n'es! pas en vaiuque la science expérimentale a
combattu la croyance au libre arbitre, laquelle, jusqu'ici, entravait trop souvent la recherche des causes dos phénomènes humains. Il y a peu d'années encore, on croynitquo le crime, la prostitution, le vagabondage, l'alcoolisme, toutes les formes, enfin, de la misère et de lu dégénérescence étaient le fruit de la libre volonté de l'homme : aujourd'hui la science nous assure qu'ils ne sont quo la fatale conséquence de conditions anthropologiques et de milieu, les douloureux symptômes de maladies morales dont l'individu n'est pas plus responsable que de ses maladies physiques, mais dont malheureusement on le guérit plus difficilement que de celles-ci.
11 était donc naturel qu'à la place de la haine et de la pour du mal, — sentiments bien lâches que notre siècle avait connus à son tour — l'humanité apprit peu à pou la douceur d'un sentiment moins dangereux et plus élevé: la compassion pour le mal.
On comprit qu'au lieu de punir le vice et le crime par une inutile et tardive vengeance, il valait mieux tacher d'étouffer leurs germes, avant qu'ils pussent éclore dans la boue, pareils à des fleurs de poison et de mort ; et l'artiste seul pouvait aider le savant dans cette œuvre sainte de prévention et d'épuration.
Il est impossible de soigner des plaies sans les découvrir : et comme le livre aride du savant n'aurait jamais pu révéler aux heureux et aux honnêtes de ee monde tout ce que la lie sociale des criminels et des
malheureux a de dangereux et de pitoyable, il a fallu que le livre passionné, de l'artiste vînt donner un frémissement de pitié à l'âme des lecteurs. . .
Le roman naturaliste est un allié delà science moderne, ainsi que l'est — dans un autre champ d'action — le roman socialiste ; et la crise morale et économique que nous traversons devait inévitablement avoir son contrecoup dans la littérature. La conscience moderne est agitée par le souffle puissant de l'altruisme : en ce moment-ci, rien ne nous intéresse et ne nous occupe autant que, d'un côté, tout ce monde de malheureux dont nous avons, jusqu'à présent, récompensé la muette et patiente souffrance par une indifférence bien souvent dédaigneuse, et, de l'autre côté, tout un monde de délinquants que nous méprisions sans même les étudier, et pous' lesquels nous croyions que la prison et le bagne étaient un remède suffisant. Aujourd'hui — grâce peut-être àl'aiguillen de la peur — nous sentons que ta temps est venu d'abandonner ce mépris et cette indifférence coupables, et nous tâchons d'arrêter le flot croissant de la misère et de la criminalité avec des barrières plus efficaces que celles que nous avions élevées jusqu'à présent.
Etait-il possible que l'art restât étranger à cette générale préoccupation ? Devait-il s'immobiliser dans la contemplation de l'idéal, tandis que la réalité demandait son aide en pleurant ? Aurait-il été juste de continuer à chanter la beauté et la bonté, pendant que le
10 LITTÉRATURE ET 6RIMINALITÉ
malheur et la faute criaient désespérément leur douleur ?
Et, d'autre part, les écoles littéraires qui n'ont pas de préoccupations ni d'intentions humanitaires et qui même les dédaignent et exaltent les droits de l'égoïsme, pouvaient-elles retracer des types d'individus honnêtes ou exalter la vertu, lorsque tous — dans ce troublant commencement de siècle — nous sommes ou nous croyons être plus ou moins neurasthéniques, ou détraqués, ou malades ?
©n a défini — et non sans raison — certains écrivains comme des « Mithridates de l'Art, habitués à se nourrir de pensées morbides » ; ils sont forcés de s'y habituer,- car le poison est répandu dans tout le milieu où nous vivons, et non pas seulement dans leurs veines.
Voilà donc le motif qui réduit la plupart des artistes à jouer le rôle de cliniciens étudiant et analysant des cas pathologiques ; voilà pourquoi la littérature est désormais une espèce de psychopathologie.
Toutefois je m'attends à une critique facile : vous avez dit la vérité, — m'objectera-t-on — mais elle n'est pas chose nouvelle. L'art a toujours été de la psychologie, et, par conséquent, de la psychopathologie. A côté des types classiques de la Beauté et de la Vertu qui sont venus jusqu'à nous à travers la peinture, la sculpture et la poésie, nous voyons les types classiques de la difformité et de la monstruosité morale
l'œuvre de g. d'annunzio II
et physique. Pour n'en donner qu'un seul exemple, et sans sortir de la littérature, est-ce que le génie de Shakespeare n'a pas créé avec Hamlet, Othello et Macbeth les trois incomparables types du criminel-fou, du criminel-passionné et du criminel-né ? Il n'y a donc rien de nouveau sous le soleil, conclura la critique : et elle a raison, mais en partie seulement. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil — nous sommes d'accord — mais rien de nouveau quant à la substance, et non quant à la forme, ou, pour mieux dire, à la méthode. Or, la méthode est tout, aussi bien pour l'Art que pour la Science.
