Les intuitions psychologiques
igène Sue n'a pas seulement — comme je viens do le dire — noté avec exactitude tes anomalies physiques de ce monde de délinquants qu'il découvre et qu'il doit évidemment avoir découvert après un consciencieux travail d'observation sur des documents humains ; mais il surprend aussi, avec une heureuse intuition, les anomalies ou les caractéristiques psychologiques de ces êtres exceptionnels,
Tout d'abord il lutte contre le vulgaire préjugé de la majorité des gens qui veut que chaque individu suit ou tout à fait bon ou tout à Tait méchant ; et il écrit ; « les Bcélérata tout dune pièce sont des phénomènes assez rares ». C'est en elfet par simplisme ou par la loi du moindre ellort intellectuel que nous jugeons souvent les hommes d'une façon aussi absolue. On croit en général, par exemple, qu'un assassin ne peut éprouver la moindre répugnance ii vider; et on sourirait, d'entendre qu'une prostituée peut avoir de la pudeur.
Mais la psychologie lance dus jets de lainière même dans les âmes les plus abjectes, tout aussi bien que par un phénomène identique et contraire, elle met des taches sombres dans les Ames les plu* élevées. A ce propos aussi, la contradiction est la loi de la vie. L'existence d'individus qui soient pervertie en tout est de
LITTKHVTLRE ET CKIMINAMTK
une chose très par©, «le même qu«t l'on trouve seulement à titre d'exception des individus qui soient parfaits en tout.
Eugène Sue démontre cette vérité avec une quantité d'exemples, dont le plus saillant est peut-être celui où il met en lumière V impossibilité morale de voler ressentie par quelques assassins, — et il prévient ainsi d'un demi-siècle la science moderne, qui a constaté en effet l'existence d'assassins ayant de la répugnance à commettre même un vol insignifiant et qui a, par conséquent, distingué entre les types anthropologiques criminels les deux grandes catégories des assassins-nés et des voleurs-nés.
Dans le troisième chapitre des Mystères de Paris, Rodolphe dit au Chourineur, un assassin impulsif dont nous parlerons longuement ensuite :
i — Tu as eu faim, tu as eu froid, et tu n'a pas volé, Chourineur?
— Non, et pourtant j'ai eu hien de la misère, allez.. J'ai fait la tortue (i) quelquefois pendant deux jours et plus souvent qu'à mon tour. Eh hien ! je n'ai pas volé.
— Par peur de la prison ?
— Oh, c'to farce ! — dit le Chourineur en haussant les épaules et riant aux éclats — j'aurais donc pas Volé du pain pur peur d'avoir du pain ?... Honnête, je cre-