‹ Littérature et criminalitéChapitre 25 sur 38 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Dans notre monde moderne, qui est indiscutablement malade et dégénéré — et qui s'en vante peut-être plus -qu'il ne l'est — nous avons emprunté à la médecine les termes et les analogies pour traiter les questions intellectuelles et morales. Et de même que les cliniciens expliquent désormais — ou croient expliquer — la cause de chaque maladie par la contagion, les microbes, les bouillons de culture, etc., de même les sociologues ne réussissent à dévider l'écheveau embrouillé des problèmes sociaux qu'en recourant à la suggestion et au milieu.

Lorsque vous causez moralité et criminalité, voilà qu'un chœur de voix s'élève autour de vous pour accuser ou les livres de science qui éteignent la foi et conduisent l'homme à l'inertie morale du fatalisme ou les romans,

les th. ;itn h, les journaux, qui en décrivant ce qu'il de salo ou d'abject dans la vie et en l'exaltant parfois,, corrompent l'âme des lecteurs et des spectateurs, jettent i( ridicule sur lis liens de la famille et font glisser les Ames faibles, les cerveaux détraqués sur la pente de l'adn tèrfl 50 les acculent à la catastrophe tragique d*1 suicide ou d'un crime.

Eh bien? est-CS que cette lerrible influence, eett effrayante suggestion de la littérature existe réellement ?

En écoutant certain? artistes, on répondrait que non.

< tu dirait que le livre est vierge et innocent de tout

i rement de la pensée et de toute tempête des sens.

Paul Bourget écrivait :

■i Lorsqu'un diabétique se fait une légère blessure, il meurt: mais es n'est pas ûelte blessure qui le tue elle ne fait que révéler un état pathologique qu'un autre accident quelconque aurait rendu funeste ; les livres i - plus dangereux n'agissent pas autrement,

Et Henry Beyle répondait en souriant à ceux qui déploraient la peinture trop véridique que font certains écrivains de ce qui est malsain et laid :

« Le livre d'un artiste n'est qu'un miroir qui se promène sur une grande route. Ce miroir reflète la DOUI et vous l'accusez d'être immoral ? Mais accusez plutôt la route où la boue s'est accumulée, et plus encore l'inspecteur des routes qui a laissé l'eau croupir et b bourbier se former ! »

Avec une ironie moins profonde, mais avec plus de poésie, le malheureux Guy de Maupassant écrivait la même pensée :

« Ce n'est pas la littérature qui influence nos mœurs : c'est plutôt le contraire qui arrive. Les livres sont la pierre de touche de notre état moral, comme les fleurs sont le signe du printemps. Dire que les livres déterminent les mœurs, c'est dire que lès fleurs déterminent le printemps. »

Mais contre ces fines etsubtiles défenses, les réquisitoires s'élèvent. Hier c'était Jules Vallès, qui écrivait dans ses Réfractaires un chapitre entier sur les victimes des livres; -on Brunetièré, qui dans ses homélies littéraires catholiques s'acharnait contre l'immoralité répandue par certains romanciers ; aujourd'hui c'est Paul Bourget qui — après avoir écrit ce que j'ai relaté tout à l'heure — j u ge que le Rouge et le Noir, le célèbre romande Stendhal, a causé à des jeunes gens de sa connaissance un empoisonnement moral inguérissable ; c'est le même Bourget (et cette contradiction est plus grave encore) qui, dans son roman le Disciple n'hésite pas à attribuer aux théories d'un philosophe le crime vulgaire commis par un de ses disciples.

A ces écrivains sévères il faut ajouter des médecins, des anthropologistes,des sociologues illustres, toute une foule de moralistes de tout pays, de toute classe, de toute religion, de toute culture, qui soutiennent que les livres — et les romans surtout — dépravent les senti-

l.ITTKKATURE KT CRIMINAI.JTK

ment* et les idées, et qui protestent contre ce danger de la littérature.

Qui h tort et qui a raison ?

Quant à moi, je pense modestement que le tort et la raison ne peuvent jamais se départager d'un seul G de tranchant, et je crois que l'erreur de ces deux opinions consiste dans l'exagération et dans !«• fait d'avoir mal posé le problème.

Il est hors de iloute que les mœurs créent la littérature, mais celle-ci peut a son Unir t ors.

Il est hors da douta que l'on peint, un tableau d'après un modale, mais chaque tableau devient à son tour un

modèle el un exemple. Nous pouvons déclarer que la

littérature est L'image de la société, mais il nous fau1 ajouter que la société présente souvent un reflet plus ou moins conscient du la litlc.rnture(l).

Vouloir nier cette influence reuiproque, ce procès. 1 -: continuel et inaperçu d'osmose et d'endosmose entre la réalité Je la vie et la fonction de l'art, .serait, il semble, un entêtement et un parti pris : et cela nu; rappelle d'autres problèmes de sociologie sur lesque savants ont rersé de si inutiles flots d encre et qui auraient probablement été résolus avec un peu •!»• I sens, de tolérance! stde sentiment du relatif.

Je fais allusion n la question du génie et à la théo-

• u livre de M. PnoAt : Le crime et le sut*

passionnel. Pari», Ali-un.

rie du grand homme, qui est parfaitement analogue à notre question sur la littérature.

