut Tomas de Iriarte (1750-1791), dont les Fabulas literarias (1782) mettent l'apologue versifié au service de ce qu'il considérait comme la vraie doctrine littéraire. Iriarte reçut de Métastase des compliments pour La Música (1780). poème ennuyeux, et il était fier avec raison de ses pièces, El Señorito mimado (1788) et La Señorita mal criada (1791); cependant ce jeune homme gâté et cette jeune fille mal élevée sont oubliés, quelque peu injustement, tandis que l'esprit de ses fables a valu à leur auteur une renommée excessive. Iriarte, dont les fables furent utilisées par Florian, gâcha le meilleur de sa courte existence à soutenir des polémiques contre des écrivains tels que Jean Pablo Forner
(1756-1797), l'auteur d'une attaque versifiée contre Iriarte, El Asno erudito (1782), l'un des plus violents libelles qui aient jamais été imprimés. Dans ses Exequias de la lengua castellana, ouvrage posthume, Forner fait preuve d'une grande érudition et d'un sens historique qui auraient pu rendre d'inestimables services à son pays; mais il manquait de goût et gaspillait son talent en polémiques rancunières qui constituent maintenant la lecture la plus assommante que l'on puisse imaginer. Sous n'importe quel pseudonyme — Tomé Cecial, Pablo Segarra, Silvio Liberio, le bachelier Regañadientes — Forner est toujours le même, d'une férocité ridicule pour tous, sauf pour les puissants; pour ceux-ci il sait trouver une note risible de flagornerie : nous lui devons cette définition monumentale de Godoy : « le bienfaiteur universel de la race humaine ». Du savoir, du talent, de l'adresse, et un caractère méprisable : voilà Forner.
Nous trouverons un beau contraste en Gaspar Melchor de Jovellanos (1744-1811), qui, élevé pour l'Eglise, se tourna vers le droit sur les instances de son oncle le duc de Losada, fut nommé magistrat à Séville en 1768, puis à Madrid en 1778, et devint membre du Conseil des Ordres Militaires en 1780; exilé dans les Ast»ries peu après, à la chute (1789) du comte de Cabarrús, il fut rappelé et nommé Ministre de la Justice en 1797, mais des intrigues l'obligèrent à abandonner le pouvoir en 1798. A cette date il fut exilé à Gijon; de 1801 à 1808 il fut emprisonné dans l'île de Majorque; quand il en revint, l'Espagne était sous le talon de la France. On accorde une grande valeur à ses écrits en prose — ouvrages didactiques, politiques, économiques — dont la forme, malgré quelques gallicismes, est bien en rapport avec le but piatique poursuivi, et atteint une réelle perfection
dans la Defensa de la Junta Central (1810). Au point de vue de la pure littérature, Jovellanos intéresse par son influence sur le groupe des poètes de Salamanque, par ses vers et par ses pièces. Comme dramaturge il n'a pas été heureux : sa tragédie Pelayo, écrite vers 1769. ne fut jouée qu'en 1792 quand on la présenta avec des modifications sous le titre de Manuza; il y a plus de • sens dramatique dans sa pièce en prose El Delincuente honrado (1774), thèse doctrinaire à la manière du Fils naturel de Diderot. Jovellanos est un prosateur très"**" habile, mais excelle beaucoup moins dans le vers; cependant, à l'occasion, il sait faire entendre une pure note poétique, comme dans cette épitre au duc de Veragua qui, du consentement général, exprime le mieux la tranquille dignité de son caractère.
Il fut toujours l'ami indulgent de Juan Melendez Valdés (1754-1817), le poète le plus important du groupe de Salamanque. Jeune faiseur de vers erotiques, Melendez pensa à entrer dans les ordres; plus tard, malheureux en ménage et mécontent de sa chaire à Salamanque, il s'embarqua dans la politique, et grâce au patronage de Jovellanos, occupa des fonctions officielles. La chute de son ami entraîna la sienne. Girouette à la merci de la moindre brise, au début de L'invasion française il appela ses compatriotes aux armes, nuis accepta un poste sous Joseph Bonaparte (« Pepe Botellas » pour le peuple) qu'il jura d'aimer de plus en plus chaque jour, et enfin salua avec enthousiasme la restauration bourbonienne. Ecœuré de son propre déshonneur, Melendez s'enfuit et mourut en exil à Montpellier. « Obra soy tuya » — je suis ton œuvre — écrivait-il à Jovellanos. Ce fut vrai en littérature comme en politique; il subit l'empreinte du dernier venu, et sur tout ce qu'il
fit plane une ombre d'insineérité. Cependant, comme Lucain, Melendez démontre cette vérité qu'une créature indigne peut être un véritable poète. Ses qualités se manifestent dans l'ode A las artes et plus particulièrement dans une imitation des célèbres Basia de Jean Second, Los Besos de Amor, vingt-trois odes dont M. Foulché-Delbosc a dit non sans raison qu'elles étaient « un des chefs-d'œuvre de la poésie anacréontique espagnole ». Comparé à ses confrères de l'école de Salamanque — même à ce bon versificateur Nicàsio Alvarez de Cienfuegos (1764-1809), romantique avant l'heure — Melendez peut paraître un géant. Il n'est pas plus géant que Cienfuegos et José Iglesias de la Casa (1748-1771) ne sont pygmées, mais il avait une claire étincelle de génie alors que ses camarades n'avaient que du talent. Sa pièce, Las Bodas de Camacho (1784), bien inférieure à la Zoraida de Cienfuegos, est son seul insuccès : encore faut-il lui reconnaître le mérite d'avoir choisi un sujet national.
