‹ Littérature et criminalitéChapitre 28 sur 38 · III. — Du suicide au crime · texte numérisé non relu

III. — Du suicide au crime

Malheureusement — comme noua avons déjà pu l'entrevoir à propos du drame de Sidi Mabrouclc — les artistes, les poètes et les romanciers ne se sont contentés de décrire et de louer le suicide qui, tout en étant une forme de dégénérescence, est au moins un acte d'altruisme et de sacrifice: ils le mêlèrent otils

le profanèrent avec d'autres instincts moins noblog, ils en firent la conclusion, non pus d'une passion unique et pure, mais d'une vie multiple d'amours rendues ■■ gaires par la jouissance. Chez Byron, chez Alfred de Musset, chez Baudelaire, et {dus récemment c Mauriee Marrés qui écrivit le livre intitulé : Dzisan^

la volupté et de la mort, dont le titre est par lui-même révélateur — chez eux tous, le suicide n'est pas l'acte volontaire d'un malheureux qui quitte la vie, mais il «et le couronnement d'une existence d'orgies, le dernier spasme voluptueux cherché par des hommes qui sont désormais hlasés de toute outre volupté.

Et tlés luis voici que l'immoralité etl'égoïsme viennent se greffer sur le désir pathologique, mais foncièrement honnête du; la mort. La littérature ne conseille plus de se tuer quand on ne peut pas satisfaire sa passion, mais elle conseille aussi de jouir et de pécher hardiment.

Depuis les livres mystiques, où l'amour de Dieu est assimilé :'i l'amour d'un homme et où la llaramo du sensualisme se cache sous la candeur de la foi, depuis les romans sentimentaux qui, en produisant une exaltation romantique du cerveau, éveillent l'instinct sexuel, si étroitement lié avec lui, jusqu'aux livres indécemment pornographiques qui habituent leurs lecteurs à ne plus éprouver de dégoAl pour lu mal et pour la pourriture, comme la profession habitue les chirurgiens à regarder s.ms répugnance les ulcères et les plaies, — qui peut dire combien d'idées mauvaises, de désirs malsains, d'audaces immorales auront été développées par la litérature dans les Ames ignorantes et faible

Une femme illustre et compétente en la matière, M"" de Staël, dis.'tit : « Les romans, même les plus purs, «ont dangereux. Sans compter le mal qu'ils font, ils

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vous apprennent trop de ce qu'il y ■ de plus sec et de plus" préoieux dan* le sentiment. Nous ne pouvons plue jouir de rien sans nous rappeler l'avoir . lu. Tons lea voilas dn coeur sont déchirés. »

Et non seulement l<: roman peut noua 6ter <■ pudeur il" sentiment et cette rirginité d'impression, (Haie il peut contribuer |m q ,i peu à nous ôter le respect de ; 6 diminuer la fermeté des principes moraux.

Il y il des femmes qui .sont adultères en rêve avant de l'être par le fait. Lea chutes de l'âme sont longi ai l'on excepte le cas pathologique d'une Medsaiin elles passent par une lente période de préparation et d'évolution, pendant laquelle le livre e son influe plus ou moins claire et explicite et joue souvint le rôle du diable tentateur, comme dans le cas de Françoise 1 1 de Paul.

Nos folies, écrivait Abélard à Uélolse, on tré

jusque dans les lieux les plus saints : notre amour est connu partout : on en lii le récit avec anxiété «;t .1 désir; nous sommes la consolation i i temple >1«- la jeunesse et ceux qui pèchent comme nous croient mo pécher. »

Et si Abélard constate simplement la suggestion ses lettre» et semble s'en Faire :, ."autres 1

tant également l'influence de leur œuvre littéraire, au an lieu de s'en faire gl 1 repentent. Rousseau

dans ses Confessions, Chateaubriand dans ses Mémair

LA SUGGESTION L1TTÉ1UI lu. l'fl

res cToutre~tombe avouent leur tort d'avoir déchaîné trop de passions dans leurs romans. George Saud aussi se râpent du sou activité littéraire et maudit les livre» a qui fout, écrit-elle, plus do mal qu'on crime à la société avec leur» sophismes 1 »

Et c'était George Saud qui avait produméque l'adultère n'est pus dans les heures fugitives que la femme passe avec sun amant, mais bien dans les longues heures qu'elle doit consacrer à son mari. Cotait Geo Saïul qui, en exaltant dans ses romans la poésie des unions disparates et en ennoblissant l'amour des cochera et des grandes dames, a va il cunlribué — prenez garde : seulement contribué — à l'aire tomber défi jeunes filles dans les bras de leurs subalternes.

