ta P/nZosop^ie po4'(ni;e, juillet-août
qui, la plaçant au nœud même des révolutions religieuses et politiques, lui inspirera la vaste et féconde vue d'une humanité puissante régissant sagement le globe terrestre. Tout cela est inconscient chez Aristophane et Rabelais; mais tout cela se marquera dans ces bouffonneries qui, à leur temps, furent un événement social aussi bien qu'un événement littéraire. Ra-. bêlais aurait pu être un Aristophane, c'est-à-dire flageller son époque en rehaussant le passé; cela était facile, car le seizième siècle offre toutes les prises qu'on voudra à la plus véhémente critique; mais la grandeur de son esprit l'en préserva. Aristophane n'aurait pu être un Rabelais; car toute vue d'avenir, si elle avait été réelle, aurait été une vue de désespoir; et nul ne pouvait imaginer combien d'années et de détours seraient nécessaires pour que la société, d'antique devenant moyen âge, se rassît et continuât son développement.
Il ne faut pas se laisser tromper par ce mot de comédie qui désigne les pièces d'Aristophane. Cette comédie antique n'est point la nôtre. On n'y trouve ni action, ni nœud, ni intrigue; c'est une suite de scènes vives et pétillantes, sans autre liaison (jue la critique, à chaque occurrence, des choses et des hommes politiques d'Athènes. De la sorte, elle se trouve très-comparable avec l'œuvre de Rabelais, qui groupe autour de quelques personnages permanents, non point pour le théâtre il est vrai, des récits pleins de malices pénétrantes et de vérités hardies. Tous deux ont le don et le guùt de la fantaisie. Aristophane met en scène les dieux, les guêpes, les oiseaux, les nuées. Rabelais se joue avec ses géants, ses diables de Papefiguière, ses Papimanesetsa dive bouteille. Aristophane, en sa (lualilé de conservateur, ne parait pas redouter
la ciguë, mais il ne manque pas de courage, et met sur le théâtre le puissant démagogue Cléon. Rabelais, novateur, craint les fagots; il saxance jusqu'mt. feu exclusivement, comme il le dit; et surtout il se gare, tant qu'il peut, derrière cette belle idéalisation delà royauté d'alors, Grandgousiei\ Gargantua ei Pantagruel; d'ailleurs, il compte sur ses bouffonneries, pour se faire pardonner ses témérités.
Il y a encore un autre côté, et c'est un méchant côté, par lequel ils se ressemblent, c'est la grossièreté et l'obscénité. Pourtant je fais une différence, c'est du moins ainsi que je sens, et je trouve cela plus supportable dans Rabelais que dans Aristophane. Rabelais, c'est un livre; on le tient à la main, on est seul, et ses gros mots ne sont pas articulés, ne viennent pas effaroucher l'oreille, et n'excitent pas le dégoût de l'obscénité en commun. Au contraire, Aristophane, c'est un théâtre; un immense public est assemblé, les femmes y sont, les gros mots tombent sur cette foule, qui rit et ne rougit pas. Il y a déjà longtemps que ce cynisme public m'a fait rabattre de l'opinion trop favorable au niveau du développement hellénique. Tout se tient dans les choses morales; et il ne se peut qu'il y ait beaucoup de délicatesse dans le reste, quand il y en avait si peu en ceci. Mon observation se vérifie immédiatement dans le seizième siècle, qui se plaisait tant aux obscénités sur le théâtre et dans les livres, et qui y alliait si volontiers la violence, la perfidie et la cruauté. On n'oubliera pas non plus combien étaient grandes la cruauté, la perfidie, la violence au quatrième siècle avant l'ère chrétienne, au temps des aristocraties qui écrasaient les démocraties, des démocraties qui fra[)paient les aristocraties, au temps de Lysandre dont on connaît la prati({ue à l'égard des serments, au temps
ARISTOPHANE ET RABELAIS. loij
(le (uute sorte de tyranneaux qu'un coup de violence mettait en possession d'une ville.
C'est à l'époque des trente tyrans, avant eux et après eux, qu'a vécu Aristophane; il est l'ardent défenseur de la république; et ses comédies sont une arme politique dont il se sert, non pour la désorganiser, mais pour la soutenir. Comment comprend-il cette défense? Pas autrement qu'en vantant le passé et en recommandant le retour vers ce qui fit jadis la gloire et la force d'Athènes. Dans cette célèbre satire où il exposa à la risée dans Socrale toute la philosophie comme téméraire, immorale et désorganisatrice, il introduit deux personnages, le Juste et l'Injuste, représentant, l'un lès anciennes mœurs, l'autre les nouvelles. Ils plaident l'un contre l'autre, et le Juste est vaincu. Voici le plaidoyer du Juste : « Je vais dire quelle était « l'ancienne éducation aux jours florissants où j'en- « seignais la justice, où la modestie régnait dans les « mœurs. D'abord, il n'eût pas fallu qu'un enfant lit « entendre sa voix. Les jeunes gens d'un même quar- « lier, allant chez un maître de musique, marchaient « ensemble dans les rues, nus et en bon ordre, la «neige tombât-elle comme la farine d'un tamis; là « ils s'asseyaient les jambes écartées, et on leur appre- (( nait ou l'hymne : « Redoutable Pallas, destructrice « des villes, » ou « Cri retentissant au loin; » ils con- « servaient la grave harmonie des vers transmis par « les aïeux. Si (juehiu'un s'avisait de faire (juel(|ue « bouffonnerie ou déchanter avec les inilexions molles «et recherchées, introduites par Phrynis, il était « frappé et châtié comme ennemi des Muses. Au gym- « nase, ils devaient être assis les jambes étemlues,
