‹ Littérature et histoireChapitre 21 sur 78 · Le Satioivil, 30 tl6c(;iul>rc · texte numérisé non relu

Le Satioivil, 30 tl6c(;iul>rc

lui-même, et offert aux sociétés polies qui admiraient Sophocle et Aristophane, Plante et Virgile, il n'éveillerait ni leur intérêt ni leur curiosité; et cette masse d'idées qui se sont ajoutées les unes aux autres depuis l'ère antique jusqu'à l'ère moderne s'interposerait comme un nuage impénétrable au-devant du rayonnement des plus belles pages écrites par Cervantes. Ainsi le veut la loi de génération et de développement. Que d'événements avaient dû s'accomplir dans les sociétés humaines, pour qu'un livre, tel que le Don Quichotte, devînt possible! Il avait fallu que l'empire romain fût renversé, que des barbares se répandissent sur toute sa surface et se mêlassent partout à la population qui restait. Il avait fallu que la société politique se morcelât indéfiniment, et que cette formation innombrable de petits centres produisît un état de conflit où la violence armée avait grand jeu. Il fallut en même temps qu'à côté de ce tumultueux appel à la force et au combat, se développassent des notions de justice et de générosité qui faisaient un devoir à l'homme fort, c'est-à-dire armé, de protéger tout ce qui était faible et sans armes. Mais ce n'était pas encore assez pour que le Don Quichotte pût se concevoir : cet ordre de choses devait, à son tour, faire place dans l'Europe à un nouvel établissement ; car qui , au milieu de la chevalerie florissante, aurait songé à attacher à la chevalerie le stigmate de la folie? Quand les écrivains satiriques du moyen âge en ont fait la critique, ils ont pris pour type Ysangrin et Renart dans le célèbre poënie qui porte ce dernier nom. Et encore, c'est lors(|ue le moyen âge fini et la chevalerie enterrée eurent donné naissance à une multitude de romans fastidieux, que Cervantes put penser à |)rendre la plume et à composer son livre, fait pour amuser et

instruire si longtemps les hommes. L'époque et le passé qui l'a précédée sont, en la conception de Don Quichotte, de moitié avec le génie créateur de Cervantes; et, dans le champ de la littérature comme dans le champ des événements historiques, le choix volontaire de l'homme, bien plus limité qu'on ne croirait au premier abord, reçoit le caractère et le sceau de circonstances auxquelles il n'a jamais participé. L'œuvre littéraire la plus capricieuse en apparence n'échappe pas à cette nécessité. Est-ce diminuer en quoi que ce soit le talent et le mérite de l'écrivain et de l'artiste? Non, pas le moins du monde; c'est seulement constater la coordination générale des choses, qui ne permet pas que rien naisse sans un sol fécondé, croisse sans un aliment préparé, et fructifie sans chaleur et sans lumière. En définitive, là est le gage le plus certain de la force, et, si je puis m'exprimer ainsi, de la réalité de l'esprit humain; c'est qu'il lui est à jamais impossible de travailler dans le vide et de se dégager des conditions qui lui servent, il est vrai, de limite, mais qui lui servent aussi de soutien.

On sait que Paul-Louis Courier avait songé à traduire Hérodote en vieux français, et qu'il en a même publié un spécimen fort curieux. L'idée qui a dicté cet essai est à certains égards une idée juste; car plus l'auteur que l'on veut traduire est ancien, plus la difficulté que l'on éprouve est grande; et se servir d'un idiome vieilli, c'est en quelque sorte se rapprocher de l'original, et se délivrer de quelques-uns des obstacles qui naissent de la seule distance des temps. Mais ce retour vers un langage qui n'est plus en usage est bien difficile, et on le voit dans l'essai même de Courier, qui est demeuré un fragment et une curiosité. La traduction de Don Quichotte est, par ce côté, mal aisée à aborder.

