SCHILLER ET D'AUBIGNÉ
« Anglois, les querelles des Allemands, Yostre lionle, vostrc « nudité, vostre faim et, qui est plus dur, celle de vos en- « fans. Tastcz encores si vous pouvez supporter vostre mort « par un bourreau, après avoir veu vostre mari traîné et « exposé à l'ignominie du vulgaire; et pour fin vos enfants « infâmes vallets de vos ennemis accreus par la guerre et « triomphans de vos labeurs. Je vous donne trois semaines « pour vous esprouver; et, quand vous serez à bon escient « fortifiée contre tels accidents, je m'en irai périr avec « vous et avec nos amis. » L'admirale répliqua : « Ces trois « semaines sont achevées; vous ne serez jamais vaincu par « la vertu de vos ennemis. Usez de la vostre et ne mettez « point sur vostre teste les morts de trois semaines. Je vous « somme au nom de Dieu de ne nous frauder plus, ou je « serai tesmoin contre vous en son jugement* ».
Où trouver plus de courage et de noblesse dans la pensée, plus de grandeur et d'énergie dans l'expression? Je distingue soigneusement ici la pensée et l'expression; car, s'il est certain que l'une appartient à Coligny et à sa femme, il est certain aussi que l'autre appartient à d'Aubigné. Quiconque connaît son style en retrouvera dans ce grand morceau toutes les formes et toutes les qualités. Ce fut sans doute en paroles plus brèves et moins travaillées que les deux époux se communi(iucrent leurs sentiments sur la suprême résolution. D'Aubigné, par des témoins dignes de foi, apprit ce qui avait été dit dans le secret épancliement, et il en transmit à la postérité le sens dans le langage qui lui était propre quand il tenait la plume, au lieu de tenir une épée.
D'Aubigné, auteur de cette Histoire universelle d'où est tiré notre passage, et de plusieurs autres ouvrages, fut l'écuyer tle Henri IV. Brave entre les braves, pro-
1. Histoire universelle du sieur tl'Aubitiné, l. I, p. 131, édition (le If, 10.
testant intraitable, homme d'honneur jusqu'au rigorisme, faisant des vers, sachant le grec, le latin, l'hébreu, il eut une vie pleine d'aventures et de traverses, mais pleine aussi d'actes d'un éclatant courage et d'une incorruptible probité. 11 avait reçu de son père une de ces consécrations (jui ne s'effacent jamais. Passant à Amboisedans le moment où on voyait encore exposées les têtes des conjurés, son père s'écria : « Les bour- « reaux I Ils ont décapité la France. » Puis il lui mit la main sur la tête en lui disant : « Mon enfant, il ne faut « pas épargner ta tête après la mienne, pour venger « ces chefs pleins d'honneur dont tu viens de voir les « têtes. Si tu t'y épargnes, tu auras ma malédiction. » Je ne le quitterai pas sans lui emprunter une courte citation , qui montrera en peu de lignes tout son talent d'écrivain. C'est à la fin de la bataille de Montcontour, perdue par les protestants. Ceux-ci firent quelques charges heureuses pour protéger les débris de leur défaite. Les reitres en eurent presque tout l'honneur. D'Aubigné ajoute :
« De ces charges de retraitte la principale gloire est aux « reitres, pourveu qu'ils permettent à Saint-Cyr Puygref- « fier d'en avoir sa part. Ce vieillard aïant rallié trois cor- « nettes au bois de Maire, et recogneu que par une charge « il pouvoit sauver la vie à mille hommes, son ministre, « qui lui avoit aidé à prendre cette resolution, l'avertit de « faire un mot de harangue. A gens de bien, courte ha- « rangue, dit le bonhomme; frères et compagnons, voici « comment il faut faire. Là-dessus, couvert à la vieille fran- « çoise d^armes argentées jusqu'aux grèves et sollerets, le « visage descouvert et la barbe blanche comme neige, aagé « de quatre-vingt-cinq ans, il donne vingt pas devant sa « Irouppe, mena battant tous les mareschaux-de-camp, et « sauva plusieurs vies par sa mort^. »