I. — Le Prestige du Mal
Un jeune assassin, condamné à mort en 1881 par les Assises de Tours, Lucien Morisset, avait écrit en prison ses Mémoires qui, par le style et le cynisme, rivalisent avec les fameux mémoires de Lacenaire ; et il avait fait à la première page cette observation où passe l'éclair d'une amère ironie : « Les conséquences du crime — disait-il — sont avantageuses pour la société. Il y a en effet une partie de la population — et c'est la plus nombreuse — qui achète les journaux rien que pour lire les faits divers. Supprimez le crime, et il n'y aura presque plus d'acheteurs et par conséquent presque plus de journaux » .
Laissons de côté cette conclusion paradoxale et satirique, qui ressemble à celle de quelqu'un qui voudrait soutenir l'utilité des maladies, parce qu'elles font vivre
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les médecins — et contenions nous de constater, • ironie, qu'il y a quelque chose «la vrai dans ce <jn jeune assassin français écrivait il y a un «part de il est vrai que la majorité du public est fascinée ps et qu'elle en recherche les détails.
discute, le» étudie "t s'y passionne avec une tréw (jui grandit douloureusement de jour en jour.
Si un genre de littérature est aujourd'hui à. la mode. ! sans doute la littérature des procès, Ces tirâmes, qui sont réellement vécus et qui ont leur épilogue à la (Jour d'assises, sont bien pins intéressants que les drames imaginaires qui se passent sur la scène des litres. Et nous 1rs suivons dans la presse, soit dans la chronique hâtive du journal quotidien, soit dans volume qui est ou qui prétend être impartial et scientifique, avec une fiévreuse anxiété.
Mans notre malsaine curiosité il semble voir revivre — atténuée et modifiée par des siècles d'évolul l'antique férocité des spectateurs du cirque qui jouissaient s voir souffrir et mourir les victimes.
Seulement, puisque nous prétendons être plus e lises — et bien eertiiiiimut nous sommes plus intclleetuels — notre délicieuse et perfide jouissance s'exerce pins h contempler les souffrances physiqu mais bien à analyser les souffrances morales. Aujourd'hui nous ne pouvons plus voir — et même si nous le pouvions, nous ne le voudrions pas — les chairs pal] tantes qui frémissent et se tordent dans les spasmes de
l'agonie, comme les voyaient avec jouissance et en souriant les matrones romaines ; mais par contre nous pouvons et voulons voir et savourer les convulsions psychologiques, les angoisses et les tortures, les abandons et les faussetés de l'âme des coupables ; et nous trouvons dans le compte rendu des journaux, dans les livres qui fouillent les abîmes les plus secrets de la vie des criminels avec la froide et lucide impassibilité du bistouri, non seulement la satisfaction de notre curiosité, mais une étrange émotion égoïste et féline.
En deux mots, nous ne sommes plus comme autrefois bestialement féroces, mais nous sommes encore intellectuellement cruels. Le progrès a enfermé, et j'oserais dire isolé, dans notre cerveau, tous ces troublants désirs et toutes ces perfides voluptés que l'instinct brutal était seul à connaître autrefois.
Quelques-uns s'étonnent, se scandalisent et protestent contre ce déplorable goût du public, comme s'il était la manifestation anormale d'un égarement de la conscience.
Ceux-là sont des gens superficiels ou optimistes. L'observateur serein et sincère sait que l'âme humaine a malheureusement toujours été attirée — comme par une calamité — par le spectacle du mal et que tout ce qui est horrible ou pervers a toujours eu pour notre imagina- Scipio Sighele i3
tion un attrait bien plus grand que ce qui est calme et bon.
Si nous cherchons dans les journaux et si, en la Lisant, nous savourons In chronique Jes crimes, tandis que nous nous contentons de jeter un regard distrait sur les lignes qui nous racontent une action louable ou héroïque, c'est que de même daiin notre conversation dans notre vie de toutes les heureset de toutes les minutes, nous prenons plaisir à raconter ou à écouter Ce fjvi est scandaleux ou anormal, et nous nous empressons nu contraire de changer de sujet quand il s'agit de choses honnêtes ou modestes .
Les femmes — et je leur demande pardon de leur dire une vérité qui... comme beaucoup de vérités, n'est pas bonne à dire —peuvent témoigner que, dans leurs visites, où elles parent de grâce et anoblissent souvent par l'esprit le subtil poison de la médisan elles s'occupent bien peu de l'amie irréprochable, heureuse et tranquille — le thème serait insipide, — et elles s'occupent beaucoup, au contraire, de l'amie à 1a mode, à laquelle une vie agitée et mondaine et le soupçon ou la certitude de quelques aventures joveuses donnent comme un parfum de moralité douteuse.
