IV. — Le crime de la foule : « Germinal
Il fallait un artiste aussi puissant qu'Emile Zola pour décrire avec cette perfection de clinicien un crime individuel tel que celui de Jacques Lantier ; mais aucun, je pense, n'aurait pu être grand et vrai comme lui dans cette description du crime de la foule qu'il nous a donnée dans Germinal.
i. Voir à propos du type de Jacques Lantier : Lombroso. Les découvertes et les applications les plus récentes de l'anthropologie criminelle. Turin, 1893. — Ferri. Les criminels dans l'art. Gènes, i895 — et Alimena. Le crime dans l'art. Turin, 1900. — Mon opinion est, par bien de côtés, différente de celle de ces auteurs.
LITTEIUTLBE KT CRIMINALITE
Je ne sais pas si je suis aveuglé par une passion pour an sujet qne j'ai étudia avec le plus vif enthousiasme ; mais il me semble que Germinal — cette étude complote de psychologie collective — est un des meilleurs, sinon le meilleur roman d'Emile Zola.
D'autres — et de célèbres — s'étaient essayés à In psychologie des multitudus. Tous l'avaient fait a impartialité, un seul avec mépris : Gabriele d'Annunzio, qui fait dirr a Claude Cantelmo: « Tu me pan souillé par la foule et empoigné par une femelle. ?ûr vois-tu pas que les hommes qui la fréquentant dtrviennentatériles comme les mulets? Le regard de la foule est pire qu'un jet de boue : son haleine est pestifén Vn-t-en au loin, pendant que le cloaque se déchargv
Mais le dédain de l'artiste ne va pas au delà d'un aristocratique jugement intellectuel. Au point do vue du sentiment et de l'action, les longues pages analytiqi qu'ont dédiées à la foule Sienkiewicz dans Quo Yndis, Tolstoï dans la Guerre et la Paix t Victor Hugo dans Notre -Dame, et, plus ancien et plus grand qu'eux tous, Manzoni, qui nous a donné dans la scène de l'émei populaire des Fiancés un des plus précieux documents de cette généralité d'observation où il était passé maître, tout cela valait bien plus et bien mieux que la bit injure du poète.
Mais ce que les autres écrivains avaient fait incidemment. Zola le fit de parti pris ; et tandis que les autres n'avaient dédié que quelques phrases, un chapi-
tre tout au plus — comme une fugitive parenthèse littéraire — à cette psychologie collective, lui, il lui dédie un volume entier.
Il ne pouvait pas, du reste, en être autrement, vu le programme qu'il s'était imposé dans son œuvre.
Le xix e siècle — dit Henry Ferri — ■- s'est fermé sur la prédominance reconnue par la science à la collectivité humaine, à l'inverse de l'apothéose de l'individu qui terminait le xviii* siècle et à laquelle plusieurs artistes, dont les poses sont plus ou moins anarchistes ou individualistes, cherchent en vain à revenir maintenant. — Emile Zola sentit cette conquête de son temps, et, s'étant proposé d'étudier dans la série des Rougon- Macquart toutes les formes de la vie, il était naturel qu'il s'occupât aussi de ce monde obscur des travailleurs, de cette foule anonyme et inconsciente qui montait peu à peu du mépris et de l'insouciance séculaire à la lumière de la justice, et qu'il s'en occupât lorsque l'heure aurait sonné — pour obéir à son système d'écrivain, avoué par lui, de suivre non pas le caprice, mais un plan déterminé.
Et l'heure sonna, lorsque, peu de temps après 1880, éclatèrent en France et en Belgique les grèves des mines de Decazeville et de Montceau-les-Mines — desquelles Zola tira justement quelques-unes des scènes les plus terribles de Germinal.
Vous le voyez, la réalité est toujours le substratum de sa fantaisie, le guide de son travail, et on pourrait
Scipio Sighele 10
diro que les faits sont l'étincelle de bob génie. ICmile Zola fut donc le poète «le ce» grèves (donl Emile Vandervclde fut l'historien), c'est-à-dire qu il en fui, lui. en un certain sens, l'historien le meilleur et le plus durable.
