IV. — La responsabilité des écrivains
Il me plaît de le répéter. Loin de moi l'idée d'attribuer certains crimes seulement aux romans. Ce serait souverainement injuste et immensément stupide. Et je me rappelle, à ce propos, une anecdote qui fît jadis le tour de la presse.
Trois assassins de la bande d'Abadie avaient été ■arrêtés à Paris : le chef, Abadie, et deux affiliés : Gilles •et Cupidon. Leur dernier crime était le meurtre de la famille Jullemier à Montreuil. On découvrit que les trois accusés figuraient comme artistes de dernier ordre dans les représentations de l'Assommoir à l' Ambigu-Comique. Et alors les ennemis de Zola saisirent la balle au
bond pour déclamer contre l'écrivain naturaliste, et l'un d'eux imprima dans un journal : « L'école de M. Zola porte ses fruits... Figurer dans Y Assommoir et... assommer ! C'est le comble du naturalisme !» — A quoi Zola répondit avec une fine ironie : « Ce que le rédacteur ne dit pas, c'est que les assassins sont venus me consulter avant d'aller à Montreuil ; je devais cet avis à la justice ! »
En laissant de côté l'anecdote (qui prouve la bêtise et la légèreté qu'il y a à pousser certaines idées jusqu'à leurs dernières conséquences) je suis un trop fidèle partisan de l'anthropologie criminelle pour courir le risque de passer pour un partisan absolu de la théorie de la suggestion.
Mais puisque je crois que dans chaque action humaine, et par conséquent aussi dans le crime, les facteurs déterminants sont deux : la prédisposition héréditaire et la suggestion du milieu, je reconnais que, chez les individus . qui possèdent malheureusement la première, la seconde a beau jeu pour déterminer le crime.
C'est tout à fait comme si une flamme s'approchait d'un monceau de paille : l'incendie est inévitable. Il serait sans doute exagéré d'attribuer seulement à la flamme la cause de l'incendie, mais il serait également absurde de soutenir que le feu a pris sans elle.
Et c'est ainsi — en continuant la comparaison — qu'on ne peut pas contester à certains romans, à cer-
tains drames, à certaines phrases, une puissance incendiaire à l'égard de cette paille sèche qu'est le public, le public moderne surtout, si nerveux et excitable.
Lorsqu'on entend Legouvé appeler les femmes qui tuent par amour <i de sublimes homicides », et Jules Lemaltre les saluer du nom « d'anges du meurtre » ; quand on voit Byron désirer ressentir les sensations d'un assassin, parce qu'elles doivent être divines, et Baudelaire chanter, en des vers magnifiques, que si le viol, le poignard, le poison ne tissent pas plus artistiquement le canevas de notre vie stupide, c'est parce qu'il nous manque la hardiesse nécessaire ; quand on lit que Maurice Barrés adore l'Espagne uniquement parce que « l'Espagnol sait être passionné et féroce, mystique etcruel,et qu'il désire voirie sang,mordre et détruire », et qu'on entend certains artistes modernes commenter le crime non pas avec de la compassion pour les victimes, mais simplement avec de l'admiration pour le beau geste — alors on peut bien "se demander si toutes ces phrases qui clament un sentiment de férocité égoïste ne sont pas en trop ouverte contradiction avec les sentiments d'amour et de solidarité qu'il est de notre devoir de propager, et si elles ne peuvent pas être fatales pour les cerveaux médiocres et pour les âmes faibles.
Mais il y a plus. L'immoralité de certains écrivains va jusqu'à l'absurde et au ridicule. Ce n'était pas assez
que le roman et le théâtre eussent poétisé et légitimé la féroce théorie de la vengeance meurtrière contre l'adultère ; ce n'était pas assez que même dans les pays civilisés, où la peine de mort a été abolie, les mœurs — et les jurés — l'eussent conservée pour la femme adultère en acquittant presque toujours le mari qui la tue et en blasphémant ainsi la sublime leçon du Christ qui pardonne pourtant à.Marie-Madeleine. Il fallait atteindre au comble de l'illogisme. Selon une certaine littérature, ce n'est pas en effet seulement la femme coupable qui court le risque d'être tuée ; c'est aussi la femme honnête qui est condamnée à mort. Si Dumas fils crie au mari de la femme adultère son fameux : Tue la !, Dumas père n'épargne pas la femme honnête, et il la punit également avec la phrase finale d'Anlont/ : « Elle me résistait, et je l'ai tuée ! »
De sorte que, disait avec raison et avec beaucoup d'esprit une des plus intellectuelles féministes françaises, Marie Deraismes, les pauvres femmes ne pourraient pas savoir, selon le jugement de certains artistes, si elles doivent rester honnêtes ou tomber, puisque la plus grave des condamnations les frappe également dans chacun des cas.
Heureusement, le monde est différent, et par conséquent meilleur, en général, que dans certains drames. Le roman et le drame calomnient souvent la société
qu'ils voudraient peindre, ou, tout au moins, ils aiment à faire remarquer les exceptions plutôt que la règle. L'exception est toujours plus intéressante que la normalité, et elle a par conséquent plus de droits à être évoquée, dans la chronique et dans l'histoire, et à faire l'objet d'ceuvres d'imagination. Comme le sujet de nos conversations n'est pas la vie honnête, heureuse, tranquille de nos connaissances et de nos amis, mais bien le scandale, l'aventure, le malheur qui peut les frapper, ainsi, en remontant des commérages au roman, ce n'est pas la monotonie d'une existence égale et calme, c'est, au contraire, le rythme agité d'événements imprévus et rares qui fournit leur matière aux écrivains et aux poètes. Les romanciers et les dramaturges sont comme les médecins : ils paraissent quand la ligne droite de la santé s'interrompt dans les familles ou dans la société et que les phénomènes pathologiques surgissent.
Et il est logique qu'il en soit ainsi, non seulement pour cette raison d'ordre général, mais aussi pour une autre raison d'ordre subjectif.
Tous les artistes sont, plus ou moins, des êtres exceptionnels, par l'intelligence toujours, souvent aussi par le caractère, par la moralité, par les mœurs. Il est donc inévitable que l'œuvre créée par eux reflète leur tempérament.
«J'aime les êtres exceptionnels, disait Balzac, parce que j'en suis un. » Sincérité sympathique et révélatrice,
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