«pour que les voisins ne vissent rien d'indécent
«On ne leur i)ernuîltait de manger ni rail'ori, ni
« l'aneth réservé aux vieillards, ni céleri, ni poisson, «ni grives; ils n'eussent jamais croisé les jambes... « C'est cette éducation qui forma les guerriers de Ma- « ratlîon {Les Nuées). »
Dans une autre pièce, sous la forme burlesque qui lui est propre, il célèbre l'attachement des femmes aux anciennes coutumes, a Je vous ferai voir combien les a femmes sont plus raisonnables que nous. D'abord il « n'en est aucune qui ne lave la laine dans l'eau (( chaude, à la manière antique; on ne les voit point es- « sayer de nouveautés. Le salut d'Athènes ne serait-il « pas assuré, si elle agissait de même, et si elle ne « cherchait pas les innovations? Elles s'asseoient pour « faire griller les morceaux comme autrefois; elles por- « tent les fardeaux sur leur tête comme autrefois; elles «pétrissent les gâteaux comme autrefois; elles mal- « traitent leurs maris comme autrefois; elles ont chez « elles des amants comme autrefois; elles fraudent sur « les dépenses de la cuisine comme autrefois; elles ai- « ment le vin pur comme autrefois; elles se plaisent « aux ébats voluptueux comme autrefois {U Assemblée « des femmes). «
Je mets encore ce passage sous les yeux du lecteur : « Voici ie moment d'éveiller ton esprit fécond en res- « sources et ta sollicitude pour les intérêts du peuple. « C'est dans l'intérêt de la prospérité générale qu'il « tauL déployer cette intelligence habile qui assure à « un peuple civilisé toutes les jouissances de la vie, et « lui montre ce qu'il est capable de faire. Voici le rao- « ment; notre républi(|ue a besoin d'un plan sagement « conçu; mais n'essaye rien qui ait déjà été praticfué « ou proposé; car tout ce qui est ancien les ennuie « {L Assemblée des femmes). » Tout ce qui est ancien les mnm'e/Sans doute, si le nouveau, l'innovation appor-
tait plus de grandeur et de stabilité à la république, Aristophane n'y aurait que reprendre; mais loin de là, tout déchoit, et dans son illusion il crie : Que cherchezvous, insensés? le remède est près de vous; revenez aux idées et aux mœurs des aïeux.
Tous ceux qui sont familiers avec l'histoire grecque de ce temps savent que les principaux d'Athènes tenaient en très-petite recommandation la démocratie de leur patrie, et qu'ils inclinaient vers le gouvernement aristocratique et, en particulier, vers celui de Sparte. Il est de fait que Sparte triompha de sa rivale après une longue lutte de vingt-huit ans, et qu'elle régna sans conteste pendant quelque temps. Mais que fit-elle de cette prépondérance? absolument rien. Elle la perdit, tomba à son tour dans la décadence, passa par le joug des tyrans et finit par devenir dans le mouvement politique général aussi insignifiante qu'Athènes vaincue. L'aristocratie ne la sauva pas plus que la démocratie n'avait sauvé la cité de Minerve. Dans ce que devint Athènes, il n'y a rien à arguer de son gouvernement. Voyons donc ce qui attendait cette ville, glorieuse entre toutes, et en face de quoi Aristophane, avec sa critique et ses conseils, se trouvait réellement placé.
Les causes de dissolution étaient profondes et bien éloignées de la vue et de la portée des hommes d'État. Que peuvent d'ailleurs les hommes d'État quand ils ne sont pas soutenus par un milieu favorable? Athènes, relevée de la défaite infligée par Lacédénione, reprit position dans le petit monde helléni(|ue; mais ce ne fut que pour un intervalle très-court; la Macédoine se dresse et profite de la faiblesse croissante des démocraties et des aristocraties pour fonder son empire. Du moins, dans cette lut(e suprême entre la liberté hellé-
lo6 LITTERATURE ET HISTOIRE.
nique et l'asservissement aux Macédoniens, Athènes, grâce à Démosthène, eut la bonne fortune de mourir d'une mort héroïque et (|ui, comme le dit lui-même le grand orateur, ne fit pas honte aux vaillants de Marathon. Certes, si à ce moment Sparte avait conservé le moindre reste de la solidarité hellénicjue, ses bataillons se seraient trouvés, à côté des Athéniens et des ïhébains, au dernier rendez-vous de Chéronée. Philippe, Alexandre et leurs successeurs batailleurs sont les maîtres. Est-ce tout? non. Voilà que de l'Occident lointain s'élève le peuple conquérant par excellence; Rome met sa main puissante sur la Grèce, respectant sa captive, et faisant pour elle la seule chose qui pût être faite, c'est-à-dire recueillant ses lettres, sa philosophie, sa science; inestimable trésor et salut de l'humanité. Est-ce tout enfin? non encore. Voilà que d'un Occident encore plus lointain et du Nord sortent des hordes de barbares, les Germains, les Goths, les Huns; ils passent sur la Gaule, sur l'Italie, sur la Grèce; et, quand enfin le débordement en est épuisé, qu'ils se fixent et que commence un ordre nouveau moitié barbare, moitié romain, Athènes échoit à l'empire d'Orient, et il n'y a plus rien à dire d'elle; tout rôle lui est ôté dans les destinées humaines.