Par un don singulier d'intuition, les artistes des temps passés décrivaient avec une exactitude scientifique les manifestations de telle maladie mentale qu'ils voulaient représenter ; les artistes contemporains n'ont pas besoin d'intuition : ils savent. Shakespeare écrivait à une époque où la psychiatrie et l'anthropologie criminelles n'existaient pas encore. Zola a reconnu avoir lu tous les ouvrages de Lombroso, et aucun de nos grands et vrais romanciers actuels n'ignore les conquêtes modernes de la psychiatrie et de la psychologie.
Nous faisons aujourd'hui consciemment, grâce à la culture que l'on peut puiser dans les livres, ce qu'on faisait autrefois par divination, ou inconsciemment.
Voilà la nouveauté de l'art que l'on nierait en vain, et voilà pourquoi même le plus modeste des écrivains
peut se permettre d'examiner les types idéals de délinquants ou de dégénérés qui ont jailli de la fantaisie d'un artiste, pour se rendre compte s'ils sont vrais, ou non, devant la Science. .
Les Ouvrages en Prose
1° Les types de Jean Episcopo, de Tullius Hermil et ^'Isabelle
En relisant par ordre chronologique toute l'œuvre en prose de Gabriele d'Annunzio, j'ai passé par une suite d'émotions étranges, que je voudrais synthétiser ainsi :
— artistiquement — il m'a semblé sortir d'un de cesconcerts de musique classique dont le profane peut ne N pas sentir la majestueuse beauté, mais dont il comprend et admire la grandeur de style et la pureté de forme ;
— intellectuellement — il m'a semblé que je venais de lire quelques obscures pages de Nietzsche ou un morceau de- la prose limpide d'un philosophe grec, tellement le parfum de l'antique sagesse se mêlait aux idées géniales parfois, mais folles plus souvent encore, d'un malheureux philosophe moderne ; — moralement — je me suis demandé si les progrès de la civilisation avaient été tout à fait inutiles et si nous en étions à subir le
i 1 1 i f ;i;ati rtF. r.r CniUlNALITfi
joug de la luuivclli; «timiuoralissime tyrannie de l'autocratie individuelle, nous qui avions lue toutes les tyrannies.
Et de la même façon que les impressions que j'avais gardées de l'ensemble de cette ogovre M eontredieaioûl en niiiii Ame, de môme les personnages principaux qui ressortaient de ces pages comme du fond d'un tabli étaient différents et se contredisaient entre eux : ceux-ci sortaient de la réalité de la vie ; ceux-là, du caprice d'une fantaisie qui, a force de courir après l'originalité, Unissait bien Bouvent pur attraper l'invraisemblance.
Parmi les premiers, Jh n'hésitai pas à placer Jeai BpiSCOpo, Tullius ilrrmil, et Isabelle, la pauvre folle du •■ d'un matin dt i ips.
A propos de Jean Episcopo et de L'Innocent (1), h critique littéraire a accusé M. d'Annunzio, sinon de plagiat, tout au moine d'une russophilie exagérée : ot il est hors de doute que dans ces deux roman-, OU, pour mieux dire, dans la confession des deux criminels, on sent le souffle de l'esprit — et BOUVenl retrouve les mots — de Dostojewski et de Tolstoï. i bous Importance. Si c'est de l'imitation.
elle est bien Faite; car si les types. de Ktkita «dan* La Puissance des Ténèbres et de liasholnikoff 'dans Crime et le chutimr.nl sont vivants et vrais, leurs frères intellectuels, Jean Episeopo et Tullius Hermil, sont tout aussi vivants et vrais.
1. L'tnnucr.rit a été traduit en français sous ce titre : L'intrut.
L ŒUVRE DE G. D ANNINXI-.
J'oseraî dire que Jeun Episcopo est le type scientifiquement parfait du neurasthénique moral, dont l'alcoolisme a fini par obcurcir les faibles facultés volitives, et qui devient assassin dans une de ces tempêtes psychologiques qui bouleversent les consciences les plus honnêtes <-t trunsforrnHiit un lupin an lion.
Et Jean Episcopo e9t un vrai lapin, tellement sa lâcheté est grande. Non seulement il supporte, sans le moindre élan de révolta, la blessure que Jules Wanzer lui fait, en lui jetant un verre à la tète, mais à partir de ce moment il devient l'esclave. \a chose de son despotique ami.
