SUE
sur le banfi d'infamie où son père s'est assis avant lui. -ii ! J.r nous guérirons l'héritier delà maladie : nous le guérirons, comme nous avons cru guérir le père. avec l'échafaud ou avec le bagne ! »
Malheureusement, aujourd'hui encore, nous ne pourrions guère répondre autrement.
Les sociétés de patronage pour les libérés du bagne ou pour les fils des criminels sont, de bulles ••!. saintes institutions. Mais suffisent-elles ? Et surtout est-il juste •et logique — se demandait Sue et nous demandonsnous aussi — que l'on songe seulement ou av.inl tout (et en tous cas, d'une façon fort myope et mesquine) a prévenir le mal, et qu'on ne songe pas à récompenser le M en ? Ne devrait-on pas avoir, ;■ coté da patronage
ponr eeux qui ont péché ou qui sont en danger de pécher. les Firmes modèles, les colonies agricoles pour les jeunes gens honnêtes, mais pauvres ? Il est sans aucun doute humain et charitable de ne jamais désespérer des méchants, mais il faudrait aussi faire espérer les bons ! Si un honnête homme robuste et travailleur se présentait à un de ces patronages où sont recueillis les jeunes fripons, il s'entendrait demander : — Jeune homme, avez-vous un brin volé, ou, tout au moins, vagabondé ? — Non. — Eh bien ! rebroussez chemin, il n'y a pas de place pous vous, Loi !
Eugène Sue développait ces idées dans un chapitre de ees Mystères de Paris, que le Journal des Débats publiait alors en feuilleton ; et peu de temps après, grâce
MTTÉItATUHE ET CRISUN.VMTK
à la féconde suggestion du romancier, on fondait à Paris [président, le Comte de Portails et directeur, M. Allier) la première Société ayant pour but « de secourir les jeunes gens honnêtes et pauvres du département die la Seine et de les employer dans les colonies agricoles ».
Depuis lors, les colonies agricoles ont fait un grand chemin, et iimis on a von s avons aussi eu Italie de bj dirigées, quoique peu nombreuses ; mais il nous a plu de constater l'indéniable succès pratique obtenu par un romancier qui donnait à son œuvre mieux qu'un but vague, égoïste, purement artisque : un but détermiuû d'utilité sociale.
11 est certain qu'à part les colonies agricoles ou quelque autre institution de prévoyance — digues bien trop faibles pour arrêter la marche de la misère et de la criminalité — cette idée de récompenser le bien, sans préjudice du punir le mal, cutto simple conception que l'on appliquerait si facilement est restée au fond lettre morte, parce que nous continuons à croire — c'est l'ancien préjugé qui révêle la cruauté innée de l'âme humaine — que l'on peut et que l'on doit diriger l'humanité avec des peines. Comme ressort social nous ne faisons agir que la peur, non l'espoir.
Mais n'est-il pus douloureux et étrange que tant d'hommes iatelligents se soient creusé le cerveau à la recherche de supplices et de tourments et que, de nos jours encore, les auteurs de notre Code pénal si; fatiguent à tarifer chaque qualité de crimes par des
années de prison, tout comme le négociant metun prix h chaque qualité d'étoffe — tandis que personne, ou presque personne, ne songe à établir des prii pour ceux qui ont noblement et utilement usé de leur activité ?
Je me rappelle que Henry Ferri. dans une des leçons
qu'il a données 8 l'Université Nouvelle de Bruxelles, il j a plusieurs années, faisait remarquer, prenant texte du monumentu! et gigantesque Palais de Justice de la capitale de l.-i Belgique (palais qui a coûté plus de 50 millions), que vis-à-vis de cette masse énorme, construite pour l'aire souffrir et pour condamiu-i 1< m hommes coupables, il n'existait aucun autre édifice, môme bien pins petit, construit pour récompenser ut pour rendre heureux les hommes bons. Et il déplorait juste me ut cet te continuité d'une psychologie barhare.qui croitlaire marcher le monde avec la menace et U douleur, plutôt qu'avec l'espoir et la récompense.
Mnn ami Ferri ignorait que Suc nvait l'ait la mêmeobservation plus d'un demi-siècle auparavant.