Cervantes a composé son livre tout à fait à la fin du seizième siècle; la forme du style à cette époque s'éloigne grandement du style espagnol de nos jours, et on peut ajouter du style français; car les langues contemporaines et voisines suivent un développement parallèle. Au traducteur qui veut rendre en français Don Quichotte, les mots manquent souvent, les tournures plus souvent encore. Notre idiome du seizième siècle se prêterait avec bien plus de souplesse à une translation fidèle et élégante du chef-d'œuvre de Cervantes; la phrase savante de l'écrivain espagnol, sa période ample et développée , son style soigné trouveraient plus facilement, dans le français ancien que dans le français moderne, des équivalents heureux. Le français moderne serre de plus près la pensée que le français ancien; et ce n'est pas un avantage quand il s'agit de reproduire les idées d'un vieil auteur toujours moins précises, à nos yeux du moins, et, en réalité même, suivant moi, que les idées actuelles.

11 fallait bien connaître tant de difficultés pour les vaincre, et M. Viardot en possède pleinement la connaissance. Il a vu l'Espagne, il l'a étudiée avec attention, avec amour même; il a visité ses villes et admiré les chefs-d'œuvre de ses artistes; il s'est familiarisé avec les productions de sa littérature aux époques les plus diverses; d'autant plus sûr de comprendre et de sentir les beautés et les délicatesses du goût castillan qu'il connaîtrait mieux les usages, les localités, les monuments, l'histoire. Oui pourrait demander plus de garanties à un traducteur? Ajoutons qu'il respecte et admire trop l'œuvre de Cervantes pour se jouer, en quel((ue sorte, de son modèle et le di^'pouiller de ses traits caractéristi(|ucs, et qu'il a toujours eu présente à l'esprit l'obligation de ne rien mutiler, de ne rien dé-

former dans le livre immortel de l'écrivain espagnol.

La critique qui voudrait disputer avec M. Viardot sur le sens d'une phrase espagnole n'aurait raison que bien rarement. Le système de traduction qu'il a suivi est bon, puisque c'est celui d'une grande exactitude. Il ne resterait donc qu'à examiner jusqu'à quel point il a su faire passer dans le français la vie et la couleur de l'original. Sur une œuvre de longue haleine et de grande difficulté, il m'a toujours répugné de prononcer un jugement tranchant et rapide, car il faut avoir lutté soi-même avec les obstacles pour apprécier le mérite de celui qui les a surmontés. Il s'agirait donc, pour rendra la critique fructueuse, de choisir plusieurs morceaux saillants dans Don Quichotte^ de comparer la traduction avec l'original, et de montrer par l'exemple (car comment le montrer autrement?) en quoi elle pèche, si elle pèche. Je n'ai pas ici l'espace nécessaire ])tiur me livrer à un examen aussi détaillé. Tout ce que je puis dire, c'est que, plus l'épreuve sera rigoureuse, plus elle sera favorable à la traduction de M. Viardot; et le lecteur, celui-là même qui serait le plus disposé à lui reprocher de trop grands scrupules de fidélité, finira, à mesure qu'il avancera dans le livre, par se familiariser avec cette manière et par s'y complaire.

Il est souvent très-difficile de traduire les plaisanteries et les jeux de mots espagnols que Cervantes met dans la bouche de ses héros et surtout de Sanclio. Ici la traduction littérale serait inintelligible, et il faut chercher des équivalents. M. Viardot a parfois trop tôt désespéré d'en trouver; l'étude de nos anciens auteurs en fournirait certainement quelques-uns; je n'en citerai qu'un exemple : « Ceux qui gouvernent «des îles, dit Samson Carasco, doivent au moins « savoir la grammaire. — Ne parlons point de ce que

« je n'entends pas, répond Sanclio. y> M. Yiardot met en note que Sanclio répond ici par un jeu de mots à propos de graniatica (grammaire) : « Avec la grama «(chien-dent), je m'accommoderais bien; mai§ de la « tica je ne saurais que taire, car je ne l'entends pas. » De cette plaisanterie que M. Viardot n'a pas essayé de traduire, deux vers de Molière auraient otfert facilement une excellente traduction. Dans les Femmes savantes, Bélise dit à Martine :

Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire?

Et Martine répond comme Sanclio :

Oui parle d'offenser grand-père ni grand'mère?