Il nous peint la foule des mineurs, abrutie par la promiscuité el par la longue habitude du travail, qu'un esprit de rédemption — la propagande de l'Internationale — réveille tout à coup, allumant en eux un espoir
inooi t les enflammant d'une ônergiu nouvelle. Tout
on pays, d'instinct, B'éveille h cette heure. C'est un vint qui souffle, c'est une rafale de le npête qui passe.
ICI VOieî que la fûulo — subissant l'influern ,].• .-.i>ux
qui la suggestionnent — se laisse entratner peu à peu
vers la grève. C'est Etienne Lant.i"i-, dont les veines sont empoisonnées par l'alcool ijua ses parents ont absorbé et, qui par conséquent profane la sainteté de son luit par une irritabilité morbide c'oal Pluohart, l'apAlrc convaincu de l'Internationale, dont la propagande infatigable à gftté la santé et le caractère ; — ce sont ces deux hommes — l'émotif' l le mcinn-idôiste — qui donnent à la rancune latente nt sourde l'expression positive di: la grève et de la révolté.
C'est toujours ainsi — même dans la vie. Ce sont les névrosés, les détraqués qui deviennent les chefs des foules ot qui inoculent au grand corps collectif 1« poison de leur folie on le germe fécond de leur idéal humanitaire.
Mais — précisément comme dans la vie — la foule dépasse l'intention de ses meneurs. Lorsque l'impulsion lui a été donnée, elle ne sait plus s'arrêter; et les rniueurs de Germinal qui étaient partis de leurs maisons comme une masse lourde, lente, silencieuse. se grisent le long de la route au cours des épisode» variés des différentes usines ; ils secouent le joug de ceux qui les ont fait marcher et qui voudraient maintenant le& retenir; el Conscients de leur terrible force — n semblables a des morceaux de bois qui ne brûlent pas Bêf i. mais qui flambent lorsqu'ils Bout
unis, ii des flocons de nuige transportés par le tourmente on I des gouttes d'eau entraînées par le courant, par eux-mêmes inoffensifs, mais indomptables dans la violence collective de l'avalanche et de l'inondation, ils arrivent jusqu'au paroxysme M de ['assassinat et des sévices sur le cadavre >
Dans le procès de Decaze ville la foule des ouvriers voulait la mort de l'ingénieur Watrin. Et elle l'accomplit d'une façon horrible et terrible. Pendant qu'il tenait dans une chambre de l'Hôtel de ville, trois misérables le saisissent. I '«111 poi t<n t a lu IVnclie et le j( tent dans [fi rue, la tête la première. Watrin se fracasse le crans sur le pavé, il ne bouge plaset il râla. La foule infâme l'entoure, le piétine, lui déchire les habits, lui arrache les cheveux, et les Femmes sont les plus aebar*
nées u celte œuvre d'obscène cruauté et de mort... Eh bien ! une scène analogue, qui semble copiée sur
la scène réelle, se passe dans Germinal : «... La cervelle avait jailli. Il était mort. D'abord ce fut une stupeur. Les cris avaient cessé, un silence s'élargissait dans l'ombre croissante. Tout de suite les huées recommencèrent. C'étaient les femmes qui se précipitaient, prises de l'ivresse du sang. Elles entouraient le cadavre encore chaud, elles l'insultaient avec des rires, traitant de sale gueule sa tête fracassée, hurlant à la face de la mort la longue rancune de leur vie sans pain. » — « Je te devais soixante francs : te voilà payé, voleur 1 — dit la Maheude — attends ! attends ! il faut que je t'engraisse encore ! » De ses dix doigts elle grattait la terre, elle en prit deux poignées, dont elle lui emplit la bouche, violemment : « Tiens, mange donc ! » — Les injures redoublèrent. Mais les femmes avaient à tirer de lui d'autres vengeances. Elles