Mais peut-être que, prête à périr de cette grande mort politique, Athènes et la Grèce ont conservé le foyer des idées, foyer toujours prêt à se raviver et à redoimer la force à qui la mérite. Il n'en fut rien. Ce splendide Parlhénon va être mutilé et transformé en église; les statues où resplendissaient la beauté idéale et le génie de Phidias, qualihées par Lactance de poupées fardées, vont être traitées comme des poupées et cassées par des mains fanatiques et grossières. Saint Paul ()rêcha la résurrection des morts à l'Aréopage et
fut raillé par la savante Athènes. (Certes la savanle Athènes avait raison de prêter une foi médiocre à la résurrection des morts; mais elle avait tort de mettre le monde sous la garde de Jupiter, de Minerve, d'Apollon et de tous les autres; conception multiple qui, vu l'évolution mentale, ne pouvait plus soutenir la concurrence de la conception unique d'un seul moteur. Le christianisme balaya sans retour le polythéisme hellénique. Les lettres, les arts, les sciences n'échappèrent pas au destin qui les condamnait; ce sol, jadis si fécond, cessa de les porter; tout fut jeté aux (]uatre vents; et c'est la civilisation générale (|ui, assaillie elle-même, mais finalement victorieuse, recueillit ces débris et en fit son plus précieux trésor. Enfin je ne sais plus quel empereur chrétien ferma les écoles d'Athènes restées païennes; ces derniers des Athéniens, comme par une dérision du sort, allèrent chercher un asile auprès du roi de Perse; et tout fut dit pour la Grèce jus(]u'au moment où une petite Hellénie, se portant héritière, a demandé à l'Europe ses sympathies, sa protection et la communication de son savoir.
Ce n'est pas (\ne, dans cette longue dissolution plutôt que rétrogradation, on n'ait essayé de se l'elenir, de se reformer autour de quelque position meilleure que les autres: tout fut en vain; et le terrain se déroba constamment sous les pieds. La Grèce lit un elfort de ce genre quand elle essaya de repousser le joug des Macédoniens. Plus tard. Home fut appelée à une semblable éi)reuve; elle perdit la partie contre les Césars. En même temps, on demandait à la philosophie ce que la politi<iuc refusait, et l'on se constituait en groupes autour (1(! Platon, d'Aristole et de Zt'm)n ; le stoïcisme se rendit le dernier, et sous les empereurs il rallia une élite (|ui donna de grands exemples. Là
n'était point, l'événement le montre, le noyau, le germe d'un nouvel ordre social. Le ralliement, c'est-àdire un premier groupement susceptible de s'étendre incessamment et de se développer, ne commença qu'avec le christianisme. Dès qu'il eut franchi les limites de la Judée et semé quelques Églises grécoromaines, le mouvement de reconstitution ne s'arrêta plus. D'abord on fonda la société religieuse; et, bien que les circonstances devinssent singulièrement mauvaises, la société civile se fonda à son tour sous la discipline intellectuelle et morale de la religion qui l'avait précédée. Ce régime catholico-féodal n'était pas destiné à toujours durer; mais il était tel qu'il put se dissoudre sans que le cours des choses sortît, comme cela était arrivé lors du régime antique, de sa grande teneur; loin de là, à mesure qu'il s'etfaçait, il laissait apparaître la puissante ère moderne, l'industrie et la science.
Quand on considère de la sorte la trajectoire de la civilisation, on se demande, non point pour lutter puérilemeut contre les faits accomplis, mais pour les mieux comprendre, comment il est advenu qu'elle ait subi de pareilles perturbations; car enfin la ligne directe était que la brillante Grèce ne s'éclipsât pas et qu'elle demeurât l'assise solide sur laquelle le reste s'élèverait. De la sorte, beaucoup de temps, ce semble, beaucoup de catastrophes et beaucoup de souffrances aurait été épargné. La trajectoire a, nous le savons maintenant à posteriori, pour formule : substituer aux notions fictives les notions réelles, construire la science positive, et, sous sa direction, accommoder le mieux possible nos destinées à la constitution du globe, à la constitution de l'homme, à la constitution des sociétés. Ainsi l'idéal aurait été, au temps de Périclès, de Socrate et d'Aris-
topliane, de conserver l'ordre de choses et d'attendre, en le conservant, que le savoir positif fût assez fort pour prendre, sans l'inutile catastrophe du monde ancien, la place qu'il occupe dorénavant parmi nous. Mais, pour que cela fût possible, il fallait deux bases qui faisaient défaut à ce moment : l'une matérielle de domaine et d'extension ; l'autre intellectuelle et de principes toujours démontrables et capables de résister à la plus sévère discussion.
La base matérielle de domaine et d'extension est relative à l'étroite limite dans laquelle était renfermé le peuple civilisateur par excellence, celui qui, avec raison à ce point de vue, traitait les autres de barbares, n'en déplaise à l'antique Egypte, à l'orgueilleuse Babylone et à l'opiniâtre Judée. Cette toute petite Europe, qu'on appelait l'Hellénie, ne pouvait résister à ce vaste monde qui la pressait à l'Orient et à l'Occident, et il suffit du Macédonien pour la décapiter. Même l'empire romain, devenu héritier de la mission de la Grèce, ne fut pas encore assez solidement assis pour braver tous les conflits extérieurs, et succomba sous le flot des peuplades de la Germanie et de la Scy- -thie. Depuis, il y eut encore des craintes, mais il n'y eut plus de catastrophes; et l'Europe, avec ses essaims d'Amérique, d'Australie et d'Afri(iue, est désormais en état de défier tous les orages de ce genre. Mais, nousmêmes, que penserions-nous de la stabilité de notre civilisation, si nous n'étions qu'un nombre tout petiten face de multitudes infinies, et sans autre ressource (ju'un peu plus de discipline contre de formidables agressions? L'industrie, guidée par la science, multiplie sans limites les forces individuelles; un vapeur cuirassé coulerait toute la flotte du grand roi, contre laquelle la Grèce n'avait (jue des rames et des rameurs.
IfiO LITTÉRATURE ET HISTOIRE.
Eli cet clat, à un moment donné, le petit monde fut vaincu par le grand.