Dans le célèbre procès — qui nul lieu 6 Paria il y a bien longtemps — contre M 110 Lemoine, accusée d'avoir tué l'enfant qu'elle avait eu de son cocher, Celle-ci avouait à l'audience que tes ruinaus de (.< Sand l'avaient troublée et que Valentiim surtout, où il est justement question d'un paysan qui aime une com-

, l'avait lentement décidé i donner, en laper-

ai de ce qu'il y a de beau et de bon à élever jusqu'à soi un humble, à donner la joie — ce Bonfc ses ps olea exactes et superbes — a à un veramou, d'iun- étoile ».

Ce n'est donc pi dément l'ôgnri mi ens,

mais aussi le crime qui, dans un organisme pri posé, peut se développer lentement et s'accomplit

MTTtHATURE ET CIUNISAI.ITE

à lu suggestion de la littérature. Cela n'est pi étrauge si l'on réfléchit que lu sang et lus sens sont ijti mentîtes entre eux et que le cruauté* <'t in lu*--'

soat psychologiquement soeurs.

La glorification du crime a été du reste la grande al i riiHnu de I;i littérature romantique. Et non seulement du crime passionnel, mois «lu orima vulgaire et oommun, Schiller avait mis à la mode les brigaads amoureux, Byron les corsaires passionnés, Victor Hugo les b dits chevaleresques ; et d'après ces glorieux exem] le inonde était inondé de héros ou de faux héros toujours prêts ;'t lancer un coup de poignard on à verser un poison, beaux de férocité et d'égoïsmu bien plus que de douceur et de bonté.

Dans toute la littérature romantique, à une grande passion il faut un grand crime : celui-ci en est la prei suprême : il semble que l'on soifc incapable d'aimer si ne tue pas, et celui-là seul qui est un assassin est un amant parfait.

Et la suggestion de cette forme d art, le prestige des liéros de ces romans est tellement grand et fort fjn public, habitué à cette chaude atmosphère de passion-, ne sait plus en concevoir de plus humaines et <1«: plus douces ; il est comme quelqu'un qui a le palais g par des mets trop épicés, il cherche sans trêve des saveurs encore plus piquantes et plus fortes. C'est ainsi que M"' Sand doit avouer : « Désormais les nions: sont à la mode : nous allons créer des monstres ' ■

Et en créant des monstres littéraires, elle et d'autres avec elle, je ne dis pas qu'ils créent, mais sûrement ils déterminent les monstres réels à se révéler et à agir.

Voici le jeune assassin Lemoine qui déclare à l'audience : « Je lis beaucoup de romans, et dans l'un d'eux j'ai trouvé la description du crime que j'ai accompli. » Et en effet, le roman fut trouvé dans sa chambre.

Voici l'assassin Thomas, lecteur passionné des romans judiciaires, qui disait en s'exaltant : < Le monde parlera un jour de moi : je deviendrai célèbre moi aussi !

Voici Pranzini,le très célèbre assassin de Marie Regnault, une riche et très jolie demi-mondaine, qui avouait que le soir du crime, quelques heures avant de le commettre, il avait lu, avec sa maîtresse, un roman Le Joueur, où il y a précisément la description du meurtre d'une cocotte par son amant de cœur, qui l'avait tuée pour lui voler 2.500 francs.

Et lorsque M. Goron, chef de la Sûreté à Paris, entra dans l'appartement de Marie Regnault, il vit dans la chambre à coucher de la victime, sur une table, près du cadavre, le roman ouvert à la page 289, où on lisait ces. mots : « ... et Jules, sortant du lit, regarda sa maitresse à la lueur de la veilleuse et se dit :

« Oui, elle dort...

« Et s'emparant d'un poignard à manche d'ivoire, il l'assassina. »

Pranziai avait fait exactement la môme chose....

Voici l'aliéniste Morel qui n'hésite pas à attribuer

Scipio Sigliele ia

MTTKK.VTURB ET CHIMI»Al.ITK

le crîmi l m ilégaril officiel autrichien qui tue femme h l'impres»ion que quelques romane passionnels avaient (aile sur sou tempérament de névropal

ci M" ! ' Lafarge, la célèbre empoisonneuse s'analyse elle-même dans ges Mémoires, et q

lontanl -tes leolures, nous explique la façon dont les romans avaient pu idéaliser la fauta dans son fim.! dépravée et développer avec la haine contre son m le désir de s'en débarrasser pour vivre heureuse gaie avec ?on nmnnt.