Dans un endroit, Sanclio dit : « Béni soit celui qui (( a inventé le sommeil, manteau qui couvre toutes les « humaines pensées, mets qui ôte la faim, eau qui chasse « la soif, feu qui réchauffe la froidure, fraîcheur qui « tempère la chaleur brûlante, lînalement monnaie « universelle avec laquelle s'achète toute chose, et ba- « lance où s'égalisent le pâtre et le roi, le simple et « le sage. » Don Quichotte admire l'élégance du langage de son écuyer, et il a raison; mais n'esl-il pas curieux de trouver dans un contemporain de Cervantes, mort la même année que lui et presque le même jour, un passage tout à fait analogue? Ce contemporain est Shakespeare. Il fait dire à un personnage d'une de ses tragédies qui vient de commettre un assassinat :

« J'ai entendu, ce me semble, une voix crier : « Ne dors « pins; Machctli lue le sommeil, l'innoccnl sommeil, le som- « meil (jui déhnuiilli! réchcvcau embrouillé des soucis, le '( sommeil qui esl la mort pour la vie de chaque joui', « bain |)our les labeurs épuisants, baume pour les espril<

« blessés, second service dans le repas de la grande nature « et principal aliment au festin de la vie*. »

La similitude des deux morceaux est frappante; les images sont presque les mêmes. Seulement, on remarque dans les comparaisons de Cervantes plus de simplicité, quelque chose de plus droit, si je puis ainsi parler ; celles de Shakspeare sont plus métaphoriques, elles semblent plus recherchées ; mais il faut se souvenir que ce qui nous paraît de la rechefche est au contraire l'expression d'autant plus naturelle que les langues sont moins travaillées par le laps de temps et le génie des hommes. Ce serait un travail important de comparer à cet égard Tinfluence que les idiomes dérivés de l'ancien germain et les idiomes dérivés du latin ont exercée sur les productions de l'esprit. Et l'on pourrait montrer que cette simplicité de goût, plus grande dans les œuvres de l'un que dans celles de l'autre, provient de ce que les langues néo-latines se sont développées sur un fond déjà très-cultivé, tandis que les idiomes d'origine germanique sont sortis d'une langue qu'un long usage n'avait pas encore autant assouplie aux idées abstraites.

Continuons les comparaisons, e ajoutons, sur le sommeil, un passage de Byron, qui vaut la peine d'être rapproché de ceux de Cervantes et de Shakspeare :

« La foule est écoulée, les gens de la fête reposent; l'hôte « courtois et l'invité qui approuve tout, regagnent cette « couche accoutumée où la joie se calme, où le chagrin

1 . Mcthought 1 heard a voice cry, sleep no more. Macbeth does murder sleep, tlie innocent sleep; Sleep, that knits up tlie ravelled sleave of care, Tlie dealh of each day's life, sore labour's bath, Balm of hurt miuds, great nature's second course, Ctiief nourisher in life's feast. {Mnchptli, ii, 2.)

« soupire après le sommeil, où l'homme épuisé par la lutte « de son existence s'enfonce dans un doux oubli de la « vie. Là gisent l'espérance fiévreuse de l'amour, les arti- « fices de la ruse, l'esprit inventif de la haine, et les trames « de l'ambition qui se berce. Sur chaque vaine paupière « planent les ailes de l'oubli; et l'existence interrompue « se tapit dans un tombeau. Quel meilleur nom donner à « la couche du sommeil? Sépulcre de la ntiit, habitacle uni- « versel/où force, faiblesse, vice, vertu, tout vient s'éten- « dre, gisant également dans une nudité sans défense, « joyeux de respirer un moment sans en avoir conscience, M mais k la charge de se réveiller pour lutter avec la crainte « de la mort, et pour éviter, malgré les maux que chaque « jour entasse, ce sommeil, le plus doux, puisqu'on y rêve « le moins 1. » [Lara, \, 10.)