Selon Spencer — qui a ridiculisé cette théorie du grand horamt! — c'est une erreur d'attribuer une grande influence à l'homme de génie ; celui-ci n'est que le produit nécessaire du milieu où il vit et, pour ainsi dire, un fils de son temps, non ■pas un homme actif mais un homme représentatif flou pas un auteur, mais un acteur du drame historique.

Selon ( îarlyle, an contraire, noue devons aui héi C' est-à-dire aux irronrls hommes, tout ce que nous vivons an n onde de beau et de boa ", l'amede L'histoire entière n'est que leur histoire ; ils sont le sel de U terre, al sans eus le vie humaine deviendrait un marais crmipissani.

Eh bien ! à ce propos, demandons-nous qui a tort et quia raison. Permettez qu'uvant de répondre je (';>. une comparaison, banale peut-être, mais qui a le privilège d'être du ire.

Chaque individu est le produit de ses parents : sans eux il n'existerait pas, et s'il avait eu des parents différents des siens il serait différent de ce qu'il est. Nous sommes évidemment tous d'accord là-dessus. Mais pOurrrons-uouB nierqna chaque fils, devenu bon jii-ni Bxercer une grande influence sur ses parents? Par

le seul fait qu'il est le produit pavcbologiqne et physiologique de son père el de bi m 'Vc. devrons-nous ni"-! mer l'impossibilité de cette influence ?Non. n'est-ce pas!'

On doit dire la même chose, il me semble, à propos du génie. Napoléon ou Garibaldi, Dante ou Shakes-r peare surgirent quand et là où ils devaient fatalement surgir, et en ce sens il est vrai qu'ils sont les fils de leur temps, le raccourci inconscient où l'humanité d'une certaine époque s'est pour 'ainsi dire symbolisée ; mais qui soutiendra que, tout en étant des produits nécessaires du passé, ils ne donnèrent eux-mêmes une nouvelle direction à l'avenir, en exerçant dans le monde un grand empire matériel et moral ?

On doit faire le même raisonnement à propos de U littérature. 11 est certain que les courants littéraires suivent les grands courants de l'esprit humain et qu'une certaine forme de drame ou de théâtre n'est que le miroir de la vie d'où elle surgit, tranquille ou passionnée, généreuse ou lâche, brutale ou hypocrite, selon le destin changeant de l'homme et le caprice du destin. Mais qui pourra, qui osera nier que cette forme littéraire quelle qu'elle soit, ayant été pour ainsi dire enfantée par le milieu, ne puisse à son tour modeler les hommes à son image et graver sur cette cire molle qu'est la conscience ou le cerveau de l'individu les idées qu'elle prêche, les sentiments qu'elle exalte, les folies dont elle se fait le héraut ?

II serait vraiment étrange que dans une époque où, comme je viens de le dire, on ne parle que de contagion et d'imitation, lorsque toute responsabilité personnelle semble s'évanouir dans la mer immense de la

LÀ SCGGB8TION LlTTEIl.URE

responsabilité collective et de l'influence du milieu, il serait étrange de renier cette contagion et cette imitation, que Ton reconnaît universelles et fatales, de les renier, dis-je, seulement en ce qui concerne la littérature; il .serait invraisemblable que leur pouvoir souverain dut s'arrêter aux limites de l'Art, comme s'il était vaincu et dominé par It- prestige d'un Dieu.

Non. L'art a d'autres charmes, mais pas celui-là.

Il est un phénomène naturel — le plus glorieux et le plus lumineux de tous — et il doit par conséquent, comme tout phénomène naturel, dépendre îles lois qui règlent l'univers. Rien ne se perd au monde: : il n'y a rien au monde qui après avoir été L'effet d'une cause

|ireeédente, M ili-vien lu- QOC '.'illbi: à Sun tOUT. Eli l'art

et la littérature — orées par le milieu — deviennent inévitablement les modificateurs du milieu même d'où ils émanent.

Sainte-Beuve a dit dans une phrase magnifique que : « le génie est un roi qui crée son peuple ».

On peut appiiqu phrase, — en la réduisant à

de plus modestes proportions, — à tout écrivain génial. Chaque artiste digne de ce nom est un prinos qui créa vassaux, un maître qui fait des disciples, un modèle nui revit dans on grand nombre de copies.

Voilà, claire et indiscutable, quelle est l'influence de la littérature.

Voltaire a fait des voltairiens, Byron des byroniens, Goethe des werthériens, hfurger des bohèmes, Tolstoï Soîpifl Sigliclc il

162 LITTKItATLÏtE ET CRIMINALITÉ

des tolstolens, Verne des voyageurs, Pierre Loti des

marins, Gabriel* d'Aunuuziodes sur-hotntues ; et < e M sont pas seulement lus idées et sentiments, c'est la matérialité du vètenu-ni et de In dniuireho. la physiouomie même, qui se modèlent parfois sur les types littéraires et sur les héros des r mi-. ;i la mode. Le roman

tisme, par exemple, avait rendu la santé antipathique et avait lancé la vogue des gens souffrants. A cause de son influence les femmes désiraient être pâles « comunun beau suir d'automne » et 1rs jeunes gens, pou. donner l'air poétique, voulaient être livides et lem comme des poitrinaires !

Page 1