II. — La suggestion suicide
La suggestion littéraire est donc, comme toute autre sorte de suggestion, un ressort de la vie sociale, un instrument puissant d'éducation ou de corruption.
Si chaque homme iiail débiteur de ses parents, il devient ensuite débiteur des maîtres et des écrivains qui forment son intelligence et son caractère. Et il n'est pas toujours facile do distinguer dans nos actions la part qui est due à l'hérédité et celle qui est due au milieu : la fatalité anthropologique et la suggestion occasionnelle sont comme deux cours d'eau qui se mêlent et se confondent, dans notre nature ; ils contribuent tous les deux à produire un certain effel nous ne savons pas on quelle proportion.
LA SUGGESTION LLTTKI1AIIU
Un a cl i t qu'il n'y a qu'une forme efficace de l'art oratoire : Ici répétition. Ainsi il j a me seule forme vraiment efficace «le suggestion : l'exemple . L'exemple des faits et rexemple des mots et des livra*. Le roman, le
théâtre, te joura&lsont tour à (ourlée apôtres qui conduisent vers le« routes lumineuses de la vertu et du sacrifice et lis sirènes qui attirent vers la faute et le mal.
Il y a de3 adultères, des suicides, des crimes littéraires. Certainement, je ne suis pas assez îflg) 0» comme moraliste in assez, ignorant comme savant. pour soutenir qu'un livre sullit à faire tomber une femme ou » mettre une arme dane la maio d'un homme. Je sais qu'il existe des caractères robustes qui peuvent frôler impunément toute sorte de suggestion : mais je sais aussi que ces caractères sont rares et Çj dans le paysage humain le hêtre qui délie le ciel est une exception, tandis que le roseau qui plie du côté d'où vient le vent, est la régie.
Sur ces roseaux, sur ces arbustes — jeunes gens à l'âme encore i an. li, le, femmes ou jeunes tilles rgnoranl de la vie et anxieuses de la connaître, te&HM ranienls neurasthéniques chez qui le levain d'un mot suilit à soulever une |u\teénorme d'illusions ou d'nberratiooe — sur tous ccux-lâ l'influence de la littérature, est très grande et elle peut même être fatale.
Qui donc ignore la profonde impression que le Wer-
Uit-.r de lloethe. le laCOpO Unis de FoSCûlo, le Retli de
LITTKnATUHE ET CRIMINALITE
Chateaubriand ont produite sur les Ames passionnées ? Et qui peut nierl'ôpidémie desuicides dontîls do furent pas l;i moindre cause ?
Sans douta le mélancolie du suicide .'-: , il alors <lans l'air, et les auteursquil'exprimaient Défaisaient qu'ici User tel fait réellement arrivé ou refléter le penchant pathologique dô leur esprit. Goethe a décrit dans IIVvther le suicide d'un; da bus amis, suicide dont il fut témoin (1), (IhatcaubriiiiiL ;i donné son propre portrait dan» René : le portrait de son imagination malade de Si DSuel et de mystique, qui fait penser à la tristesse de iflBur Lucile qui devint folle et se tua.
Les médecins constatent très souvent des cas où le désir sensuel s'unil et se, confond avec une voluptueuse tendance au suicide. Chateaubriand — dont le tempérament était éminemment erotique — fut, selon toute probabilité, un do ces cas.
'I.iis, tout en reconnaissant que la maladie était dans Pair et dans les individus, il faut reconnaitn* aussi bus les romanciers la propagèrent en 1h décrivant et en la poétisant. Ils firent, dit avec raisou Proal (2), comme celui qui ayant en soi-même un germe d'infection, lieu de l'isoler, le répand.
î. Ii.uih lu Figaro du ts février 1892 on lisait cette étranger nouvelle :«M. Georges Keatner, aè en 1805. s'est suicid Dresde dans un accès da (lèvre chaude. M. G ner
('•mil lu notit-flls da Charlotte Bull'. Ib Charlotte de Wert/ier dft ne. P. ir uua étrange coïncideuco, boij suit £de a >".; lieu 1m veille du jour où l'opéra de Ma&senet Werther n ùl«j joué à Vii'iim'. »
a. I.e trime, et le- luicidt passionnel. Je iiii.iiiliomic encore une
[Qispour toutes ee livre d'où je tirerai d'autres rails et exemptée.
L\ SUGGESTION I.1TTKIUMIE
les
Werther causa une tverthérile aiguë. Tout homme qui désirait una femme, s'il ne pouvait pas être aimé d'elle, songeait au Buioide on lit lu tentative.
Ils ne mouraient pas Ions — dit le poète — mais
tous étaient frappés.
Et du reste, il en mourait beaucoup. Je ne citerai que les cas les plus célèbres, BSU3 qui firent en leur temps le plus d'impression : — mademoiselle Lasberg
à Weiraar, oroyant être abandonnée par son fiancé, jette dans un fleuve, et on retrouve sur elle un exemplaire-de Werther \ — à Halle, c'est un étudiant qui se jette par la fenêtre, et il a dans sa poche le roman île Goethe, souligné aux points Uis plus suggestifs. — Goethe lui-même recevait un- quantité innombrable de lettres de mères qui lui reprochaient d'avoir poussé
leurs lils au suicido ; et M llohenhnusen, l*4cri-
vain célèbre, avec une cruauté injuste, mais que sa douh'iir maternelle peut excuser, l'apostrophait en ces termes: « O homme (pu Dieu a doué de génie. Dieu te demandera compte de Cemploi que tu en as fan Quoi encore ? Les pasteurs protestants eux-mêmes n'Ih pas, dans leurs sermons, à traiter Goethe
connut- un assassin.