Luzan et ses sectateurs trouvaient plus aisé de ridiculiser les pauvres pièces de Tomas de Añorbe (7 1740) et de condamner les anciens chefs-d'œuvre dramatiques que d'en écrire de nouveaux. En 1765 ils avaient obtenu la prohibition des autos sacramentales , grâce surtout aux efforts du directeur de El Pensador, José Clavijo y Fajardo (1726-1806), dont l'aventure avec Louise Caron, sœur de Beaumarchais, fournit à Gœthe le sujet d'un drame (où l'auteur du Barbier de Séville crut remarque? « plus de vide de tète que de talent »). Depuis la disparition des autos la voie était libre : les années passaient, mais les nouveaux chefs-d'œuvre se firent attendre toujours. Les innovateurs n'auraient su lutter contre un dramaturge national, Ramón de la Cruz y
Cano (1731-1794), qui convenait au goût populaire. Après avoir débuté par les imitations et des traductions du français et de l'italien, il se tourna vers la vie madrilène qu'il dépeignit spirituellement en de courtes pièces appelées saínetes — développement des anciens pasos et entremeses . Dans la préface de son Teatro o Colección de los saínetes y demás obras dramáticas (1786- 1791), l'auteur proclame son mérite en une phrase fort juste : « La vérité dicte et j'écris ». Furieux du succès de ce rival sans prétentions, Nicolas de Moratin l'attaqua; il n'y gagna pas grand'chose, car Cruz le livra à la risée de Madrid sous les traits de Y « Ingenio » dans La visita del hospital. Cruz pouvait facilement rester de belle humeur : ses pièces remplissaient les salles, les pièces de ses rivaux se représentaient à peine. Cruz aurait pu être — ce qu'il avait été en commençant — un pompeux doctrinaire : il choisit la meilleure part en rendant ce qu'il voyait tous les jours, en amusant son public pendant trente ans et en léguant au monde mille occasions de rire. Notons que Cruz fut le premier Espagnol à traduire Shakespeare, comme en témoigne Hamleto, rey de Dinamarca (1772), traduction faite d'après la version française de Ducis. Mais c'est un ouvrage de commande qui ne convenait nullement à son talent bourgeoisement jovial. Jusqu'à lui la zarzuela était plutôt le luxe des riches : il changea tout cela dans Las Segadoras de Vallecas et démocratisa le genre de la façon qu'on sait. Il écrivit avec un humour insouciant et contagieux, avec un brio comique qui devance celui de Labiche, et sans en avoir l'intention il a rédigé des documents historiques; nous sommes mieux renseignés sur la vie de l'Espagne par El Prado por la noche et Las Tertulias de Madrid que par un monceau de chroniques sérieuses. Comme on
l'a répété un millier de fois, Cruz est le Goya du théâtre : sans doute, mais c'est un Goya qui sourit au lieu de ricaner.
Comme talent, Cruz n'était probablement pas supérieur à Juan Ignacio Gonzalez del Castillo (1763-1800), souffleur au théâtre de Cadix, qui, après avoir débuté par une tragédie, Numa (1779), tourna au genre comique. Inférieur en facilité à Cruz, il le surpasse comme lyrique et rivalise avec lui aussi bien pour la fidélité de ses tableaux que pour cette gaieté savoureuse qui est au fond de Los majos envidiosos et de El Cortejo sustituto.