Ce morceau porte l'empreinte manifeste de la méîancolie métaphysique qui a occupé une si grande place dans les œuvres du dix-neuvième siècle. La mélancolie a été sans doute de tous les temps; mais elle a sa forme suivant les siècles, et voici une de celles qu'elle avait, 1800 ans avant notre époque. Il s'agif toujours du sommeil :

1 . Tlic crowd are gone, the revellers at rest; The courteous liost, and all-approving guest Agaln lo lliat accuslom'd couch inu.sl creep, VVliere joy subsides, and sorrow sighs to sleep, And man, o'crlabour'd wilh his Leing's strife, Shrinks to that sweet forgetfulness of life. There lie love's feverisli liope and cunning's guile, Hale's woi'king brain, and lull'd ambition's wile. O'er eafli vain eye oblivion's pinions wave, And quench'd existence croufhes in a grave. What better name may sluniber's bed beeome? Mglil's sepulchre, the universal lionie, Where weakiiess, slrengtli, vice, virtue, sunk siipine, Alike In naked helplessness recline; Glad for a wliile to lieave unconscious brealli, Yet wake to wrestic willi the dread of dealh, And sliun, Ihough day but dawn on ills inereaal, That sleep Ihe loveliest, sinee it dreani s the h;a8l.

i\ox erat, et placidum carpebant fessa soporem Corpora per terras, silva^que et sœva quierant ^quora; quum medio volvunlur sidéra lapsu, Quum tacet omnis ager, pecudes piclaeque volucres, Quseque lacus late liquides, quœque aspera duniis Rura tenent, somno positai sub nocte silenti, Lenibant curas et corda oblita laborum. {Mn. iv, o21.)

Le poëte a mêlé toutes les magnificences de la nature à ce doux sommeil qui charme les peines des êtres endormis. Dans une antiquité plus reculée encore, dans Homère, le sommeil est le frère de la mort; là nous touchons aux images qui appartiennent aux plus vieilles civilisations et qui forment un fonds considérable de la poésie grecque. La peinture antique, imprégnée de ces idées symboliques, aurait essayé de figurer le sommeil tel que Sancho se le représentait; M. Tony Johannot, qui a orné de dessins la nouvelle traduction du livre de Cervantes, n'y a pas songé et ne pouvait y songer; car, plus l'art est dans l'esprit moderne, plus il abandonne le symbole.

Dans de nombreux dessins , M. Tony Johannot a prodigué l'abondance de son crayon facile et spirituel. Et en effet, il avait devant lui une multitude infinie de personnages et de situations créées par l'auteur espagnol : la longue et maigre personne de Don Quichotte si fou à la fois et si sage, le gros Sancho. si lourd et si fin, Rossinante, si nécessaire à toute l'histoire, et le grison qui suit Rossinante à peu près comme Sancho suit Don Quichotte. Autour des deux héros de ce livre inimitable et qui le remplissent, se trouvent groupés les personnages les plus divers, gentilshommes castillans, dames élégantes, paysans, hôteliers fripons, étudiants, tous avec des traits différents et qui offrent à l'artiste un emploi de tout ce que son talent a de

plus souple et de plus ingénieux. Puis, Don Quichotte n'aperçoit-il pas perpétuellement dans la moindre auberge un château magnifique avec ses ponts-levis et ses tourelles? n'entend-il pas dans le bêlement des troupeaux le tumulte d'armées qui s'apprêtent au combat? et ne croit-il pas voir reluire, au travers des tourbillons de poussière, les magnifiques armures des plus brillants chevaliers? ne rêve-t-il pas sans cesse de palais enchantés, de jardins merveilleux, de dragons et de géants formidables? Et l'artiste, après avoir usé de toutes ses ressources pour tracer avec fidélité et finesse les portraits dont Cervantes lui offre les modèles, peut soudain, s'il le veut, lâcher les rênes à son imagination et lutter avec l'écrivain de fécondité et d'originalité.

Ce doit être pour un homme qui est épris des beautés de son art et qui se sent capable d'en manier toutes les ressources, ce doit être, dis-je, pour lui une vive jouissance d'étudier, pour la reproduire au crayon, la pensée d'un grand écrivain, de s'en rendre le maître et de donner un corps véritable et une apparence réelle à ce qui n'est que descriptions par la parole et l'écriture. L'écrivain n'a, si je puis m'exprimer ainsi, ((ue donné le signalement de ses personnages; son mérite à lui, c'est, après les avoir créés, d'avoir su trouver, dans cet instrument si rebelle qu'on appelle une langue, de quoi les caractériser fortement, leur marquer une empreinte, et les rendre en quelque sorte visibles au lecteur. Ce caractère précis, cette empreinte ([ue j'appelle visible par une métaphore empruntée aux choses matérielles, c'est à l'artiste de la reconnaître sous les paroles (jui l'enveloppent tout en la montrant; en un mot, il faut qu'il fasse le portrait de gens ((u'il n'a jamais vus, de scènes aux(|uelles il