La base intellectuelle et de principes toujours démontrables concerne le polythéisme qui formait la trame de la société hellénique. Il n'est pas besoin de dire que rien n'était moins démontrable que la gestion du monde par Jupiter, le gouvernement de la mer par Neptune, et celui de la terre par Démêler. Aussi, malgré la vigilance des Athéniois qui défendaient leurs dieux comme autant de palladiums delà cité (et -ils n'avaient pas tout à fait tort), le crédit des divinités baissait sensiblement devant la raillerie des uns, le raisonnement des autres et l'indifférence de beaucoup. De ce côté, le milieu hellénique restait ouvert à toutes les décadences; il était impossible que les croyances antiques se maintinssent; la solution, s'il en advenait une, ne pouvait être que théologique ou métaphysique. On sait qu'en efïet une solution advint : Israël donna son monothéisme, la Grèce donna sa philosophie. Dans la nouvelle religion, ce ne fut pas le dogme monothéi(iue qui eut l'efficacité sociale; car on voit, par l'exemple des musulmans, qu'un monothéisme peut être tout à fait improgressif; mais ce qui importa beaucoup, ce fut le caractère moral qu'elle imprima à toutes choses. Conlier la direction à une morale elfective, en un temps où l'on ne pouvait la conlier à la science, fut une grande et salutaire nouveauté sociale. Déjà Socrate avait pressenti (ju'il en devait être ainsi, et, il sa suite, la philosophie grecque, qui fut toujours, plus ou moins, une école de mœurs. C'est sous l'institution morale du christianisme que les hommes passèrent les temps dépreuves, et devinrent capables de soustraire leurs destinées sociales à la domination de ce qui ne peut être ni connu ni démontré.
Que taire devant un présent peu encourageant, et un avenir encore si lointain? Les nouveautés ne manquaient pas, mais elles étaient malsaines; et plus elles se manifestaient, plus l'état politique se dégradait. Plusieurs, dans ce désarroi, prêchaient le retour au passé qui avait été si beau; les hommes libres regrettaient les formes républicaines dont la ruine emportait la liberté; mais, quand on essayait de rétablir l'ancien ordre de choses, on était vaincu : Démosthèxie perdait la bataille de Chéronée, Brutus celle de Philippes; et l'empereur Julien succombait sous le Nazaréen. Dans l'intervalle, Aristote, avec le profond sentiment scientifique qui le dominait, faisait l'histoire et la description des différents gouvernements connus de son temps. Platon se jetait dans l'utopie (qu'on me passe ce mot dû à un philosophe qui lui est de tant postérieur), et composait le plan d'une république à la fois aristocratique et communiste. Avant lui, Aristophane n'avait pas manqué un aussi bon sujet de comédie : il mit sur la scène le communisme en hesse; et, quand on demanda qui cultiverait la terre pour satisfaire aux besoins de ces joyeux communistes, le narquois répondit : les esclaves.
Une société ainsi dépourvue appelait des maîtres. Il lui en vint de tous les côtés. Mais elle échut, et cela ne pouvait plus être autrement, à tout ce que l'ambition personnelle a de plus étroit et, de plus désordonné. On lé vit à suffisance dans les guerres des successeurs «d'Alexandre , dans les compétitions au trône des Césars, et dans les partages des roitelets germains sur le sol romain.
Quoi! ne restait-il donc rien? Il restait beaucoup, il restait ce principe dévie et de développement que la Grèce avait désormais communicpié au savoir humain et (jui ne devait plus s'éteindre, l.a science se maintint
et se prolongea; qui ne connaît les beaux travaux des Grecs en mathématiques pures, la création de l'algèbre, et la fondation de l'astronomie géométrique? La philosophie n'abandonna point les discussions qu'elle avait entamées; et c'est là que l'on doit reconnaître le grand service rendu par la métaphysique : rien de plus éminent que cette philosophie dans ces intervalles désolés, et rien de plus social que sa fonction. Enfin la religion, reprenant vie au contact de la philosophie et se transformant en monothéisme, souleva la société et la tira de sa vieille ornière. Tels sont les trois éléments qui firent le salut commun. De ces trois, la science n'était considérée que comme une belle chose qu'il fallait entretenir, sans qu'on se doutât que l'avenir lui réservait la prépondérance; la philosophie plaisait aux grands esprits de la Rome impériale, mais sans pouvoir se développer en système social; la religion seule se trouva prête à prendre la haute main et à se charger des destinées communes.
Aristophane, se mettant en scène dans une de ses pièces, la Paix, comme cela se pouvait faire sur le théâtre d'Athènes, s'adresse en ces termes aux spectateurs : « Un poëte qui se vanterait lui-même en cette « occasion mériterait d'être battu de verges ; mais, s'il (( est juste, (J Minerve, d'honorer le meilleur et le plus « célèbre de tous les comiques , notre poëte croit « avoir droit à de grands éloges. D'abord il est le « seul qui ait forcé ses rivaux à ne plus faire rire « des haillons et delà vermine; le premier il a décré- « dite et banni ces Hercules qui broyaient du grain , « ces gueux, ces affamés, ces vagabonds, vivant « de tromperies et venant d'eu»-mêmes s'otfrir aux « coups... Supprimant toutes ces inepties et ces bouf- « fonneries ignobles, il a agrandi son art, et l'a relevé
« par la noblesse du style et l'éclat des pensées et par '.< des plaisanteries de bon goût '. Jamais il ne s'atta- « qua à des particuliers obscurs ou à des femmes; « mais il s'arma du courage d'Hercule pour affronter « des monstres terribles. Oui, j'osai le premier as- « saillir cette bête aux dents aiguës (le démagogue « Cléon), dont le regard lançait des feux eff'rayants. a Les langues perverses de cent flatteurs léchaient son « front à l'envi; elle avait la voix d'un torrent qui « sème le ravage, l'odeur d'un phoque, les cuisses « d'une lamie. L'aspect de ce monstre ne m'eftraya « pas; je marchai contre lui, et combattis pour vous « et pour les îles. C'est à vous maintenant de vous « souvenir de ces services, et de m'en témoigner votre « reconnaissance. On ne m'a point vu, dans l'ivresse « du succès, parcourir les palestres pour y corrompre « les jeunes gens; je me retirais aussitôt avec mon « bagage, après avoir causé peu de chagrin, beaucoup « de gaieté, et fait en tout mon devoir. »
Avec justice, Aristophane se rend ce témoignage; oui, il a donné beaucoup de gaieté, et il a fait son devoir, puisque son devoir était de défendre la vieille république contre une désorganisation qui devait aboutir au triomphe du Macédonien et à la ruine de la Grèce. Dans ce gré général, il est un gré que je ressens et qu'il me plaît de ne pas omettre, c'est d'avoir eu des paroles de commisération pour le sort de Phidias. Phidias finit- mal, x«zwç np^^uç, dit Aristophane, et c'est le seul témoignage contenqjorain et certain que nous ayons de cette triste liu. On perdit le grand sculpteur par une accusation d'impiété, dangereuse accusation
1. Cel.i montre que les obscônitôs qui aboiidcnl chez Aristophane ne |)assaienl aux yeux de personne pour choses de mauvais goùl.
