EMILE 7.0I.A
nations méphitiques des plaines du sentiment, parmi l'atmosphère assourdissante et fumeuse des grandes villes, où l'homme n'est pas maître, mais victime 'de son milieu, où règne en souveraine la dégénérescence, ce mot tristement niveleur avec lequel les savants cherchent à expliqueret les artistes à représenter les vulgarités et les infamies de notre époque aussi faillie que lâche.
Et voici que de l'Orient et de cette, terre slave endormie comme uu jeune lion qui n'a pas encore montra sa force les lugubres romans do Dostoiewski viennent à nous. Ce sont la Maison des Morts, où sont retracés les criminels de droit commun, ensevelis vivants dans hi blanche Sibérie ; — les Obsédés, où frémit la folie sympathique et sectaire des criminels politiques ; — la Crime et Châtiment où l'âme obscure d'un criminel occasionnel est étudiée jusque dans ses fibres les plus intimes, comme avec le bistouri d'un chirurgien. Voici les drames et les romans de Tolstoï : la Puissance des Ténèbres et Résurrection, où la merveilleusereconslruction du milieu et de types criminels nous fait oublier cette Sonate à Kreutzer, dans laquelle le personnage du mari homicide est faux et inhumaine la thèse qui nie, au nom d'un principe autinaturel, les joies et les gloires de l'amour.
Voici que l'art Scandinave descend du Nord comme un nuage gris et envoie jusqm; sous notre ciel riant les douloureux et sombres drames d'Ibsen : les Fantômes,
où nous assistons à la lento catastrophe d'une par aie progressive générale ; — Hcdda GabUi\ où la plus neurasthénique des trop neurasthéniques femmes modeiiiHs aime, trahit et frappe ; —les Colonnes delà Société et J.-ij. Borkmann, où revivent les irîpotoun politique* et les délinquants do la Bourse, ces modernes bandits qui personnifient l'ancienne cruauté & l'aspect plus civilisé «le l'homme d'affaires.
Et voici enfin que la production littéraire latine tout entière s'unit elle aussi, peu a peu et avec une
simultanéité tragique, i l'art septentrional.
Nous avions vu surgir dans l'épopée de Victor llago — et offrant bien plus de résistance à la critique quo le trop sentimental et invraisemblable Jean Valjean — les sculpturales images de ! nv capitaine Clubin
et du perfide Claude Frollo. cet archidiacre que l'amour rend Féroce au point qu'il aime mieux voir Esmoral entre les bras du bourreau qu'entre les bras d'un amant et. qu'il jiiiiit d'imaginer ce corps candide et beau, vêtu comme pour une nuit de volupté, abandonné en plein jour ii une foule obscène et curieuse.
Les types de Meroadet et de Vautrin (1) qui n'ont pus été surpassés et qui ne le seront peut-ôtre jamais étaient sortis du cycle de la Comédie humaine, où 1 1 noré de Balzac avait été un précurseur inconscient de
i. Voir ■"' ca p-r-pos la belle étude de Vincent Morello: >. : irninel de Halznc » dans son otn roire.
l'anthropologie criminelle. Mais après ces coups d'aile du génie, il semblait que l'art latin fût tombé dans la vulgarité et dans le conventionnalisrae policier des criminels de Gaboriau et de Sardou; il ne remonta à la lumière et. à la Térité qun grâce au courant du nuturnlismc et de la philosophie positive.
En France, outre Flaubert et les Goncourt (qui créèrent des types sociaux, des images blafardes de criminels occasionnels, plus encore, en vérité, que des types anthropologiques de criminels réels), c'est à un disciple de Taine, à Paul Bourget — qui devait, plus tard, s'égarer sur le terrain de l'idéalisme mystique — que revient le mérite d'avoir inauguré, kvbo une méthode rigoureusement positive, une subtili- et. Une psychologie criminelle, dont Cosmopolis, André Cor né lis et le Disciple sont do superbes documenta.
Biais i-i'i'ii qui a su reproduire, mieux et plus complètement que tout autre, non seulement les individus, m;iis le milieu criminel et vicieux, — celui qui a tiré des mines de la réalité, du monde qui souffre, qui s'abrutit, qui commet des fautes et des crimes, le plus de pierprêoii uses resplendissantes de vérité, ce fut Emile Zola.