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n'a pas assisté, de paysages qu'un autre a rêvés, et il faut que ces portraits soient ressemblants, que ces scènes soient fidèles, que ces paysages soient exacts. A quelle condition l'artiste résoudra-t-il ces problèmes, triomphera-t-il de ces difficultés? A la condition de saisir nettement ce qu'il y a d'idéal dans la conception de l'écrivain, et de le transporter sur le papier avec le crayon; car c'est là ce que les lecteurs du livre qui se complairont à examiner l'œuvre de l'artiste reconnaîtront dans ses dessins ; c'est là ce qui fera la ressemblance de la page dessinée et de la page écrite.

11 ne sera pas peut-être sans intérêt de comparer ensemble la traduction de M. Yiardot et celle de M, Tony Johannot; car, à vrai dire, ce sont deux traductions, l'une en français, l'autre en une langue plus universelle. Le traducteur français, interprète du génie de Cervantes, a eu besoin de transmettre à sa traduction assez de la forme noble et du haut caractère empreints sur l'œuvre originale pour que ses compatriotes comprissent l'admiration des Espagnols : immense difficulté; car le style, la période, la volubilité du son et le coulant d'une suite heureuse de consonnes et de voyelles, ont pris leur origine avec l'idée primitive et font partie de son essence. Le traducteur artiste, de son côté, se sert d'une langue universelle; ce n'est pas plus pour des Français que pour d'autres qu'il compose, et il sera compris de tous ceux qui auront lu Don Quichotte en quelque langue que ce soit. Mais, pour lui, la difficulté est dans l'universalité même de cette langue qu'il emploie, dans ces formes palpables qui doivent lixer sur le papier et rendre reconnaissables à tous les conceptions profondes, ingénieuses, gracieuses de Cervantes. Le but à

atteindre, pour le traducteur français, est que l'on sente quelque chose de l'élégance et de la grandeur du style original ; le but, pour le traducteur artiste, est de faire reconnaître dans ses dessins ce que Cervantes a mis de vérité, d'observation et de réalité philosophique dans les scènes. L'un est soutenu par le modèle, mais il paye ce soutien de toute sa liberté; l'autre est plus libre dans son allure, mais il s'égare s'il perd un seul instant de vue la lumière intérieure qui reluit dans son modèle, et qui, seule, rend distinctes pour le dessin les images fugitives de la parole. L'un ne peut jamais être assez pénétré du génie de sa propre langue, assez habile à en imprimer tous les caractères sur une œuvre étrangère, assez français, en un mot; l'autre, au contraire, ne peut jamais être trop fidèle aux types généraux dont l'auteur espagnol a entendu marquer ses personnages, jamais assez se dépouiller des spécialités de son temps et de son école; et jamais, non plus, l'un et l'autre ne peuvent être assez fidèles à Cervantes.

Cervantes, en publiant son livre, rendit un grand service. La littérature d'alors était infectée par les plus stupides productions, que l'on décorait du nom de romans de chevalerie; presque tous ces romans sont profondément oubliés, beaucoup même sont impossibles à retrouver, et c'est Cervantes qui les a plongés dans ce discrédit mérité, d'où ils ne sont plus sortis. Ces mauvais livres gâtaient le goi!itet nuisaient même aux mœurs; aussi des corps politiques avaient-ils élevé des réclamations contre cette littéraiiire. En vain le clergé les condamnait; en vain quelques princes rendaient même des décrets contre eux, rien ne servait. Cervantes, lui, réussit là où tant de puissances avaient échoué, et son immortelle satire dissipa au vent les

cendres de tous ces livres dont il décrit lui-même l'incendie sous les fenêtres de Don Quichotte.

C'est sans doute une particularité curieuse à noter dans l'histoire littéraire; c'est une preuve du pouvoir du génie là où les autres pouvoirs demeurent impuissants. Mais ce service rendu au bon goût est aujourd'hui oublié, et il servirait peu à la gloire de Cervantes si son livre n'avait pas eu d'autres recommandations.