devant le peuple d'Athènes, qu'Alcibiade, tout favori qu'il était, n'osa braver, et qui fit boire la ciguë à Socrate. La paix et Phidias, dit le poëte, disparurent ensemble, la paix si belle et qui tenait sans doute sa beauté de son alliance avec lui. Phidias a-t-il jamais été plus senti et mieux loué ?
Il avait raison pour Phidias, il eut tort pour Socrate. il sut apprécier les beautés de l'art, il ne sut pas apercevoir les beautés de la philosophie. Je ne sais si ses plaisanteries plurent aux Athéniens; mais, pour la postérité, le Socrate qu'elles poursuivent est si faux, ([ue nous ne pouvons nous y associer. Qu'Aristophane, le défenseur des vieilles choses, ait frémi devant un pareil novateur, cela se conçoit; mais il est fâcheux pour lui qu'il n'ait fait aucune réserve, jetant dans un chœur ou une parabole quelque vers inspiré sur les grandeurs morales qu'il était digne d'entrevoir. Quand Rabelais lança dans le monde son audacieuse satire, Calvin ne s'y trompa pas, il aperçut le libre penseur et le dénonça. Rabelais se contenta de demander que ces gens qui le dénoncent soient réputés abuseurs, prédestinateurs, imposteurs et séducteurs (Pantagruel, ii, prologue). Les •prédestinateurs, c'est Calvin et ses sectateurs; il stigmatise la prédestination, dogme qui fait frémir tout ce qui n'est pas calviniste; mais il n'a livré à la moquerie ni la philosophie, ni la science.
Le fait est qu'à son moment, l'avenir social était bien différent. J'entends déjà le vieux préjugé historique qui gronde. Eh ! quoi I me dit-il, prétendez-vous opposer à la brillante Athènes, au siècle des Périclès et des Phidias, à toute la magnificence des lettres et des arts, l'informe seizième siècle, barbare issu des plus barbares ? Sans doute, et si, comme je l'ai fait voir, ces deux temps ne valaient pas mieux l'un que
l'autre pour la scandaleuse obscénité, je tiens à montrer qu'ils peuvent être opposés l'un à l'autre pour les grands achèvements dans l'œuvre de la pensée. Seulement, à cette époque, le domaine social, et c'est un grand résultat, s'est immensément étendu; la nouvelle Grèce est l'Occident tout entier, Allemagne, Angleterre, Espagne, Italie et France.
Et cette nouvelle Grèce peut hardiment lever la tête et subir la comparaison avec son aînée. D'abord notons qu'elle tient^du temps immédiatement précédent deux, grandes découvertes, l'imprimerie et l'Amérique avec la connaissance du globe, sans parler de la poudre à canon un peu plus ancienne, mais toujours due à la période dite barbare. Puis, cela fait, demandons-nous devant qui devrait céder la palme et s'avouer vaincu : dans les arts, Raphaël et ses émules ; dans les lettres, Shakespeare, Cervantes et Montaigne ; dans les sciences, Copernic ; dans le mouvement social, Luther, Calvin, et derrière eux les libres penseurs, Rabelais en tête. On le voit, le seizième siècle a ses grandeurs et ses beautés; mais, plus heureux que le siècle de Périclès, il n'eut point à en craindre la décadence, à en déplorer la ruine, et à regretter que le temps ne s'arrêtât pas dans son cours. Loin de là, à sa dernière année il se sentait plus fort et plus actif qu'à sa première.
Ce fut à cette impulsion d'avenir qu'obéit la satire (le Rabelais. Placé comme Aristophane, il eût, pour faire honte à son temps, tourné les yeux vers ce monde féodal (jui se dissolvait de toutes parts. Il y avait là de quoi regretter; et aujourd'hui encore ceux pour qui la foi catholique est restée un suprême idéal, ne peuvent se consoler (|u'un aussi grand ordre où l'idée chrétienne était au faîte de la société, de ses institutions, de ses opinionsetdcsesmduirs, ait('téompor(é par l'évolution
sociale, Aristophane vantait la vieille république; Rabelais aurait vanté le pape et son gouvernement spirituel, le suzerain et ses vassaux, les abbés avec les grandes abbayes livrées à la piété et à la prière, les hauts barons, généreux dans leurs manoirs, vaillants à la guerre, enfin les chevaliers pleins de courtoisie, l'honneur des dames et les brillants tournois. Mais je le vois qui se bouche les oreilles à de pareils conseils. Ce n'est rien de tout cela dont il va faire l'esprit de son audacieuse bouffonnerie.
Au milieu de son enfer, Dante s'arrête pour s'écrier :
0 voi, ch'avete grintelletti sani, Mirate la dottrina che s'asconde Sotto'l velame delli versi strani.