Dans un genre plus élevé, Leandro Fernandez de Moratin (1760-1828), fils de l'auteur de Hormesinda, se fit une réputation méritée. Simple apprenti joaillier, il obtint en 1779 et 1782 deux accessits de l'Académie. En 1787, grâce à l'influence de Jovellanos, il fut nommé secrétaire de l'ambassade d'Espagne à Paris. Tonsuré en 1789, ayant reçu en 1790 un bénéfice en même temps qu'une pension qui lui fut payée jusqu'en 1816, il renonça à la carrière ecclésiastique, se consacra à la littérature, et plus tard succéda à Samaniego dans le poste de traducteur officiel, position pour laquelle ses voyages en Angleterre, aux Pays-Bas, en Allemagne et en Italie l'avaient peut-être recommandé. Il suffira de mentionner sa version en prose (1798) de Hamlet, pièce qui choquait toutes ses théories académiques. Son idéal comme dramaturge était Molière, dont il adapta L'Ecole des Maris en 1812 et Le Médecin malgré lui en 1814. Ses meilleures comédies, El Viejo y la Niña (1786), La Comedia nueva (1792), La Mogigata (1804) et El Si de las Niñas (1805) sont pleines d'une observation finement cruelle et, malgré certaines réminiscences de Molière, elles étalent une verve originale. « Inarco Celenio »
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(pseudonyme qu'adopta Moratin comme dramaturge) eut quelques démêlés avec les autorités à propos de El Viejo y la Niña et de La Mogigata, mais sa fortune semblait assurée au moment où eut lieu l'invasion française. Courtisan, timide, même' quand il n'avait à redouter que des coups de plume, Moratin trembla en présence de l'armée étrangère; il courut se cacher à Vittoria, puis (12 novembre 1811) accepta le poste de bibliothécaire royal auprès de Joseph Bonaparte. A l'heure de la débâcle, il perdit la tète, se rendit en Italie pour échapper à des assassins imaginaires, et enfin s'installa en France où il se crut à l'abri de ces conspirateurs-fantômes. Ce fut un homme de lettres armé à tous égards, poèjte d'une finesse charmante, maître d'un dialogue serré, vif, exquis — peut-être trop exquis pour être naturel. On ne saurait trop louer la langue de ses comédies en prose, La Comedia nueva (dont Gérard de Nerval commença une adaptation en vers) et El Sí délas Niñas; si Moratin n'avait rien écrit pour le théâtre, les quelques pages de La Derrota de los Pedantes (1789) lui vaudraient la réputation d'être le premier prosateur de son époque.
S'inclinant complaisamment devant les forts comme Godoy, il fut sans pitié pour les faibles. Le caractère d'Eleuterio Crispin de Andorra dans La Comedia nueva (intitulée plus tard El Café ó La Comedia nueva) n'est que le portrait — une véritable exécution — de Luciano Francisco Comella (1751-1812), dramaturge de bas étage qui avait pour rivaux Luis Moncin, Antonio Valladares, Gaspar Zavala y Zamora, tous très populaires. Exaspéré par les allusions insultantes à sa femme et à sa famille, Comella invoqua en vain l'intervention des censeurs qui l'empêchèrent de satiriser Moratin dans El violeta universal. Attaqué à son apogée par Moratin, sa vogue
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diminua et enfin il tomba dans la misère. Un directeur charitable l'ayant chargé d'écrire La batalla de los A r apiles o Derrota de Mar mont, le malheureux, qui ne mangeait pas à sa faim depuis longtemps, entra dans une gargote et y dévora tant de harengs saurs qu'il en mourut peu après. Le pauvre homme n'avait pas de talent, n'écrivait que pour vivre, et l'on ne s'en souviendrait plus sans les supplices qu'il dut endurer : un de ses fils dut changer de nom pour éviter le ridicule qui s'y attachait. Mais aujourd'hui, en prononçant le nom de Cornelia, on pense involontairement à Moratin : le bourreau et la victime sont désormais inséparables, et ce n'est pas un faible châtiment pour le plus fort.
L'Espagne du xvme siècle, relativement pauvre au point de vue strictement littéraire, vit renaître les études de pure érudition. Enrique Florez (1702-1773) recueillit personnellement une grande partie des précieux matériaux qui se trouvent dans les tomes I à XXVI de YEspaña Sagrada. Theatro geographico -histórico de la Iglesia de España, œuvre colossale dont la publication, commencée en 1754, ne fut achevée qu'en 1879 avec le tome LI. Au nom de ce savant augustin il faut joindre celui du jésuite Lorenzo Hervás y Panduro (1735-1809), à qui revient, selon Max Müller, l'honneur de « l'une des plus brillantes découvertes dans l'histoire de la science du langage », et qui peut passer pour le père de la philologie comparée; mais son Catalogo de las lenguas de las naciones conocidas... (1800-1805) s'adresse au linguiste plutôt qu'à l'amateur de littérature- Ecrivit-il une biographie d'Isla? On le dit; bornons-nous à constater qu'il n'est guère, dans son domaine spécial, de nom plus splendide que celui de Hervás. Un autre savant jésuite, Juan Francisco Masdeu (1744-1817), narra de façon claire
des événements compliqués, dans les vingt tomes de son Historia critica de España y de la cultura española (1783- 1805). On le consulte encore pour une référence, un détail curieux, mais il serait futile de prétendre que c'est là de la littérature vivante. Notons cependant chez Masdeu une tendance au scepticisme bien caractéristique de la fin du xvme siècle. Le laborieux Valencien Juan Bautista Muñoz (1745-1799) publia, non sans difficultés, sa fragmentaire Historia del Nvevo-Mundo (1793), qui s'arrête à l'an 1500 : c'est un ouvrage basé sur une documentation scientifique qui fait regretter que l'auteur n'ait pu le mener à bonne fin. Achevons cette énuméra tion en signalant le Tractado de la regalía de amortización (1765), le plus connu des travaux du célèbre ministre Pedro Rodríguez Campomanes, Comte de Gampomanes (1723-1803), l'ami de Jovellanos, polygraphe laborieux, économiste, de valeur, homme typique du xvnie siècle. Mais cette littérature spéciale, bureaucratique, sort de notre cadre.