La Bête humaine » : Jacques Lan
Nous allons examiner tout d'ahord le premier de ces romans. Quand il parut, le critique scientifique «t l, critique littéraire s'en emparèrent également, et, choi étrange, elles se trouvèrent d'accord sur un point «lies l'accusèrent d'invraisemblance. Les plu» sévère! disaient qu'Emile Zola avait cédé au facile- attrait di cliché «t du trafic enfnbriquant du roman-feuilleton; tons s'entendaient pour trouver que cette quantité de crime* dans une si courte période de temps et dans un sept
F. MILE ZOIA 131
si restreint était chose contraire à la vérité. Et le roman peut en elTet se résumer ainsi : te chemin dé fei Paris- Rouen, qui n'a pas plue de 136 kilomètres, est le i ln'-Atre, dans lecourt délai de trois mois, de cinq assassinats, d'un suicide et d'un épouvantable accident de chemin de fer dû i la vengeance d'une Femme.
Ces crimes ont lieu presque tous dans !<• voisinage d'une localité surnommée h ÇroLt de Mnttfrets. Ce n'est pas tout : c'est le même couteau, qui ;t été donné comme gage d'amour conjugal, qui sert à tuera des époques différentes des personnes différentes, du même qu'un seul couteau avait servi, dans la Fortune des Jiougou, à un oncle etù un neveu pour tuer deux gendarmes.
Or — disait-on — tout cela est exagéré et invraisemblable.
Sans aucun doute — répondrai-jc — cela est invraisemblable ; mais depuis que j'ai étudié de prés los milieux dégénérés ou criminels et depuis que j'ai vu et que je vois la façon dont se déroulent quelques-uns des plus célèbres procès récents, il me faut avouer que je n'ai plus le courage de porter cette accusation d'invraisemblance qui autrefois sortait spontanément de mes lèvres lorsque je lisais dos romans. Tout est possible en ce monde, et la réalité est tellement iniinie en ses formes, qu'elle surpasse toujours la plus folle imagination du plus audacieux des romanciers.
En étudiant, par exemple, — il y a plusieurs années
T.ITTKItVnilK KT CII131INALITE
— Un pays de criminels- nt: s (Artena, dans la province de Rome) (1) je constatai que dans une période de plus d'un-demi siècle les nombreux détroussements avec meurtre, qui st: suivaient dans oe pays, avaient foujours lieu dans Ii- même endroit, surnommée la F*lo de la Tourelle. Et je me dcmarnl.ii - : y aurait-il aussi un atavisme pour tes Houx ? Tout en De voulant pas répondre affirmativement, il me semble qu'il estirap siblc d'accuser Zola d'une trop grande invraisemblance pour avoir fait commettre quelques crimes autour de la Croix de Sfaufrew,
Du reste, la donnée de la Bêle humain': a été pri dans le célèbre procès Fenayrou qui eut lieu à Paris eu 1882. Dans le roman, comme dans le drame vivant et vécu, c'est uu mari qui, ayant découvert la faute de sa femme, oblige celle-ci à écrire un mot à sou dînant pour lui Gxar un rendez- vous, «:t qui, comme l'amant insoupçonné pas la trahison et arrive confiant au rendezvous, le tue avec la complicité de sa femme.
Bourget aussi a tiré presque toujours des faits réels l'intrigue ds ses romans ; André Corné lis, ce petit Hamlet du xix* siècle, n'est que l'exacte reproduction d'un procès qui s'était déroulé aux assises d'Angoulême : un jeune homme qui, ayant trouvé dans le second mari de sa mère l'assassin de son propre père, le tue ;
1, Voir mon livro Un pays de criminels-nés. Ljoo, Slork. (Bibliothèque de i--riiniuologie.)
Bourgel lui-même avoue ce... plagiat, et il remercie Bataille qui, en dëcrivuui artistiquement le procès d'Angoulême,lui donna l'idée du livre ; — le Disciple n'est que l'histoire de cet étudiant de Coustantiae qui avait porté jusqu'au crime ses expériences d'amour envers une femme et qui fut condamné par la cour d'assises d'Alger (1).