Ces vers* ont beaucoup occupé les commentateurs du grand poëte, sans qu'ils aient pu tomber d'accord sur le sens profond, caché sous le voile des vers étranges. Mais aucun doute ne peut rester sur le sens caché de l'œuvre de Rabelais. Lui-même nous avertit, dans un joyeux prologue, de ne pas nous arrêter à la surface. « A quel propos, en vostre ad vis, tend ce prélude et « coup d'essay? Pour aultant que vous mes bons dis- « ciples et quelques aulti^es fols de séjour, lisant les « joyeulx titres d'aulcuns livres de nostre invention, « comme Gargantua, Pantagruel, Fessepinte, la dignité « des Rraguettes, des Pois au lard cum commerito, etc., «jugez trop facilement n'estre au dedans traicté que « mocqueries, folatrerieset menteries joyeuses, veuque « l'enseigne exteriore (c'est le tiltre), sans plus avant « enquérir, est communément receue à dérision et « gaudisserie. Mais par telle legiereté ne convient esti- (i mer les œuvres des humains.... C'est pourquoi fault « ouvrir le livre, et soigneusement peser ce que y est
« deduict. Lors congnoistrez que la drogue dedans « contenue est bien d'autre valeur que ne promettoit « la boiste; c'est-à-dire que les matières icy traictées « ne sont tant folastres, comme le tiltre au-dessus « pretendoit. Et posé le cas qu'au sens littéral vous « trouvez matières assez joyeuses et bien correspon- « dantes au nom, toutesfois pas demourer là ne fault, « comme au chant des syrenes, ains à plus haut sens « interpréter ce que par adventure cuidiez dict en « guayeté de cueur.... Veistes vous oncques chien ren- « contrant quelque os médullaire? C'est, comme dict « Platon, la beste du monde plus philosophe. Si veu « l'avez, vous avez peu noter de quelle dévotion il le « guette, de quel soing il le garde, de quelle ferveur il « le tient, de quelle prudence il l'entomme, de quelle « affection il le brise, et de quelle diligence il le suce. « Qui l'induict à ce faire ? Quel est l'espoir de son es- « tude? Quel bien pretend-il ? Rien qu'ung peu de « mouelle. Vray est que ce peu plus est délicieux que « le beaucoup de toutes aultres.... A l'exemple d'icelluy « vous convient estre sages pour fleurer, sentir et es- « limer ces beaulx livres de haulte gresse, legiers au « prochas et hardis à la rencontre, puis par curieuse '( leçon et méditation fréquente rompre l'os et sucer « la substantificque mouellè {Garçiontua, Prologue). » Dans ce passage, Rabelais, tout en ne voulant (ju'attirer notre attention sur la substantificque mouelle^ nous fait pénétrer dans la nature même de son esprit, dans la conq)osilion de son livre, et comprendre comment la moelle et l'os, le dehors et le dedans, ne sont qu'un. Ne croyez pas en effet qu'il ait conçu un sens moral, puis qu'il l'ait allégorisé sous les étranges faits et gestes de (largantua et de Pantagruel. Ne croyez pas non plus que les (iargaiitua et les Panlagfuel soient des créations
purement fantasques auxquelles, après coup, il a adjoint un sens moral. Non, tout est de même jet ; les joyeuses menteries sont dites de gaieté de cœur, mais le haut sens y est incorporé. Dans cette singulière imagination, à la fois bouffonne et profonde, tout prend le double caractère de l'extrême fantaisie et de la sagesse la plus ferme et la plus pénétrante. 11 tient certainement beaucoup à ce qu'on ne méconnaisse pas le fond sérieux ; mais il ne tient pas moins à ses gaudis&eries, et il serait mortifié si on ne s'intéressait à toute cette histoire qui se passe on ne sait où, on ne sait comment, on ne sait entre qui, et qui pourtant nous attache aux personnages et à leurs aventures. Ce n'est pas du merveilleux, car le merveilleux consiste à faire intervenir les puissances occultes, soit du ciel, soit de l'enfer, soit de la cabale, soit de la magie, et à demander les effets à la logique surnaturelle. Ici, rien de pareil ; le procédé consistée concevoir les disproportions les plus étranges; alors entre ces personnages les uns tout grands, les autres tout petits, s'établissent les singuliers rapports qui font la trame de leur histoire, la joie de Rabelais, l'amusement du lecteur et la vive satire des choses.
La Bruyère, dans son premier chapitre, dit de notre auteur : <'. Rabelais est incompréhensible. Son livre est «une énigme, quoi qu'on veuille dire, inexplicable: « c'est une chimère, c'est le visage d'une belle femme, ((. avec des pieds et une queue de serpent, ou de quelce ({u'autre bète plus difforme ; c'est un monstrueux « assemblage d'une morale fine et ingénieuse, et d'une « sale corruption. Où il est mauvais, il passe bien au « delà du pire; c'est le charme de la canaille; où il est « bon, il va jusqu'à l'exquis et à l'excellent : il peut a être le mets des plus* délicats. » Incompréhensible,
non ; mais La Bruyère se serait bien gardé de comprendre la guerre que le libre penseur du seizième siècle fait à l'établissement catholique, et il croyait toutes choses trop bien réglées et affermies sous la majesté du grand roi, pour rien voir dans le livre de Rabelais qu'une œuvre d'art et d'imagination. Inexplicable, pas davantage : La Bruyère avait certainement, comme tous les lettrés de son temps, sauf Perrault et les autres amis des modernes, beaucoup de respect pour Aristophane ; or, le charme de la canaille est pire encore dans le poète athénien ; cela est le produit de mœurs qui se ressemblaient entre le siècle de Périclès et le seizième siècle. L'exquis, l'excellent demeure, et ce n'est pas une petite part de cet exquis, de cet excellent, d'avoir été mis au service de pensées qui dépassaient la réforme et atteignaient en plein le dixhuitième siècle.
