‹ Littérature et criminalitéChapitre 35 sur 38 · IV. — L'Apothéose du Crime · texte numérisé non relu

IV. — L'Apothéose du Crime

Il est hors de doute que la presse augmente cette orgie en la décrivant et en répandant les détails partout. Mais elle l'augmente inconsciemment. Elle est l'artisan ignoré d'autres crimes qui s'accomplissent par suggestion... je dirai journalistique.

Un illustre aliéniste anglais, M. Maudsley, écrivait il y a longtemps, dans son livre classique Le Crime et la Folie, ceci qui est désormais un axiome commun en psychologie, à savoir que c le récit d'un crime quelcon-

Scipio Sigbele l4

que en suggère- l'imitation. L'exemple est contagieux .-

l'idée prend possession de l'an

espèce de fatalité contre laquelle toute lutte est ïmp

sible.

C'est-a-direque les journaux, i d racontant un crime, 'enseignent inconsciemment.

Pour la grande majorité du public, l'émotl tn-

tic devant les détails brutaux et >■ uela

la presse décrit de nos jours les crimes 1l-s plus atros'évanouit certainement après le premier moment «I > tonnement et d'horreur, et nous nous i!:i retournone tranquillement à nos pensées et à nos alTaires ; — m pour une infime minorité, tout ne finit pas si tùt . Quelques-uns — les prédisposés, les dégénérés — conserv longuement cette émotion : le crime si minutieuseiru décrit les a fortement Impressionnés : leur oerveai songe sans trêve, leur âme letransforme hernar:

et un jour ils cèdent à l'obsession, comme cet assassin Le maire qui, après avoir criblé de coups un enfant, disait tranquillement à l'agent de police qui L'arrêtait: l J'ai lu dans le Journal la description d'une scène semblable à celle que je viens d'accomplir, et f ai voulu V imiter. »

On discutait en France, en 1884, le procès Mercier — le meurtre d'un vieillard dont le cadavre avait jeté dans un puits ; — et ou avait trouvé dans la chambre d'Kuplirasie Mercier, la principale coupable, un numéro du Figaro où on lisait dans une correspondance

d'Imola, le récit du crime — célèbre dans les annales judiciaires de la Romague — de ce Paella qui avait tué le prêtre Casta et en avait caché le cadavre dans le puits d'une de ses maisonsde campagne. La famille Mercier, dans un village français, avait donc tué uu homme di; la même identique façon que Paella, dans un pays de la RomagfiQ, avait tué la prêtre qu'il haïssait ! A uuesemblable distance de temps et de milieu, le journal avait porté, sinon l'idée du crime, au moins l'exempta de» moyens employés pour l'accomplir.

Ainsi la presse a été en grande partie responsable de ces épidémies féminines de crimes au revolver et au vitriol qui sévirent à Paris depuis 1880 jusqu'en t890, crimes par lesquels les femmes jalouses et les maîtresses trompées se vougeaient du mari ou de l'amant infidèle. Ce futClotilde Andral,une artiste, qui donna l'exemple de ce cruel amour au vitriol ; ce fut In très jolie Marie Brière qui donna l'exemple de l'amour au revolver ; et dans une courte période de temps — grâce aux journaux qui décrivaient avec les plus charmants adjectifs ces jolies homicides et en faisaient presque des héroïnes — le crime passionnel, mais féroce, ne tarda pas ii devenir à la mode, troublant non seulement les petites têtes de linottes des mondaines élégantes, mais aussi le fier et altier caractère de M"" Clovis Hugues, la femme de l'écrivain génial, du député français bien connu.

Toutefois— eu laissant décote ces exemples, dont il serait trop facile de continuer la liste — j'ai bâte de

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constater qui; le danger et le Péel dommage de la suggestionne la presse sur le public ne consiste pas dans cette contagion matérielle qui après un crime célèbre fait renaître comme par une répétition automatique d'autres crime* semblable*, si vous , il

en est de même pour les suicides : tous les détraqués, tous les neurasthéniques, tous ceux qui n'ont pas une conscience solide trouvent dan* le* journaux un pi texte à se révéler plutôt que la cause de leur malheur* Il est certainement triste que cette suggestion puisse avoir lieu ; mais dans ce cas le journal n*agit pas autrement — pour nous servir d'un exemple usé — que la goutte d'eau qui fait déborder la coupe déjà pleine.

Où, au contraire, l'influence de cette littérature qui île autour des procès comme le brouillard ci tics mar6cageuse8 et méphitiques, prend un caractère; plus dangereux, c'est non pas dans l'entraînement au crime des gens prédisposés déjà, mais dans le trouble et souvent aussi dans la perversion qu'elle cause i n-i moral du public, en entourant de sympathie et en idéalisant presque le crime, même aux yeux de la majorité des gens honnêtes.

Cette perversion du sens moral, qui va se consommant peu ii pi a par la littérature criminelle et qui ; mt -être 1* pire caractéristique de notre époque, se "ii tout au moins commence, inc ut.

commence grâce a l'excessive importance que les journaux et les livres qu'on publie à propos des

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grands crimes et des grande criminels donnent justement à ces grands criminels. On ne se contente pas, comme on devrait le faire, de raconter le fait et de donner les détails essentiels de la vie du coupable. On écrit une vraie biographie, où le détail scientifiquement utile coudoie le détail inutile et stupide, biographie qui va — comme celle de Pranzini, par exemple, l'assassin qui fit tourner la tête à toutes les Parisiennes — du récit de ses prédilections littéraires h !a description de ses habita et au nom de son tailleur, de la low admira tive pour les bons mots avec lequel il égayait les audiences à la publication quotidienne des menus de ses dîners !

C'est-à-dire que le criminel célèbre reçoit les mêmes honneurs que l'homme illustre : chaque détail qui le touche est lancé à la foule comme s'il était un demidieu.

Ceux qui peuvent l'approcher, recueillir une phrase de sa bouche, un sourire de ses yeux, une confidence de son cœur, ceux-là s'en glorifient comme d'uac faveur insigne. Un jounia liste français tarés; connu qui avait voyagé de Paris à Lyon avec Gabrielle Bompard (oelle qui, de concert avec Pâmant... de cour, avait b iliins un guet-apena l'amant... qui payait), racontait dans son journal, avec des phrases pathétiques, l'émotion qu'il avait ressentie en serrant la main de la petite et capricieuse homicide !

Et le public, en face de ces exagérations pathologi-

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