Voici le docteur Ladame qui constate dans une do expertises qu'une femme avait tué son enfant à

cause de l'impression trop forte qu'elle avait âprou à la lecture d'un crime identique.

Voici le docteur Aubry qui, dans son livre : La con» layLut du meurtre, dresse avec ta précision et la s rite d'un savant une liste de quantité de faits Berne blés.

Lucien \hnisset, le jeune assassin condamné à mort par les Assises de Tours (IS f J1) et surnommé le disciple de Lacenaire, s'était voue à une vie infâme justement parce qu'il avait lu et idolâtré les Mémoire* Lacenaire, ces Mémoires qui furent écrits à li gerie en 1834 et dont il est maintenant très difficili retrouver les deux volumes.

Morisset écrivait sur Lacenaire : u C'est un homme splendide. une puissante individualité. Son mun duit à des conséquences énormes. Finirai-je comme

lui ? Quand j'interroge fortement ma conscience, elle me répond : c'est possible. Poète, voleur, assassin ! La gradation est singulière. Et je dis tout bas, bien bas : j'ai déjà fait la moitié du chemin. Ne serait-il pas stupide de repousser une carrière qui promet d'aussi beaux résultats ? »

Et il accomplit l'autre moitié du chemin, et il suivit jusqu'à la fin cette carrière qui promettait d'aussi beaux résultats !

Ce n'est pas le juge d'instruction, ce n'est pas le ministère public qui explique ainsi les crimes de Lucien Morisset : c'est le médecin qui l'examina ; c'est le docteur Legrand du Saulle, qui est au-dessus de tout soupçon de partialité ou d'animosité.

Et voici un autre médecin aliéniste, M. Marandon de Montyel, qui, dans un mémoire scientifique publié dans les Annales médico-psychologiques de 1894 (1) décrit le cas intéressant d'un bijoutier parisien, Jules B..., qui eut des impulsions homicides à la suite de la lecture de la Bête humaine de Zola et qui dut être enfermé dans la maison d'aliénés de Sainte-Anne.

Et que dire de ces attentats au vitriol qui étaient devenus à la mode, surtout en France, il y a une vingtaine d'années, et qui exprimaient non seulement la vengeance passionnelle, mais la cruauté raffinée des amants désillusionnés ou trahis ?

■1. Marandon de Montyel. Impulsions homicides consécutives à la lecture d'un roman passionnel chez un dégénéré.

Entre 1880 et 1890, ce fut une épidémie d'attentats au vitriol, — de la veuve Gros à M m# de Tilly, de Marie Moyen à Glotilde Andral.. — Plus tard, l'épidémie du revolver, moins barbare, devait surgir avec Marie Bière et avec M"" Clovis Hugues. Mais ce n'est pas la peine de rechercher pour cette épidémie les suggestions littéraires. Elles sont dans l'air, et, plus encore que dans le roman, dans le journal.

Quant au vitriol, le moyen n'est ni nouveau ni moderne. M. Carré disait avec raison qu'il n'est qu'une modification, une évolution — plus lâche — du vieil instinct de défigurer les amants qui trahissent. Elisabeth de Russie faisait couper le nez et les oreilles à deux dames de l'aristocratie qui étaient trop aimées et trop enviées pour leur beauté. Quand les mœurs devinrent plus rusées et les moyens de vengeance plus perfectionnés, on eut recours aux acides. Et le vitriol tint le record. C'est avec le vitriol que cinq chevaliers masqués défigurèrent le splendide visage de la duchesse de Chaulnes (1639); et c'est au commencement da xix e siècle que — les crimes de ce genre étant devenus très fréquents en Ecosse — le Parlement promulgua une loi spéciale pour ce crime « qui est généralement connu. »

Il revint à la mode au milieu du siècle passé ; et l'inventeur, ou, tout au moins, le réinventeur du vitriola ge fut Alphonse Karr avec son roman La Pénélope normande. Un marin, trompé par sa femme, après s'être

battu avec son rival, l'avoir blessé et en avoir été blessé, craint, sur son lit de mort, que l'amant lui survive, et pour ne pas lui laisser la beauté de sa femme, il attire celle-ci à lui, pour la baiser une fois encore, la dernière, et... il lui applique sur le visage un mouchoir trempé dans le vitriol qui la brûle complètement.

Le roman parut en 1855. Dès lors, le vitriolage eut une énorme diffusion en France. Et cette diffusion — selon M. le professeur Brouardel, de la Faculté de Médecine de Paris — est précisément due... à Alphonse Karr.

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