‹ Littérature et criminalitéChapitre 8 sur 38 · I. — Un Précurseur · texte numérisé non relu

I. — Un Précurseur

Eugène Sue, l'auteur des Mystères de Paris, est un oublié en littérature. Je ne crois pas qu'au point de vue artistique il mérite une réhabilitation : même si je le croyais, je n'aurais pas l'autorité nécessaire pour la tenter. Mais au point de vue scientifique, son œuvre, ou tout au moins une partie de son œuvre, est une moisson assez riche pour que l'on puisse y glaner des observations utiles.

Il est curieux qu'en relisant certains vieux romans f on constate que, si la forme est surannée, éloignée de nous et condamnée par notre code littéraire, la substance, c'est-à-dire les idées que ces romans défendent et soutiennent, a, au contraire, toute la saveur des idées modernes. C'est un singulier contraste avec certains de nos artistes, qui non seulement font abstraction, dans leurs romans ou dans leurs drames, de tout ce qui est une manifestation de la vie ou une aspiration contempo-

Scipio Sighele 6

LITTERATURE ET CRIMIXAI.ITf

raine, mais encore qui aiment à décrire et à exalter des époques et des sentiments perdus dans un passé lointain et que la civilisation a dépassés à jamais 1

Eugène Sue, par exemple, est un précurseur de l'anthropologie criminelle. Et il n'est pas un précurseur inconscient, il n'a pas entrevu par hasard, à travers des éclairs d'intuition, la lumière qui devra dans la suite briller perpétuellement : il est un précurseur conscient, jo dirai môme systématique, ayant un but nettement déterminé et de nombreux matériaux pour soutenir sa thèse.

Dans les premières pages du plus célèbre d'entre ses romans, il expose son programme ainsi : « Je veux tâcher de mettre sous les yeux du lecteur quelqucséj.isodes de la vie d'autres barbares, aussi en dehors de notre civilisation que le sont les populations sauvages décrites par Cooper » ( l) ; et ces autres barbares, ce sont les délinquants. « Ces hommes ont des mœurs à eux, des femmes à eux, un langage à eux: langage mystérieux, rempli d'images funestes, de métaphores dégouttantes de sang. Connue les sauvages, ces gens s'appellent entre eux par des surnoms empruntés à leur cruauté, à leur énergie, à certains avantages ou » certaines difformités physiques... »>

Il eut ainsi l'intuition de la distinction fondamentale, physiologique ut psychologique, entre les hommes qui

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