« Je 06 pouvais prendre envers lui — avoue Episcopo — une autre attitude que oella du chien apeuré... — Cet homme m'enleva du coup toute sorte de dignité* humaine, aussi facilement qu'il m'aurait arraché un cheveu il>' la tète. Et je n'étais p;is hébété, non. J'avais pleine conscience de mes actes, nne conscience claire et nette de tout: de ma faiblesse et de rnoo at»j< i !ion,et surtout de l'absolue impossibilité où j'étais de me soustraire su pouvoir de cet homme... Dès quoje me trouvais SU [nôsence île mou bourranu, je /ie pouvais plus vouloir... Ah ! monsieur, no pourra-t-on jamais me révéler ce mystère avant que je meure? Il y a donc BUT la terre des hommes qui peuvent devenir lea esclaves d'autres nommes, rien qu'en le3 rencontrant ? Il est donc possible d'enlever à une créature sa volonté, tout
comme on lui ôterait des doigts un brin de paille ? On peut donc faire cela, monsieur ? »
La science répond affirmativement à l'anxieuse demande du neurasthénique. Oui, il y a des caractères impérieux et mauvais qui savent s'emparer des faibles et en faire les esclaves de leur volonté : il en résulte les couples dégénérés, qui sont composés d'un individu fort (l'incube) qui hypnotise l'autre individu faible (le succube), qui anéantit sa volonté et qui le traîne au vice, au crime, à toutes sortes d'abjections morales, comme un automate (1).
L'art de M. d'Annunzio a merveilleusement reproduit un de ces couples dégénérés dont la littérature scientifique nous donne un grand nombre d'exemples, et il a eu — jusque dans la catastrophe où aboutit son livre — l'intuition de la façon tragique dont cet étrange lien de servilité et d'impériosité se rompt généralement dans la vie réelle.
Lorsque la mesure est comble et la patience à bout et que le plus fort exige du faible un nouveau renoncement ou une lâcheté qui aille au delà de toute possibilité humaine, il arrive parfois que le faible se révolte et qu'il se venge de son maître par un seul acte d'énergie, d'autant plus féroce que le temps de sa résignation passive aura été plus long. Ce phénomène individuel est parallèle au phénomène collectif de certains peu-
1. Voir mon livre : Le Crime à deux. Essais de psychologie morbide. Paris, Lyon, Storck et Masson, éditeurs.
l'oeuvre de g. d'annunzio 17
pies, lesquels après avoir, pendant des années et des siècles, tendu silencieusement le cou au joug d'un despote, trouvent enfin en eux-mêmes la force et l'audace de réaliser en un jour une sanglante révolution.
Ainsi, Jean Episcopo, après avoir supporté que Jules Wanzer lui vole sa femme, — preuve suprême de domination, semblable au droit du seigneur au moyen âge — ; après avoir souffert d'être le serviteur complaisant des deux amants ; après avoir permis, non seulement que Jules Wanzer lui vole sa femme, mais qu'il la frappe, dans sa propre maison ; — le voilà saisi tout à coup, comme un lapin enragé, par une crise de férocité ; et un jour, en entendant un cri aigu de son fils, de son pauvre petit Cyrus, dans la chambre à côté, il imagine que ce cri est causé par les coups de Wanzer; poussé par une force prodigieuse il court jusqu'à eux, et voyant les grandes mains de Wanzer sur le corps de l'enfant, il prend un couteau, et « deux, trois, quatre fois de suite, il l'enfonce jusqu'au manche dans le dos de son ennemi ».
La victime s'était vengée de son bourreau, et la vengeance était psychologiquement très naturelle, tout comme l'analyse de la vie de ce neurasthénique était — au cours de l'histoire — d'une sculpturale évidence et d'une rare précision scientifique.
Le personnage de Tullius Hermil dans L'Innocent est
Scipio Sighele s
LOTÈnATOnB et rniMiNAUTi':
bien différent de celui do Jean Episcopo, mais il tout aussi vrai. Tullins IIlm'iiuI n'est pas infanticide dans un * -i 1 1 ( ■< n-t . - 1 îi <- 1 1 ( de passion, mais par un froid calcul : il est uu criminel-né ; non pas brutal et atavique, non pas de ceux qui ont le courage il-' leur «rime el qui tUCnt par le moyeu puéril vi dangereux du couteau et du poison ; mais, il est un criniiiiel-nè civilisé
et moderne, qui lait, pur un singulier raffinement de crii.-niti '. que L'air glacé de la nuit tue l'enfant ({ni esta sa femme, et non à lui. Tontes ses facultés sont toujours éveillées ai puissantes ; une seule lui fait défaut, par atrophie congénital* ; le sens moral.
Il est un égoïste, dans la signilication la plus absolue ii hi plus répugnante du mot: il déclare que Le i (!■ tons les hommes intellectuels, c*est d'êtres constamment infidèles à une femme constamment Adèle »; il éprouve une jouissance à déchirn r l'âme de me,
Juliaiu-, avec la publicité insultante de ses liaison?,; et, il atteint le comble de l'absurdité en voulant défendre cette thèse, qu'il s eu raison de torturer sa femme, parée que celle-ci a eu ainsi le moyen de devenir héroïque par sa résignation, [lest, en somme, un de ces Imudits élégamment haiiillés que l'on rencontre dans le monde et dont la perfidie i liée sous des façons correctes
tous le charme d'un esprit agréable.
( les individus — moins rares que l'on as croit — restent ou apparence honnêtes, selon [i pénal, tant que leur egoïsmene rencontre pas d'obstacles - le jour