tournaient en le flairant, pareilles à des louves. Toutes cherchaient un outrage, une sauvagerie qui les soulageât. On entendit la voix aigre de la Brûlé : « Faut le couper comme un matou! — Oui, oui ! au chat! au chat! — Déjà la Mouquette le déculottait, tirait le pantalon, tandis que la Levacque soulevait les jambes. Et la Brûlé, de ses mains sèches de vieille, écarta les cuisses nues, empoigna cette virilité morte. Elle tenait tout, arrachant, dans un effort qui tendait sa maigre échine et faisait craquer ses grands bras. Les peaux molles résistaient, elle dut se reprendre, elle finit par emporter le lambeau, un paquet de chair velue et sanglante, qu'elle
agita avec un rire de triomphe : Je l'ai! je l'ai! — Les voix aiguës saluèrent d'imprécations l'abominable trophée. Les femmes se montraient le lambeau sanglant comme une bête mauvaise dont chacune avait eu à souffrir et qu'elles venaient d'écraser enfin, qu'elles voyaient là, inerte, en leur pouvoir. Elles crachaient dessus, elles avançaient leurs mâchoires, en répétant, dans un furieux éclat de mépris : — Il ne peut plus ! Ce n'est plus un homme qu'on va foutre dans la terre.
— La Brûlé, alors, planta tout le paquet au bout de son bâton, et, le portant en l'air, elle se lança sur la route, suivie de la débandade hurlante des femmes. Les gouttes de sang pleuvaient : cette chair lamentable pendait comme un déchet de viande à l'étal d'un boucher. »
Ne semble-t-il pas lire les descriptions de la nuit de la Saint-Barthélémy ? ne semble-t-il pas assister à la mutilation du cadavre de Coligny « à qui des forcenés coupent les mains et les pieds, arrachent les parties génitales, et processionnent jusqu'à Montfaucon, en érigeant au bout de leurs piques ces horribles trophées » (1) ?
Ne semble-t-il pas lire Taine ? Ne semble-t-il pas revoir cette foule parisienne — qui est superbement décrite dans les Origines de la France contemporaine
— quand elle assouvissait ses instincts bestiaux sur les cadavres des victimes qu'elle haïssait ? Ne retrouvons-
i. D* Cabanes et L. Nass. La névrose révolutionnaire, p» 18. Paris, 1906.
L1TTEH\71UE ET CHIMiNMJTK
nous pas dan» les personnages d'Emile Zola les bourreaux libidineux qui déshonorèrent les journées deseptembre .' Et cette |in»t!i'ssum imaginée par le romain cette procession ouvrière où la Brûlé porte eu U*iomphe le trophée obscène, n'est-elle pus la ropi ;tte pro-
ton politique qui. après avoir obscenement mutilé et insulté le candide et beau cadavre de M" 1 " d«> I.ambalte, en avait porté le m.mr sur la pointe d'une pique, emblème de vengeance et de bains
Zola i-ut ['intuition des abîmes de férocité où peut, des* oàodre, dans «es moments d'inconscience, une multitml exaltée jusqu'au plue haut degré de la violence. Il sentit avee Alfred de Musset que :
« Tout homme b dans sou cœur uu cochon qui sommeille »
et que dans de semblables instants a tous les monst qui rampaient enchaînée au fond du cœur sortent ensemble de la caverue humaine, les instincts de la haine avec leurs griffes, les instincts immondes avec leur bave », et que, dès lors, la cruauté et la luxure s'unis* sent entre elles, et l'une augmente la force de l'autre. Et il eut aussi l'intuition de cette grande vérité physiologique, que les femmes sont toujours en première ligne, pour le courage et la perversité, dans ces folies collectives. Folies collectives, et heureusement transitoires !Car la seule constatation consolante — ou moins triste — que l'on puisse faire au sujet de ces phénomènes, 'c'est qu'ils ne durent pas longtemps, et qu'une