Mais dans la Bête humaine, ce n'est pas seulement l'intrigue du roman qu'Emile Zola emprunte à la réalité; il lui emprunte aussi les typés des personnages. La Séverine n'agit pas seulement comme Gabrielle I ennyrou, mais elle lui ressemble psychologiquement. Comme celle-ci, elle est une de ces organisations f.iibles t:t suggestionnâmes qui vont indifféremment au vice comme à la vertu — complice d'abord «lu mari brutal 6t impérieux dans le meurtre de son amant, — complice plus tard d'un nouvel amant dans la tentative de meurtre contre son mari. Elle est, en somme, un <1«' ces types de femme que Bail appellerait effacés, chcï qui le sens moral est atrophié et la sensualité extrémemeut développée et qui deviennent la chose, V instrument do l'homme qui les possède ; — types bien plus communs que l'on ne croit — types qu'il plaît i Zola de décrire (la Gereatse <l«> V Assommoir en est un autre) justement parce qu'il eut l'intuition qu'ils reflètent leurs
1. Voir plus loin, dans te Chapitre La suggestion littéraire,
le» détail* de ce m h
UTrKItATURE ET CRIMINALITÉ
sexe mieux ijue tout autre — roseaux fragiles plient du coté d'où vient le vent, tables rases, p ainsi -lire, où le destin et l'ornant écrivent ce qu'ils veulent.
Et Ronbaud aussi, le mari de Séverine, ressemble au mari de Gabrielle IVi^yniu : il est le type Je ces maris qui seTappellent de temps i.-n tomps, quand cola fait leur compte, qu'ils ont un honneur et qui tuent au
nota de celui-ci ; il est un de ces contrebandiers d< moralité qui feignent de tuer pur pa.-ssiou ou, comme ils disent, pour laver une tache, alors qu'au contraire ils font des conséquences do leur crime une spéculation rusée.
M lis linubaud et Séverine; tout en étant dessinés de main de inattre,s'effacent devant l'image de Jacques Lantier,la bile humaine qui s'élève au-dessus de toi avec la netteté de profil d'une Statue.
,1 .h <|u ..-s Lanticr est un crimincl-né, à base épileptique, avec dos vertiges érotiques-s:ingiiiii:iir: Chez lui os n*est pas l'instinct vénérien qui s'éveille ■■ la vue d'une femme, mais L'instinct homicide ; et quand il contemple un frais et jeune corps féminin, au lieu ressentir le désir normal de la possession, il éprouve le besoin impulsif du la destruction. Il veut tuer, noi jouir ; il veut s'assouvir avec le sang, non avec l'nraour.
On dirait que, tandis que les hommes normaux tent seulement en raccourci cette impulsion «lins Fins-
KMILE KO
tant suprême de l'amour, lorsque le baiser se change in morsure, quand la volupté prend i ne âere saveur de férocité et que la vie que uous créons détermine en nous — conimi' par un contraste inexplicable — une obscur.» sensation de fatigue et de mort, — Jacques Lantier et Us <1 s de son espèce sente ut, au contraire,
cette impulsion non pas en raccourci et pour un seul instant, mais enuslnunnuuf et avec, Une violence pathologique qui lea épouvante et qui tee trouble.
En effet, Jacques Lantier lui-même est conscient (le sa inal-nhc. — (posséder, lurr, csl < <: que cela s' cguivalait ?) —il en a honte, il la condamne, et il voudrait la vaincre ; et souvent lorsqu'il rencontre une femme et qu'il sent le vertige épiieptique lui monter au cerveau et l'obsession du crime effleurer son âme et
obscurcir sa vu.:, il a besoin dû toute sa luire d'inhibition pour résister à lu tentation atavique et pour s'enfuir.
... Une fois, il est seul, la nuit, dans la rampa déserte, avec Flore, une jeune Bile qui l'aime et à qui il demande eon amour. Elle commences par lutter, mais enfin, comme les forces lui manquent, elle tombe par terre... « Bile se donnait, vaincue Alors lui, haletant, s'arrêta, la regarda au lieu de la poe ne fureur
semblait l« prendre, une férocité qui lui faisait chercher des yeux, autour de lui, une arme, une pierre, quelque chose enfin pour la tuer. Ses regards rencontrèrent Ici ciseaux luisants parmi les bouts des coi
et il les ramassa d'un bond et il les aurait enfoncés dans cette gorge nue, entre les deux seins blancs aux fleurs roses.. .Biais un grand froid le dégrisait, il les rejeta et il s'enfuir, éperdu, w
Verxeni la oélèbre tueur de femmes — épargna do la même façon la vie d'uni' jeune fille qu'il était sur le point de tuer, eu se sauvant dans une faite éperdue.