Quand Cervantes commença son œuvre, il n'avait bien certainement dans l'esprit que le projet de ridiculiser la chevalerie errante, et d'en mettre toutes les extravagances sur le compte d'un fou; mais, non moins certainement, son idée primitive se modifia à mesure que la composition de son livre avança; et dans la seconde partie surtout, ce n'est plus un simple monomane qu'il représente livré à toutes les illusions de son intelligence troublée; c'est un homme fou, il est vrai, dans un certain ordre d'idées, mais doué, pour tout le reste, de l'intelligence la plus saine, de l'esprit le plus élevé et du cœur le plus noble. Don Quichotte étonne ceux qui le rencontrent, autant par la rectitude de son bon sens et de sa raison que par l'extravagance de ses actes et la singularité de ses hallucinations. Cette conception était tout à fait neuve quand Cervantes la produisit au mojide, et elle n'est pas moins profonde qu'elle n'était neuve.

Je ne m'occuperai pas ici de l'infinie abondance d'incidents que Cervantes a tirés de cette donnée première, ni du piquant de tous les contrastes qu'elle lui a fournis; ce que je veux faire remarquer seulement, c'est cette donnée en elle-même. Cervantes l'a exploitée avec un grand bonheur et un grand talent; mais il n'est pas moins certain <|u'il a saisi, par intuition, sans

se rendre un compte bien exact, un des points les plus importants de la psychologie historique, à savoir l'alliance de l'hallucination avec la raison, et l'influence de cette alliance. Il a rais le doigt sur une observation profonde, sur un fait d'une haute portée, et il en a tiré cette merveilleuse histoire de Don Quichotte, où fout a un si grand caractère de réalité, et que ce génie artiste a parée de toute la beauté et de tout l'éclat de la langue espagnole.

L'hallucination plus ou moins compliquée a joué dans les affaires du monde un plus grand rôle qu'on ne le suppose communément. Si je m'exprime ainsi, ce n'est pas pour prononcer une condamnation hautaine sur ce qui est advenu dans le passé; mais c'est pour mettre en son vrai jour un des faits les plus curieux de l'histoire de notre espèce; c'est pour effacer le reproche d'imposture adressé à de puissants caractères; c'est pour faire comprendre l'énergie de quelques-unes de ces folies, et l'ascendant qu'elles ont exercé nécessairement. Je ne veux pas, pour expliquer ma pensée, d'autre exemple que le Don Quichotte luimême, car ce livre admirable a, pour ainsi dire, épuisé le sujet. Supposez Don Quichotte plus ancien de deux siècles ; mettez-le à une épocjue où, en eU'et, les chevaliers ont cherché les aventures; placez-le dans un temps où la violence armée opprime souvent l'être faible et sans défense : croyez-vous que sa folie sera aperçue? Non, nul ne s'en doutera. Mais il lui restera sa haute raison, son cœur noble et pur, sa générosité sans bornes, son dévouement à tous ses devoirs, et cette incroyable ténacité de la folie, (|ui surpasse toutes les autres ténacités. Que Don Quicliotte ait alors des circonstances favorables, et non-seulement il sera un grand homme, mais encore il exercera la plus bien-

faisante influence sur tout ce qui l'aura entouré.

Ce que je viens de supposer pour Don Quichotte s'est réalisé pour plusieurs personnages plus réels, dans une multitude de circonstances. Les homnaes ont cru longtemps à la possibilité de communications surnaturelles avec Dieu, avec les anges, avec les morts. Celui qui, au milieu d'une opinion générale ainsi établie, venait dire qu'il avait des communications pareilles, n'était point un imposteur, car il ne se mentait pas à lui-même; mais il n'était pas, ce qui arriverait immanquablement aujourd'hui, déclaré fou, car tout le monde croyait à la réalité des prodiges. De là vient cette foule d'hommes qui ont cru être fils de Dieu, entendre sa voix ou celle de ses ministres, et qui étaient fermement persuadés qu'ils transmettaient t,es ordres à leurs semblables. De là viennent encore le démon de Socrate, les visions d'Apollonius de Tyane, les ravissements de saint Paul, et cette multitude d'inspirés qui ont joué quelquefois de si grands rôles. Voyez encore les conséquences ultérieures de ce fait psychologique : ces hommes, qui se croyaient et se disaient en communication surnaturelle avec Dieu et ses ministres, puisaient dans cette illusion même de grandes idées de morale, de justice, de bonté, pratiquaient avec une imperturbable ténacité les vertus qu'ils prêchaient, et, en délinitive, servaient la cause de l'humanité par leur aberration même.