Nous autres hommes, du reste, ne somme» pas meilleurs ou différents. Essayez de louer une perso ! dans un salon, dans un club, dans une réunion quelconque : peut-être quelques-uns— bien peu — seront de votre avis ; les autres, s'ils ne vous contredisent pas,
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so tairout, et la conversation languira bientôt. Essayez, au contraire, de médire : ce sera un chorus; chacun aura sa petite pierre à ajouter à l'avalanche des cancans, et la conversation ne mourra pus de sitôt.
Le légende biblique eat malheureusement très vraie psychologiquement : les fruits de l'arbre du mal sont bien plus savoureux que les fruits de l'arbre du bien.
Je ne sais pus s'il est vrai que les peuples heureux n'ont pas d'histoire : mais je sais qu'on écrit peu d'histoire ed Buptout qu'on raconte pende chronique sur les
personnes obscurément tranquilles et heureuses. On les admire peut-être, mais en silence ai avec cette légère teinte d'ironie avec laquelle on regarde, dans le monde, tout ce qui est simple, normal et sain. Ce sont des figures trop décolorées, trop uniformes, trop monotones pour notre imagination, car notre œil cherche, dans le paysage humain, des profils plus singuliers et plus hardis dont nous puissions envier la renommée ou qui nous donnent par leur audace le frisson de la peur ou par leur perversité le spasme de l'horreur.
Il y a donc en nous — inconsciemment peut-être — une sympathie, une attraction pour tout ce qui, eu sortant du domaine effacé de la normalité, prend le couleur brilbinte du scandale ou du péché : dans l'air que nous respirons, dans le milieu où uous vivons. Hotte ce mystérieux pouvoir de h» perversion que. M"" Dora Melegari, l'écrivain italien bien connu, appelait avec raison ie prestige du mal.
Pourquoi donc alors, je me le demande, pousser le» hauts cris si le mal exerce sur nous un si grand charme, quand il prend les formes objectives et par conséquent extrêmement intéressantes du crime? A quoi bon protester avec une pruderie ingénue contre la floraison et l'inondation de la littérature des procès, puisqu'elle n'est, au fond, que la manifestation des mêmes instincts qui déterminent la médisance et les commérages ? Comment nous étonner que le crime occupe tant de colonnes de nos journaux et tant de pages de nos livres, si ce qui est immoral et scandaleux occupe tant d'heures de nos conversations ?
Il est malheureusement humain et fatal qu'il en soit ainsi ; nous pouvons le déplorer, mais non le méconnaître ni nous en étonner.
Et du reste, avant de le déplorer, il faut avouer qu'il y a une raison qui n'est ni vulgaire ni vaine à cet inconscient prestige du mal, à cet intérêt morbide suscité par le crime et qui nous rend avides . de chaque détail et passionnés pour l'issue des procès.
C'est que nous sentons, sans nous l'avouer peut-être,, qu'en étudiant les crimes nous nous étudions nous-mêmes, puisque les crimes d'une époque donnée sont un chapitre extrêmement important de l'âme de cette époque ; c'est que nous entrevoyons que le crime n'est pas autre chose que le reflet de notre vie, le révélateur de
nos mœurs, le symbole pathologique de tout ce qui crie au fond de notre cœur, de tout ce qui frémit dans les cellules de notre cerveau. C'est comme la fièvre qui, en marquant les phases de notre maladie, marque aussi le degré de résistance et de force de notre organisme : le crime est la pierre de touche de notre hauteur ou de notre bassesse morale, comme l'ombre est la mesure de notre taille.
Je sais bien qu'il est parfois dangereux de juger un corps d'après son ombre ; mais celle-ci reproduit pourtant toujours, même en les exagérant, les grandes lignes du profil réel.
Il suffit de mettre en comparaison les crimes modernes avec les anciens, il suffit de remonter à travers le moyen âge des époques les plus lointaines jusqu'à nos jours, pour se convaincre que les grands coupables de chaque époque ont toujours été soumis, comme nous le sommes tous, aux influences de leur époque et que ces influences se manifestent aussi dans l'infamie de leurs crimes.
En observant en effet comment et pourquoi ces grands coupables sont tombés, nous nous apercevons de ce qui manquait et de ce qui prédominait dans le siècle où ils vivaient : nous voyons quelle idée morale était alors atrophiée, quels préjugés étaient les plus tenaces, quels principes sociaux étaient les plus répandus.