Vincent Morello a écrit dans un article qui a paru dans la Tribu un lors de la publication de la Jïëlc humaine, que Jacques Lantier estun type illogique et faux, un délinquant romantique, parce que « celui qui est affecté par cette espèce d'hystérisme sanguinaire dont Lantier esl affecté n":i pas d'incertitudes ni de doutes avant de tuer sa victime et ne se laisse pas détourner par des raisonnements ou des scrupules ».
Cette affirmation n'est pas exacte.
11 y a certainement des épileptiques qui tuent les hésitations ni les remords de Jacques Lantier, comme ce Diaz de Gsj tyo, te meurtrier de femmes, dont nous trouvons la biographie dans l'Homme ciiminel de Lombroso. Mais il y a aussi — et plus fréquemment — des épileptiques du genre de Lantier, qui ont encore la conscience honnête ou qui possèdeut nu moins le sentiment de la pitié, et qui, par conséquent, luttent désespérément contre le mal intime qui les pousse à tuer.
L'exemple le plus célèbre dans l'histoire dt- te! psychiatrie est, à ce propos, le cas de GUnadet.
M. Calmeil l'observa cl le soigna, et M. Hibot le ci comme un cas typique dans ses Maladies de la volonté, Glenadel était un jeuno homme dout la conduite fut irréprochable jusqu'à l'âge de vingt ans. Il devint alors triste et taciturne L'obsession de tuer sa mère s'était emparée de lui, et pour se soustraire à cet horrible danger, pour s'éloigner de sa famille et de son pays, il n'engagea soldat. Au régiment, tout le monde était content de lui, mais il luttait continuellement contre une volonté secrète qui le poussait à déserter et à courir chez lui pour tuer sa mère. Son temps fini, il resta soldat, de peur de devenir victime de son obsession. L'instinct homicide le tourmentait toujours, mais avec anohangement de personne. Il ne songeait plus à tuer sa mère ; son terrible cauchemar lui désignait nuit et jour sa belle-sœur. Et pour résister a cette nouvelle impulsion, il prêterait consentir à un exil perpétuel.
Un jour un de ses camarades arrive au régiment et lui raconte que sa helle-srmir est mûr te. Glenadel éprouve à ces mots une sensation de délivrance, il redevient tranquille et heureux et il part pour son paya qu'il ne voyait plus depuis tant d'années. Mais en arrivant au village il rencontre vivante la belle- Houir qu'il croyait morte. Il pousse uu hurlement et l'horrible impulsion L'emporte: il s'élance contre elle-, tout eu criant et en suppliant qu'on l'arrête, qu'on Pemp&obe de commettre an crime, Ou le garrotte en effet, et le même soir il entre dans uu hôpital de fous.
LITTUflATl'HE Ï.T CKlM!>AUTfc
Maudsley rapporte dans son volume Le crime et la folie la biographie d'un criminel épileptique, par Esquirol, qui est identique n Glenndel et qui reflète encore mieux le type de Jacques Lantier. 0*081 un pauvre paysan do Kumbrack qui souffrait moralement de la pensée qu'une mystérieuse force intérieure le poussait parfois au crime ; <:t quand 1 tpileptî-
qui; s'approchait, il faisait tous lus efforts possibles pour su mettre hors de son atteinte, et il priait tous i rue qui étaient près de lui de le garrotter pour l'empêcher de commettre un meurtre. — ■ Sauve-toi, mi sinon je tetuêl criait-il un jour où l'accès l'affolait, il fuyait au loin, précisément comme Lantier, la la vue du corps nu de Flore, il se sent impuissant à
vaincre l'impulsion de la tuer. Et de la môme façon (pie f, initier se calme et se console quand il a pu surmonter l'accès épileptique, du même le pauvre paysan de Kumbrack, quand il a vaincu à son tour l'instinct qui '■ ût au meurtre, s'écrie : Mon Dieu f comme
f ai souffert .' /nuis heureusement j'ai réussi cette foisci à ne tuer persom
Après le souvenir de ces cas réels, il n'est plus possible de donner pour de l'art romantique la création da type de Jacques Lantier. Ce sont des pages tout à fait vraies, je dirais même, imbues de vérité scientifique «jiie celles où Zola décrit le remords de Jacques, après la fuite qui lui a permis de se délivrer de 1 impulsion qui .i lait vaincre devant le Corps «le Flore :