Mais il faut voir l'autre côté des choses. Les régions surnaturelles ne renfermentpas seulement des divinités bienfaisantes ; elles en renferment de mahàisantes et de perverses. La raison humaine reçut l'atteinte des unes comme des autres; les communications avec les dieux infernaux, avec les mauvais génies, avec les diables engendrèrent la multitude bizarre des magi-

ciens, des nécromans et des sorciers. On sait jusqu'où alla cette folie, il y a trois ou quatre siècles. On brûla des milliers de sorciers, qui se laissaient brûler en confessant qu'ils avaient été au sabbat; mais il faut dire aussi que la justice, qui commit tant d'atrocités, avait cependant un point de justification; car ces fous, qui se croyaient et se disaient en relation avec les divinités méchantes, ressentaient dans leur conduite les influences funestes de ces puissances occultes qui gouvernaient leurs destinées.

Ainsi va l'esprit humain dans son orbite, qu'il accomplit, soumis à des lois aussi constantes que celles qui gouvernent les phénomènes matériels. Les perturbations s'y^îontrent, il est vrai; mais, après quelques balancements, l'équilibre se rétablit, et la loi naturelle maintient toute chose dans sa voie et vers son but. De même sur le globe terrestre, la seule puissance de la chaleur suffit pour y entretenir le cours perpétuel des eaux: le soleil en vaporise d'immenses quantités sur la vaste étendue des mers; le froid des hautes régions de l'atmosphère li.xe ces vapeurs, en masses de neige, sur le sommet des montagnes, et le retour de la chaleur les précipite en torrents et en fleuves, et les rend au réservoir de l'océan. En vain les ouragans çclatent, les tempêtes troublent l'atmosphère, les vents desséchants régnent, les déluges d'eau tombent : l'immense équilibre se rétablit, et la simple et merveilleuse machine se suffit à elle-même.

Donc Cervantes a touché aux conditions psychologiques d'une grave et importante question, et mis en jeu mystérieusement des puissances cachées ([ue recèle l'esprit humain. lAlais comment cette combinaison, qui contient une si étrange et si curieuse alliance avec la réalité, s'est-elle produite? Elle est née de la nature

même du sujet et des éléments qu'il renfermait. Lu gentilhomme tout confit en la lecture des extravagants romans de chevalerie était un fou; mais en même temps la chevalerie avait le renom de l'honneur et du dévouement. Ces deux conditions s'imposèrent ensemble au génie de Cervantes; et il enfanta ce type merveilleux où l'hallucination et la raison se croisent toujours, sans se nuire jamais.

SCHILLER ET D'ADBIGNÉ^

On se demandera peut-être ce qu'ont de commun un grand poëte de l'Allemagne et un vieil historien français assez peu connu, quoique fort digne de Fêtre. Rien sans doute dans leur vie, dans leurs' aventures, dans leurs ouvrages, rien qu'une scène dramatique entre une femme et son mari, scène d'initiative intrépide de la part de la femme et d'acquiescement résolu de la part du mari, scène enfin que d'Aubigné raconte comme réelle, et que Schiller met comme inventée dans une de ses tragédies. Que l'Allemand en ait emprunté l'idée au Français, c'est sur quoi je reviendrai un peu plus loin. En tout cas, le fait de la rencontre du poëte avec l'historien existe. Peut-être croira-t-on permis de supposer que la vraie poésie a le don de deviner la force et la grandeur de la nature humaine, et que cette confidente des hautes pensées et des nobles sentiments trouve, de son côté, et indépendamment du réel, les actions et les scènes du drame de la vie. Mais, avant de s'engager dans les conjectures sur ce qu'a fait ou n'a pas fait rimagination poûti(iue, il importe d'examiner les textes, et de conqxirer, dans le rapprochement de la réalité et de la fiction, les situations et les caractères.

Guillaume Tell est, à mon gré, le plus bel ouvrage du

1. Gazette Litlëruire , revue française et ôtrangfire de la liltéralurc, des sciences, des beaujt-arls, etc., n" du 25 uiars 1830.