Sue écrivait en effet : « Il est d'usage de représenter la Justice aveugle, tenant d'une main une épée pour châtier et de l'autre la balance où l'on pèse l'accusation ot la défense. Mais ceci n'est pas l'image de Injustice. C'est l'image de lu loi, ou plutôt celle de l'homme qui condamme ou absout selon sa concience. La Justice devrait tenir d'une main une < : ; et de l'autre une couronna ! Celle-ci pour récompenser Sm|m.i .Si.. 8
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la vertu, celle-là pour punir le vice. Lu peuple verrait alors que si l'un a des châtiments pour le mal, on a aussi des triomphes pour le bien ; tandis qui ■. jusqu'à présent, il cherche en vain, avec son rude bon sens, le pendant des tribunaux et des bagnes! »
El, suivant ci's idées, Eugène Sue proposait que parallèlement aux Assises du crime il v eût les Assises de la vertu, où un ministère public d'un nouveau genre dénonçât à l.i reconnaissance de tout, le monde les actions nobles et grandes, tout comme on dénonce aujourd'hui les frimes à la vengeanee des lois.
On ne peut même pas dire que eu rêve — un peu théâtral peut-être, niais qui, s'il devait se réaliser, ne manquerait pas d'une salutaire efficacité sur le public — soit une idée originale d'Eugène Sue . Niltub sole noei, non seulement pour Henry Ferri, mais aussi pour le romancier français !
Celui-ci, de sun coté, avait été précédé par Nap léon. Dans le Mémorial de Sainte-Hélène, tome V, page 109, on lit ces lignes : « Ihi de mes rêves (c'est l'Empereur qui parle), nos grands événements de guerre accomplis et soldés, de retour à l'intérieur, en repos et respirant, eût été de chercher une douzaine de vrais et de bons philanthropes, de ces braves gens ne vivant que pour le bien, n'existant que pour le pratiquer ; je les aurais disséminés dans l'Empire qu'il* eussent parcouru as secret pour m rendii compl moi-même : ils auraient été les espions de lu vertu ; ils
EUGENE SUE
seraient venus me trouver directement ; ils auraient été mes confesseurs, mes directeurs spirituels, et me8 décisions avec eux auraient été mes bonnes actions secrètes. Ma grande occupation, lors de mon entier repos, aurait été, du sommet de ma puissance, de m occuper à fond d'améliorer la condition de toute la société ; j'aurais prétendu descendre jusqu'auxjouissances individuelles...)
Le rêve du despote est moins théâtral, plus réalisable peut-être que celui du m t. Bonaparte rêvait d'instituer une police et des fonds secrets qui — par leur but et leur utilité — pussent contre-balancer, et eu beaucoup de cas faire pardonner. L'œuvre de l'autre police et des autres fonds secrets [
Certainement le dessein, s'il parait plus uoble que ne le comportait l'âme de Napoléon, tsl digue de sou cerveau. Lui qui se croyait — et qui fut par moments — un Dieu sur la terre, devait caresser un projet qui lui aurait permis défaire ce que la Providence devrait se donner la peine de faire plus souvent en ce moude : non .seulement prouver aux méchants qu'il y a la punition, mais prouver aussi aux bons qu'il y a la récompense.
Au commencement de ce chapitre j'ai dit qu'Eugène Sue était un oublié il*! la littérature, et qu'il ne méritait pas artistiquement une résurrection. Mais l'avoir rap-
Î.ITTKIUTUHE ET CB1MISALITK
pelé pour d'autre» raisons, non pas artistiques, mais
scientifiques, m'oblige à faire ici une constatation.
Autrefois les romanciers — et non pas seulement Sue — avaient conscience de tour responsabilité vis-àvis du public, et tout en écrivant des ouvrages de fantaisie, ils tâchaient de divulguer des idées qui étaient une stimulation et un aiguillon à des réformes sociales. Aujourd'hui, au contraire, bien rares sont les romanciers qui donnent à leur œuvre un but du noble et de haute moralité, avec quelque idée précise ou avec quelques conseils pratiques qui ne soient pas un vide sermon spiritunliste ou I de reformes sociale»
très lointaines.
Même ceux qui — au lieu de se réfugier comme bien d'autres dans la vision du passé — décrivent notre milieu et ue sont pas étrangers aux manifestations de la vie moderne, même ceux-là s'en tiennent 'i analyser les moindres replis de nos âmes; mais ils ne vont pas plus loin. Ils fontle diagnostic, ils ne proposent point la cure à suivre.
C'est pourquoi de temps en temps, — quand nous sommes fatigués des romans actuels, où il y a trop de pathologie et trop peu de conseils thérapeutiques pour cette pauvre humanité qui se dit si malade, — de temps en temps, il est bon de revenir aux vieux auteurs, qui, s'ils sont morts en tant qu'artistes, survivent au moins grâce à quelques-unes des idées qu'ils ont été les premiers à répandre, et qui vivent surtout grâce à la con-
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ception qui les inspirait et qui fait de leurs romans non seulement de beaux ouvrages, mais des ouvrages utiles.