‹ Littérature et criminalitéChapitre 32 sur 38 · II. — Ce que la Justice devrait être · texte numérisé non relu

II. — Ce que la Justice devrait être

Toutefois, même en admettant, je ne dirai pas cette explication qui pourrait sembler optimiste, mais cette excuse partielle à notre manie de nous plonger dans l'atmosphère brûlante du scandale et du crime, il est certain que l'intérêt du public pour tout ce qui est criminel ou dégénéré est parvenu de nos jours à un degré incroyable et invraisemblable, à un tel comble d'exagération, que l'on peut affirmer que nous sommes en présence d'un vrai phénomène pathologique .

La littérature des procès — avant, pendant et après les débats — est devenue un fleuve dont aucune digue n'arrête plus la crue : les détails les plus inutiles ont l'honneur de devenir des nouvelles du plus haut intérêt ; et la fantaisie la plus échevelée se plaît à les exagérer et à en augmenter la saveur déjà forte par des allusions habiles et des réticences plus habiles encore ; c'est ainsi que l'on sait non seulement tout ce qui se passe dans chaque procès célèbre — ce qui pourrait être un bien — mais encore on apprend et on croit — et ceci est un mal — toute cette masse d'inexactitudes qui pullule autour de la fleur du crime comme les champignons à l'ombre humide des hêtres.

Et il en résulte tout d'abord cette curieuse consé-

Il II I1IIATVKE ET i.UIMIN.W.m;

quence : tandis que de nos jours chaque forme d'activité tend à se spécialiser, parce que l'homme reconnaît que sa vie est à peine suffisante pour lui permettre d'acquérir un certain degré de compétence dans une seule branche du savoir, la forme d'activité la plus délier et dillïcile, qu'est la justice, tend au contraire généraliser, on ce sens que chacun se croit en droit — rien que pour avoir lu quelques articles de journaux — déjuger tel ou tel procès avec cette assurance qui est le privilège des esprits superficiels et incomj tente.

Il faut avoir, ne fût-ce qu'une fois, étudié de près un de ces drames réels, il faut l'avoir suivi point par point dans tous lus documents, il faut «voir cherché à deviner l'énigme dans l'expression du visage des accu ou à en surprendre le secret dans leurs parules révélatrices, il faut savoir quelle conscience scrupuleuse est nécessaire quand ou veut se faire uue conviction BÙre, tranquille, inébranlable, pour comprendre toute l'orgueillusi' bétiae de la prétention de celui qui, de la chaise confortable d'un café ou estaminet de province, juge et prononce son arrêt sommaire selon les impi sions et les nouvelles de seconde main et. selon l'humeur changeante de sou tempérament particulier.

Et pourtant il est malheureusement exact que tout se passe dans la justice comme chez sa pire ennemie, la politique. Tout le monde en effet croit pouvoir discuter de justice comme de politique: la connaissance exacte

LA LITTÉIUTUHE AUTOUR DBS GIUN ES 203

«lus faits n'a aucune Importance; cette préparation d'études qui devrait être comme la base du l'édifice d'un jugement n'est pas nécessaire ; on improvise avec la plus grande sécurité et avec la plus majestueuse conviction d'être en droit de Le faire.

Et cela ne vient pas seulement du fait que la justice et la politique, nous intéressant de près, c'est-à-dire touchant les fibres les plus invisible* de notre vie sociale, rendent légitime de la part de chacun — même de qui est incompétent — la manifestation de sa pen- ; mais elle vient aussi — pour la justice surtout — du Fait que cette déesse, à laquelle nous faisons beaucoup d'honneur en paroles et si peu en réalité, est descendue de son piédestal, a permis à hop de gens de chercher à la tourner à leur avantage particulier, s'est mêlée à toutes les convoitises, à tous les intérêts du monde.

l,i' rêve d'une humanité réellement évoluée et civilisée, ce serait que chaque crime — commis par les humbles comme par les orgueilleux, par les riches comme par les pauvres — fût examiné, de même que chaque maladie, que chaque f o 1 i ■ ■ , que chaque cas pathologique, dans les salles sévères et sereines de la science, par des hommes compétents Bl capables, dont l'unique but fût celui de défendre la société contre ceux qui compromettent les conditions de sou existence ri de guérir — quand cela est poeflible — celui qui Ta oil'ensée.

LITTÉn\TUnE ET CHIMIN.tl.lTK

Et toutes les garanties devraient exister dans cette assemblée scientifique, afin que la justice fût réellement rendus : mais autour de cette salle ne devrait pas s'élever le cri de la foule, qui peut, sans en être coupable et par soif de vengeance comme par élan pitié, troubler U sérénité et l'équité du jugement.

Mais nous sommes malheureusement éloignés, trop

éloignés de ce rêve ! Je dirais même qu'au lieu de tAcber de nous en approcher, nous suivons une route qui va toujours s'en éloignant.

En effet, taudis que la médecine — n'étant pas troublée par des préoccupations sociales et politiques el suivant seulement ce critérium scientifique, qu'il ! isoler les maux, si on no vont pna qu'ils se répandent, — a trouvé avec l'hygiène et l'antisepsie, avec toutes Isa Bayantes précautions qui entourenl les maladies et

ijui les isolent dans des salles d'opération d'une intact. 1 blancheur, le moyen infaillible d'empêcher que la die empire chea l'individu et qu'elle B'étende par la contagion, — la justice, nu contraire, qui devrait pourtant être une médecine sociale, .semble «prouune jouissance à laisser grand ouvertes toutes ses salles, où l'on devrait soigner ce grand malade qu' le criminel, de sorte que tout le flot de la curio: humaine vient la troubler, que tout le souille des passions vient l'égarer, et que tous les microbes du crime en sortent pour empoisonin-i- le milieu, grâce n la presse qui les divulgue et les envoie — comme lu vont

fait du pollen — féconder d'autres crimes à travers le monde !

Page 1