‹ Littérature et criminalitéChapitre 27 sur 38 · Voir : téressant procès dans la Chronique des Tri · texte numérisé non relu

Voir : téressant procès dans la Chronique des Tri

bunaux, Bruxelles, 1905, t. 1. v- 1 ol suiv.

LA SUGGESTION I.ITTËIUinK 169

Etait-ce un double suicide ou un assassinat '

Y avait-il eu le consentement de la victime ou mm .' Voilà le doute qui surgit immédiatement après ce très grave événement et qui plane encore, comme l'aile du mystère, autour de lu tragédie.

Henry Charabige est seul à soutenir la version du double suicide. 11 aimait depuis des Années M " G... Et il en était aimé : un amour platonique, fait do larmes, de sanglots, de fleurs. Le matin du jour fatal il se rendit chez elle, désespéré d'être obligé de partir: dans un moment de compassion elle s'offrit à lui, prête à le suivre. Mais la fuite ne fut pas possible parce qu'il ne trouva pas l'argent nécessaire, et alors elle lui proposa : allons à la villa de Sidi-Mabrouclc, aimons-nous, et mourons ensemble.

Contre celte version de l'accusé se dresse l'autre version ; il aurait forcé, par un prétexte, la femme à le suivre jusqu'à sa villa, et là, il l'aurait hypnotisée pour abuser d'elle, en simulant ensuite le double suicide. La sagesse exemplaire, la vertu immaculée de la victime, l'opinion publique de toute la ville de Constantine — et une quantité d'autres arguments qu'il serait trop long de reproduire ici — donnent à cette seconde version, sinon une certitude absolue, tout an moins L'apparence de la plus grande prohabilité. Quelle que soit du reste la solution de ce mystère aujourd'hui encore impénétrable, il mérite sans doute d'être déliai un crime littéraire

comme le diagnostiqua (dans un article inTemps) Anatole France.

Henry Chambige, très jeune, était déjà connu di le monda littéraire grâce ii son talent génial, d'une lialité étrange. 11 fréquentait Rourgel : il avait

publié rlnns lu I(r\'iiv •:<'■ nrrer h: une •'■tilde subtile ri nouvelle sur les GoncourtJ il avait écrit un livre /.n dispersion infinitésimale du eo: vi' , dont il lisait des che très à an petit cénacle d'amis et dont le titre était à lui seul symptomatique par son allure fantasque. 11 étail victime du surmenage intellectuel ; il avait, peut— é digéré trop peu ; il étîiit « un malade et un orgueilleux « comme le définit France ; un passionné qui, avec beaucoup de phrases étranges et incompréhensibles, lançait de temps en temps des vérités sceptiques et profondes. Voici, par exemple, des périodes élégantes et philosophiques : i> Dieu fît le monde, et en le voyant si laid il donna à l'homme l'illusion. Les roses de notre espxil naissent du fumior de la vie. Ce que nous blasp-héro SOUS le nom île mensonge, nous l'adorons sous le non d'idéal. »

Peut-être, aussi, une fatalité héréditaire peBait sur lui. Il était — et il avouait l'être — une fin de faim Son père s'était tué, sans cause déterminée, pur une vague mélancolie. Ses deux sœurs étaient uni jeunes, d'un mal subit.

Dans son autobiographie — écrite en prison — il raconte : « Je lui avais dit souvent (à M™" G...) qu'on

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admirait les amants d'Alfred de Vigny qui étaient morts ensemble, que ce serait une grande beauté 3e mourir comme cela, qiCon nous admirerait, n

Et Anatole France croit sincèrement à la aèvt héréditaire de (lliambigu, il croit que les vers d'Alfred de Vigny sur les amants de Montmorency ont été « le souffle qui poussa un malheureux jeune homme au en me. ».

G'esl doue un cas typique de suggestion littéraire !

Mais môme si on voulait avoir moins d'indulgence pour Chambige et croire au meurtre plutôt qu'au double suicide, comme l'ont 6TB les jurés de Constantin^ ( I . il ne mari<[iii-r;ii( pas de preuves que le meurtre aussi i-sl dû à la littérature.

Hippolyte Taine — dont Cliambige connaissait ot aimait Isa œuvres avec prédilection — raconte dans SOU Histoire de la littérature a I | '( . III, p. 532]

que ByrOD dit un jour : a Je serais ciirhuix d'éprouver les sensations qu'un homme doit avoir quand il vient de commettre un assassinat. »

Et Henry Chambige avait dit à ses amis avant le •crime* : « ic. voudrais me donner les sensations d'un assassin pour les analyser, o

Etrange et ôloqui nte coïncidence des mots, qui nous f;iit, douter si ÙQ n'est pan un désir morbide d'éprouver

1. Chambiçe fui reconnu coupable do im-urin- prémédité arec le béuélice des circonstances atténuantes. l'U il fui condamné à sept ans de travaux forcés.

des sensations très nouvelles et très rares, qui a transformé un jeune homme intellectuellement anormal en un vulgaire assassin !

Ce nu serait pas la passion toute seule, mais le raisonnement, ce ne serait pas le cœur, mais le cerveau, ce ne serait pas l'Ame réelle, mais l'Ame factice, < par l-i lecture de romans ou de poésies, qui aurai! détermine Henry Chambige à agir — préciser comme Raskolnikoll" dans le Crime et le Châtiment de Dostojewski.

Il faut l'avouer une fois encore ; ce n'est pas seulement la littérature qui copie la vie ; o'esl aussi la qui copie la littérature.

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