Ce sont des exagérations et des aberrations, évidemment, mais il y a en elles uue àme de vérité, C'est-à-dire qu'allée renfi nnent le terrible et dillicile problème de ta responsabilité morale des écrivains. Geus
qui écrivent songeut-ils à L'étrange puissance ijuelei
livres peuvent avoir ? Ou bien, puisqu'ils n'y BOng pas, cette imprévoyance inconsciente peut-ell« excuser leur fente ? B»t-ee qu'il y aurait une trop grande à tance entre la minute où te cerveau pensa et la plume écrivit une idée et la minute où un autre œil la lut <i une autre main s'arma, pour pouvoir distinguer le mystérieux lil intellectuel qui unit les deux actions comme lis anneaux extrêmes d'une unique chaîne invisible ? A quelles absurdités morales, h quelle manie d'inquis tion n'arriverait-on pas si on voulait vraiment attribuer la responsabilité d'une action criminelle ù telle page d'un livre, qui, en la décrivant, l'a déterminée ;« la f:içon dont la dernière goutte d'eau fait déborder la coupe Autant vaudrait eu un certain sens attribuer la responsabilité de Chaque bombe anarchiste à celui quia découvert la dynamite ! Autre chose — il fout le déclarer dès à présent — autre chose est de constater objectivement ce fait incontestable, qu'un livre peut avoir été une des innombrables causes qui déterminorsnt un suicide «m un crime, et autre chose est d'attribuer b l'auteur de ce livre toute la responsabilité .1 qui esl et de le traîner devant le tribunal di
l'opinion publique, comme on traîne devant les tribunaux Ordinaires un mandant ou un instigateur.
Après l'auteur de Werther la suggestion littéraire se répandit dans le monde, et les imitateurs jaillirent à foi-
Lk SUGGESTION LITTKH\1IIE
son. laçopo Orlis de Foscolo, Chatterton d'Alfred de Vigny, Bernant <3e Victor Hugo, Aniony de Dumas père, Manfredde Byron, Adelphe de Benjamin Constant, la Femme de trente nus de liai r.uc, tous ces livres sont une apologie plus ou moins directe du suicide; et le plaeide Lamartine lui-même (avec son Raphaël) et la sévère M'"" de Staël exaltent le suicide comme la seule fin qui soit digne des vraie amante.
Mais celle que l'on peut accuser le plus directement d'être coupable de suggestion littéraire du suicide, c'est George Sand. Ce fut son roman Jndiana qui détermina le docteur Bancal, un médecin très estimé et
très OOnnU, à se suicider avec sa niattraSSO Zêlie Trouaset. Celle-ci avait exprimé a Bancal son désir d'imiter les deux héros du roman. Bancal avait cru d'abord
i une plaisanterie, mais il comprît ensuite que le projet était réel. Tout es ayant, lui aussi, un tempérament
romantique et excitable, il refusa d'abord et tâcha de faire abandonnera Zèlieune semblable idée. — « Tu m'aimes pas assez pour ce sacrifice», lui dit-elle alors.
Entraîné par i'amour-propre et vaincu peu à peu parla
suggestion, Hancal consentit enfin. II recopia presque totalement le polume de .Al""' Sand, et il exécuta la catastrophe avec une parfaite ressemblance de loua les détails. L'expertise qui constata le double Bttîi ide pouvait être la copie des dernières pages du romani
Bancal tua Zélie d'un coup de soutenu, puis il so iï:i|i| : ie arme, mais il survécut. Et on lui
fit, naturellement, un ] Le bon sens des jurés
l'acquitta, en affirmant ainsi pratiquement, pour la première l'ois peut"'' in (fo fait se passa en 1835) cette thèse juridique qu'Henry Perri Tut le premier à soutenir théoriquement cinquante ans plus tard. Apres is verdict, IJancal chercha de nouveau à se suicider. Heureusement il fut sauvé, et les prières de ses amis *-• son :iviu'."it lui iiri-nt nb.indormer ce sinistre projet. Le jour même, pourtant, il partit pour le midi de la où le choléra sévissait, pour aller y prodiguer ses soins comme médecin et surtout pour y chercher la mori
11 faut noter, à notre point de eue, que le Procur général, M. Plougoulm, dit dans son réquisitoire, a l'exagération et ... la férocité des Ministères publies, qu'il « regrettait beaucoup que les temps où l'on eût pu brûler sur la place de Grève le célèbre roman George Sand eussent à jamais disparu! »
En ISS") — un demi-siècle plus tard — un autre double suicide célèbre devait ramener l'attention du publie à la suggestion littéraire,
Henry Ghambîge attirait M ,v " G., femme d'un ing uieurdes chemins de fer algériens, dans sa villa de Sidi Mabrouk près de Constantine, il l'aimait, il la tuail deux coups de revolver à la tempe et il se tirait ensuite (l"u\ coups à lui-même, ne se luisant que deux \égi blessures.