' poëte allemand. C'est là qu'on voit la tragédie historique se développer dans toute sa grandeur et sa magnificence. Le premier acte est destiné à peindre l'oppression qui pèse sur la Suisse, les ressentiments qui s'amassent dans les cœurs, et les menaces d'une prochaine explosion. Un de ceux qui sont les plus affligés des maux de la patrie, c'est un paysan suisse, Werner. Sa femme a compris ses chagrins, et c'est elle qui va le décider à une résolution hardie et généreuse. Après quelques propos où elle lui rappelle les dangers qui le menacent, elle lui adresse ces paroles que les vers qui suivent traduisent fidèlement,

GERTRUDE

Écoute mon conseil. — Tu sais combien chez nous,

Ici^ dans Schwytz, les gens de bien se plaignent tous

Des fureurs de Gésier avide et sanguinaire.

Ne doute pas non plus que là-bas, en la terre

D'Underwald et d'Uri, le peuple ne soit las

De supporter un joug qui ne s'allège pas.

Comme Gésier nous tient sous sa main violente,

Landberg, sans plus de frein, tyrannise et tourmente

Ceux d'au-delà du lac, sur l'autre bord de l'eau;

Et nous ne voyons plus arriver un bateau

Qui n'apporte avec lui le bruit de nouveaux crimes

Bt les gémissements de nouvelles victimes.

Partant il serait bon que quelques gens de cœur

Tinssent conseil entre eux dans le commun malheur,

Avisant à briser un joug insupportable.

Et Dieu, crois-moi, Werner, vous sera secourable.

Dieu ne délaisse pas le plus juste parti;

Daus Uri n'as-tu pas quelque sincère ami

A qui tu peux t'ouvrir en toute confiance?

WERNER

J'y connais bien des gens de rang et d'importance, Bien des gens résolus, d'un cœur vaillant et droit,

Qui me sont attachés par un lien étroit

{Il se lève.)

SCHILLER ET D'AUBIGNE. 195

De pensers périlleux, ô femme, quel orage Dans mon sein calme encore éveille ton langage! Tu retournes mon cœur et le mets sous mes yeux. Ce que je n'osais voir en ce fond ténébreux, Ta langue hardiment l'apporte à mes oreilles! As-tu bien entrevu ce que tu me conseilles? C'est la guerre sauvage et le bruit du clairon Que tu veux appeler dans cet heureux vallon. Nous, peuple de pasteurs, nous sans force aguerrie. Braver le roi du monde et sa chevalerie! Qu'attend-il? un semblant, par quoi lui soit permis De lâcher sans pitié sur ce pauvre pays Des farouches soldats la horde meurtrière. D'exercer en vainqueur Taffreux droit de la guerre, Et briser, sous couleur de justes châtiments, De notre liberté les anciens monuments.

GERTRUDE

Vous savez manier la hache et l'arbalète,

Et pour l'homme vaillant l'aide du ciel est prête,

WERNER

Gertrude, que la guerre autour d'elle a d'horreurs! Elle tue à la fois et troupeaux et pasteurs.

GERTRUDE

Ce que le ciel envoie, il faut qu'on le subisse; Nul noble cœur ne doit supporter l'injustice.

WERNER

De ta neuve maison l'aspect te réjouit;

La guerre, sans merci, la brûle et la détruit.

GERTRUDE

Si je savais mon âme à ces biens asservie. Moi-môme je voudrais y porter l'incendie.

WERNER

Tu crois à la pitié..,.! Cet horrible Iléau

Ne fait pas môme grâce à l'enfant au berceau.

GERTRUDE

L'innocence, là-haut, trouve les bras d'un père; Werncr, vois en avant, et non pas en arrière.

WERKER.

Nous, du moins, nous pouvons mourir en combattant; Mais vous, femmes, mais vous! quel destin vous attend?

GERTRUDE

Le dernier choix est libre au plus faible des êtres. Un saut dans ce torrent, et me voilà sans maîtres !

WERNER

Celui qui sur son cœur presse un si noble cœur Saura pour ses foyers combattre avec ardeur; II ne craint d'aucun roi l'armée et la puissance*.

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