Si la foi en la stabilité religieuse et monarchique telle que Louis XIV la fondait^ empêcha La Bruyère d'aller jusqu'à la substantificque mouelle, chez Voltaire le préjugé qu'il n'y avait de langue française que celle du dix-septième et du dix-huitième siècle ht obstacle à son jugement. Lui,*pourlant, ne s'est pas mépris sur les intentions du curé de Meudon : « Son livre, à la (( vérité, est un ramas des plus impertinentes et des « plus grossières ordures qu'un moine ivre puisse voce mir; mais aussi il faut avouer que c'est une satire '< sanglante du pape, de l'Église et de tous les événe- « ments de son temps... Jamais ce livre n'a été défendu « en France, parce que tout y est caché sous un tas '( d'extravagances qui n'ont jamais laissé le loisir de « démêler le véritable but de l'auteur. » {Mélanges litt.. Lettre sur F r. Ha Ijf lais.) Un moine ivre (jui se donne le plus sérieux des buts, et qui sait ;i la fois le cacher
et le montrer ! Un moine ivre qui fait, comme le fera Voltaire lui-même et ses amis, la satire du pape, de l'Église et de tous les événements de son temps ! Seul et n'ayant que quelques sympathies rares et secrètes, au milieu du seizième siècle, alors que catholiques et protestants, d'accord sur le fond du christianisme, se déchirent pour le plus ou le moins, Rabelais entreprend l'œuvre de critique radicale qu'accompliront les philosophes du dix-huitième siècle, nombreux et soutenus.
Au reste, le véritable but de l'auteur avait été bien plus aperçu qu'il ne plaît à Voltaire de le dire. Calvin, je l'ai rappelé, ne s'y était pas trompé, et bien d'autres non plus. Un des procédés de Voltaire, pour se couvrir dans ses hai'diesses, était de faire quelque déclaration hypocritement orthodoxe : par exemple, dans cette même lettre sur Fr. Rabelais, après avoir rapporté des passages fort téméraires, il ajoute : « Nous citons tous (( ces scandales en les détestant, et nous espérons faire « passer dans l'esprit du lecteur judicieux les senti- « ments qui nous animent. » Non autrement proteste Rabelaisquand il dit qu'il allumerait de ses propresmains le bûcher qui devrait le consumer, si ombre d'hérésie était dans ses livres. Au reste, le passage tout entier où il signale les dangers qui le menacent, et où il se couvre tant qu'il peut, mérite d'être rapporté: c'est dans l'épître au cardinal Odet de Chastillon, qui, un peu plus tard, se fît protestant.
<( La calomnie de certains cannibales, misanthropes, « agelastes, avoit tant contre moi esté atroce et desrai- « sonnée, qu'elle avoit vaincu ma patience, et plus « n'estoit délibéré en escripre ung iota. Car l'une des « moindres contumelies dont ils usoient, estoit que tels <( livres tous estoient farcis d'heresies : n'en povoient
« toutes fois une seule exhiber en endroit aulcun;de « follastries joyeuses, hors l'offense de Dieu et du roy, « prou (c'est le subject et thème unicque d'iceulx (( livres); d'heresies poinct, sinon, perversement et « contre tout usaige de raif^on et de langaige commun, « interprétant ce que à poine de mille fois mourir, si « aultant possible estoit, ne vouldrois avoir pensé, « comme qui pain interpreteroit pierre, poisson serti peut, œuf scorpion. Dont quelquesfois me complai- <( gnant en vostre présence, vous dis librement que « si meilleur Christian je ne m'estiraois qu'ils ne mons- <c trent estre en leur part, et que si en ma vie, escripts, « parolles, voire certes pensées, je recongnoissois scin- « tille aulcune d'heresie... par moy mesmes, à l'exera- « pie du phœnix, seroit le bois sec amassé et le feu al- « lumé, pour en icelluy me brusler. Alors me distesque (( de telles calumnies avoit esté le deffunt roy François (i d'eterne mémoire, adverty; et curieusement ayant, « par la voix et pronunciation du plus docte et fidèle « anagnoste [lecteurj de ce royaulme, ouy et entendu « lecture distincte d'iceulx livres miens (je le dis, parce « que mechantement l'on m'en ha aulcuns supposé « faulx et infâmes), n'avoit trouvé passaige aulcun « suspect ; et avoit eu en horreur quelque mangeur de « serpens qui fondoit mortelle hérésie sus une n mise « pour une m par la faulte et négligence des impri- (■<. meurs ^ Aussi avoit son fils nostre tant bon, tant « vertueux et des cieulx benist roy Henry, lequel Dieu « nous vueille longuement conserver, de manière que, « pour moy, il vous avoit octroyé privilège et parlicu- « liere protection contre les calumniatcurs. n Quelle
1. Il s'agit de la plaisanterie entre asme (Ame) et iisiir, (|ui fut -iiililiriiiiéo dans les éditions postérieures.
172 LITTÉRATfJKE ET HISTOIRE.
imioceiice! Certes on lui ferait bien iirand tort de le prendre pour un hérétique.
Voltaire, dans les Honnêtetés littéraires^ rassemble en une phrase dédaigneuse, comme il savait les taire, tout les gens de bas mérite qui l'assaillaient : petits auteurs, ou ex-jésuites, ou convulsionistes, ou précepteurs chassés, ou petits-collets sans bénéfices, ou prieurs, ou argumentants en théologie, ou travaillant pour la comédie, ou étalant une boutique de feuilles, ou vendant des mandements et des sermons. Bien avant lui, Rabelais avait adjugé les vieux quartiers de lunes à la séquelle de ceux qui l'inquiétaient : « Vous adjugez quoi? « à qui ? tous les vieux quartiers de lune aux caphards, « cagots, matagots, botineurs, papelards, burgots, pa- « tespelues, porteurs de rogatons. Ce sont noms horri- (( licques seullement oyantleur son ; à la prononciation « desquels j'ay veu les cheveuls dresser en teste de « vostre noble ambassadeur. Je n'y ay entendu que le « haut alleniant, et ne sçay quelle sorte de bestes « comprenez en ces dénominations. Ayant faict dili- <( gente recherche par diverses contrées, n'a y trouvé « homme qui les advouast, qui ainsi tolerast estre « nommé ou designé. Je pressuppose quec'estoit quelce que espèce monstrueuse de animaux barbares, ou <i temps des hauts bonnets; maintenant est deperie en (( nature, comme toutes choses sublunaires ont leur fin (( et période, et ne savons quelle en soit la définition, « comme vous sçavez que, subject pery, facilement (( périt sa dénomination. » [Ancien prologue duIV" livre.)