«... Jacques, les jambes brisées, tomba aubordde la ligne et il éclata en sanglots convulsifs... Mon Dieu t voilà qu'il avait voulu la tuer, cette fille ! Tuer une femme, tuer une femme ! cela sonnait à ses oreilles, du fond de sa jeunesse, avec la fièvre grandissante, affolante du désir. Comme les autres, sous l'éveil de la puberté, rêvent d'en posséder une, lui s'était enragé à l'idée d'en tuer une. Car il ne pouvait se mentir, il avait bien pris les ciseaux pour les lui planter dans la chair, dès qu'il l'avait vue, cette chair, cette gorge chaude et blanche. Et ce n'était point parce qu'elle résistait, non! c'était pour le plaisir, parce qu'il en avait une envie, une envie telle, que, s'il ne s'était pas cramponné aux herbes, il serait retourné là-bas, en galopant, pour l'égorger... » — Et la courte histoire de sa vie passe comme un rêve, à se demander la raison de son mal, dont il veut découvrir les causes avec la voluptueuse curiosité qui pousse tous ceux qui souffrent à rechercher les raisons de leur martyre : « Qu'avait-il donc de différent, lorsqu'il se comparait aux autres ? Là-bas, à Plassans, dans sa jeunesse, souvent déjà il s'était questionné. Sa mère Gervaise, il est vrai, V avait eu très jeune, à quinze ans et demi, mais il n'arrivait que le second ; elle entrait à peine dans sa quatorzième année, lorsqu'elle était accouchée du premier, Claude ; et aucun de ses deux frères, ni Claude, ni Etienne, né plus tard, ne semblait souffrir d'une mère si enfant et d'un père gamin comme elle, ce
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beau Lantier, dont le mauvais coeur devait coût; Gervaise tant de larmes. Peat-ôtre aussi ses frères avaient-ils chacun son mal, qu'ils n'avouaient pas, l'alné surtout qui se dévorait à vouloir être peintre, si rageusement qu'on le disait à moitié fou de son génie. La famille n'était guère d'aplomb, beaucoup avaient une fêlure. Lui, à certaines heures, la sentait bien Cette fêlure héréditaire ; non pas qu'il fût d'une santé mauvaise, car l'appréhension et la honte de ses crises l'avaient seules maigri autrefois ; mais c'étaient dans son être de subites pertes d'équilibre, comme di sures, des trous par lesquels son moi lui échappait, au milieu d'une grande fumée qui déformait tout... Et il eu venait a penser qu'il payait pour les s les
pères, les grands-pères, qui avaient bu, les génératô d'ivrognes dont il était le sang gâté, un lent empoisonnement, une sauvagerie qui la ramenait avec lea loups mangeurs des femmes, au fond dos bois... II se rappelait bien, il était âgé de seize ans à peine, la première fois, lorsque le mal l'avait pris, un soir qu'il jouait avec une gamine ; elle était tombée, il avait vu jambes et il s'était rué. L'année suivante, il *<■ souvenait d'avoir aiguisé un couteau pour l'enfoncer il le cou d'une autre, une petite blonde. Celle-ci avait un cou très gras, 1res rose, où il choisissait place, un signe brun, sous l'oreille. Puis t- ienl
d'autres, d'autres encore, un défilé de cauchemars, toutes celles qu'il avait effleurées de son désir brusque
de meurtre, les femmes coudoyées dans la rue, les femmes qu'une rencontre faisait ses voisines, une surtout, assise près de lui ou théâtre, qui riait très fort, et qu'il avait dû fuir, au milieu d'un acte, pour ne pas l'avenir, t.. ri chaque rois c'était comme une soudaine crise de rage aveugle, une soif toujours renaissante du venger des offenses très ancienne?! dont il aurait perdu l'exacte mémoire... Il avait voulu la tuer, cette lïlle; il étouffait, il agonisait à l'idée qu'il irait latucr dans son lit, tout à l'heure, s'il rentrait. 11 aurait beau n'avoir pas d'armes, s'envelopper la U-lv de ses deux liras pour s'anéantir : il sentait que le maie, en dehors de sa volonté, pousserait la porte» étranglerait la fille sous le coup de fouet de l'instinct... »
La création du type de Jacques Lanlier est donc scientifiquement exacte en tout point : In généalogie — les parents très jeunes, le père dég Véres géniaux OU anormaux. Claude le peintre ininginaiif de l'Œuvre, Etienne le protagoniste de Gi-rruinal, et Nana la prostituée ; l'apparition du premier accès épileptique à l'époque de la puberté, — phénomène très exact selon la démonstration donnée récemment par Gricsinger ; la conscience de l'approche du délire sanguinaire et les efforts pour s'y soustraire — qui sont désormais, comme nous l'avons vu, un axiome scientifique ; la répugnance, enfin, à tuer qui que ce soit, excepté une femme jeune et belle, — ce qui est une