Ainsi par exemple dans les civilisations primitives à base de violence, où la lutte pour la vie se pratiquait
LITTfcllATURB ET CRIMINALITÉ
essentiellement par la force, où le pouvoir polilirjm: 6b
conquis avec les armes, où la concurrence commerciale se faisait avec les armées et les flotte*, la criminalité était tonte, on presque toute, affairede force.de violent de muscles et procôdail par des moyens féroces: le meurtre, le vol à main armée, le viol.
Au contraire, lorsque la civilisation a base de ruse parut et se grell'a sur l'autre, lorsque la lutte pour L'existence commença & être faite de mensonge et Je dol, lorsqu'on ne conquit plus le pouvoir avec la loi mais avec l'argent, et que la concurrence commerciale se fit avec des faux, alors la criminalité aussi devint moins brutale et plus rusée, elle fut toute, ou presque toute, affaire non de muscles, mais de cerveau, et elle procéda par des moyens insidioux et obscurs: le vol. fraude et le faux.
Et avec le moment historique en n'esl pas seulement la façon matérielle d'accomplir les crimes — violents ou frauduleux m'Ioij les types de civilisation — qui chai, mais c'est aussi ce que j'appellerai l'orientation moi de la criminalité.
Ainsi par exemple au moyen âge, lorsque la religion et la superstition régnaient en souveraines à la
terreur de \'ciu-dcta s les délires plue ou moins .sanguinaires de tous les dé générés avaient toujou teinte religieuse; et par contre, à notre époque où. les théories scientifiques ont pria le il issus, celles—ci uolo-
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rent souvent les penchants déséquilibrés des délinquants ou des fous.
Ce n'est pas que l'on doive aujourd'hui rendre lu science responsable de certains crimes, comme le prétendait quelque myope réactionnaire, oubliant que l'on
ihivrait aussi logiquement rendre ta théologie et l'Egli. >• responsables des crimes anciens ; il faut constater simplement et objectivement que — par un phénomène naturel et universel de mimétisme — le crime se conforme aux différentes époques et aux différentes attitudes de lu pensée humaine et subit l'influence des conditions du milieu historique.
Il y a dans le monde deux sombres asiles — les maisons d'aliénés et les prisons — où l'on enferme, pathologiquement grossies, les tendances du jour : ce sont des musées vivants qui dans une tragique synthèse disent a qui les étudie toutOB Isa gloires H, toutes les misères de la vie que vivent les contemporains. Les maisons d'aliénés révêlent les idées dominant* 18 ie l'époque en nous montrant dans les fous la triste CSJ ca tuie et l'exagérntii 10 maladive des idées géniales ou des erreurs de notre cerveau: — les prisons nous révèlent les sentiments qui guident l'âme humaine, en nous montrant dans les délinquants ceux qui suivirent jusqu'au crime la lueur de leurs passions ou l'emportement aveugle d'ttU de leurs vices.
médecins savent qu'en étudiant dans ces sombres
asiles la psychopathologie de l'humanité ils pourront
UTTKiuTinE et cmviSAr.ni.
mieux comprendre la psychologie normal»' des hommes gains ; et les philosophas s'aperçoivent que, do mùme les gens se révèlent mieux par leurs défauts que par [surs qualités, on juge mieux le» peuples < i les êpo quea en étudiant leurs folies et leurs crimes que leurs vertus. Et peut-être aussi lo public, la grande multitude »]ui nu sait pas donner la raison de ses ca pinces, cherehe-t-iîlli' ÎQoooBciemmenti comme si elle était poussée par l'obscur instinct do l'espèce, dans les crimi dans la littérature des procès, quelque chose de plus que la satisfaction d'une vulgaire curiosité.
Nous vivons à uns époque où l'on sent le besoin, la navra de l'auto-psychologie, de l'introspection ; et un»; intuition nous avertit que c'est précisément dans l'ai lysc du mal que nous trouvons l'explication de notre moi, ta moyen de nous corriger et de nous améliore) .
Si la comparaison ne paraissait pas risquée, j'oseralfl ilii'i que bous noueregardons dans le crime
US nous regardons parfois dans ces miroir- runr.-ives on convexes qui altèrent ou grossissent notre physionomie. Us motif le plus évident, c'est la curiosité ; maïs quelquefois nous sommes déterminés par uao cause moins fatals : c'est-a-diri? que nous nous regardons non seulement par simple curiosité, maïs pournous connaître nous-mêmes h travers les lignes qui, en nous déformant, incitent en évidence, mieux que toute chose, ne défauts caractéristiques.