Peut-être la crainte de la persécution et du bîidier lui fit-elle épaissir ces gaudisseries qui à la fois cachaient d'autant le sérieux de ses paroles et le recommandaient à la bande joviale des rieurs et des amateurs de bons coijtes; mais voilà tout. Le fond, la trame
ARISTOPHANE ET RABELAIS. fTIÎ
était donnée par la nature de Tesprit (jui conçut, et par les conditions du temps où il vécut. Quand on pense au seizième 'siècle comme on pensera au dixhuitième siècle, certes il laut s'envelopper ; et, si l'on est Rabelais, on s'enveloppera des conceptions les plus fantasques,, des railleries les plus fines et des gauloiseries les plus grossières; car, s'il en veut aux palepelues et aux porteurs de rogatons, il en veut aussi aux agelastcs, c'esl-à-dire à ceux qui ne rient pas. La pointe de vigueur du seizième siècle est dans ces échappées qui dépassent la réforme et la lutte entre catholiques et protestants. Ce qui fait la force du livre, et, je dirai, sa merveille, c'est la persécution menaçante, le besoin de dire la vérité dangereuse, l'enveloppe dont elle se revêt, et le rire immortel qui éclate sous ce singulier déguisement.
Rire immortel! Voltaire dit que de son temps le Rabelais avait eu quarante éditions; et depuis, combien ne faut-il pas en compter ! A la vérité, il ajoute : (c Très-peu de lecteurs ressemblèrent au chien qui « suce la moelle. On ne s'attaclia qu'aux os, c'est-à- « dire aux bouffonneries absurdes, aux obscénités af- « freuses dont le livre est plein. » Soit: les uns s'amusèrent aux mirifiques histoires des géants Gargantua et Pantagruel ; les autres se gaudirent à des propos graveleux, à des contes licencieux comme ceux de nos anciens fabliaux, et à des chapitres célèbres; mais plusieurs aussi furent, pour me servir des termes mêmes de Rabelais qui caractérisent si bien son désir et son espérance, sages à trouva^ légers au poiirchas, et hardis à la rencontre ; c'est-à-dire qu'ils surent lire entre les lignes, qu'ils pourcha.ssèrent avec énergie la vérité, et qu'ils ne s'elfrayèrent pas en la rencontrant.
Rabelais, en même temps (ju'il voit décroître (et
il prend part à cette décroissance) les puissances spirituelles qui naguère ont régi le monde, voit aussi s'élever la nouvelle puissance qui est dans le savoir, et il la célèbre avec un véritable enthousiasme : "Encores « que mon feu père de bonne mémoire Grandgousier « eust adonné tout son estude à ce que je proflfictasse « en toute perfection et sçavoir politique, et que mon <( labeur et estude correspondist très-bien, voire encore « oultrepassast son désir, toutesfois, comme tu peulx « bien entendr^e, le temps n'estoit tant idoine ne com- « mode es lettres comme est de présent, et n'avoit co- « pie de tels précepteurs comme tu as eu. Le temps « estoit encores ténébreux et sentant l'infelicité et cala- « mité des Gotlis, qui avoient mis à destruction toute « bonne littérature. Mais, par la bonté divine, la lu- « miere et la dignité ha esté, de mon eage, rendue es « lettres, et y voi tel amendement que de présent à « difficulté serois-je receu en la première classe des pe- « tits grimaulx, qui en mon eage virile estois, non à « tort, réputé le plus sçavant dudit siècle.... Maintece nant toutes disciplines sont restituées, les langues « instaurées, grecque (sans laquelle c'est honte qu'une « personne se die sçavant), hébraïque, caldaïque, la- « tine, les impressions tant élégantes et correctes en « usance, qui ont esté inventées de mon eage par in- « spiration divine, comme ù contrelil rarlillerie par « suggestion diabolique. Tout le monde est plein de « gens sçavants, de précepteurs très-doctes, de librai- « ries très-amples ; et m'est advis que ny au temps de « Platon, ny de Ciceron, ni de Papinian, n'estoit telle « commodité d'estude qu'on y veoit maintenant. Et ne « se fauldra plus doresenavant trouver en place, ny en « compagnie, qui ne se sera bien expoly en l'olficine de « Minerve [Pant. I, 8). »
Ainsi parle Gargantua à son fils Pantagruel ; ainsi ne parle personne dans Aristophane. Je l'ai dit, le spectacle de cette grande société hellénique ou romaine qui s'en allait, sans qu'on pût apercevoir son remplaçant, ne laissait aux meilleurs d'autre perspective que vers le passé. Tacite prévoyait la fin de l'empire et redoutait les barbares; quoi de plus triste que Tacite? Toute contraire est l'issue du moyen âge ; sans doute, il était entré, à son tour, dans une décadence non moins irrévocable que celle qui avait frappé le paganisme ; mais une vertu qui lui était propre avait rendu sa ruine féconde, et, en digne héritier de l'antiquité, il avait enfanté qui valait mieux que lui. La Renaissance, voilà ce qui succède au moyen âge, et le mot dit tout. L'imprimerie, le nouveau monde, la réforme, l'ardeur pour les lettres grecques et latines, Copernic et sa grande découverte, tout l'agite, tout l'enivre. Lui, non plus, ne finira pas sans enfanter meilleur que soi; et Gargantua et Pantagruel sont chargés de nous apprendre ses aversions, ses espérances et sa confiance en l'avenir.