L'ÉDITION
Ce titre, que je copie, ne rend pas pleine justice à tout le monde. Sans doute il a été équitable d'y conserver le nom de M. Monmeniué, si versé dans l'histoire de madame de Séviyné, et qui avait préparé avec tant d'amour et de /cle les matériaux de la nouvelle édition. Mais, quelque curieux (|u'il tût de l'exactitude et de la fidélité, il n'avait point été assez formé aux habitudes de la critique pour porter dans toutes les pages, dans toutes les lignes cette vigilance aux yeux de laquelle il n'y a, avant examen, aucune leçon indifférente. Si l'on voulait que cette édition constituât délinilivement un texte, il fallait adjoindre à sa main
1. Journnl des Suvuuts, ocloLiv, iiuvoutltrc cl décembre 18G7.
une main plus exercée aux procédés de l'érudition. J'ai nommé M. Adolphe Régnier, qui, pouV descendre de la Grèce et de l'Inde aux œuvres du dix-septième siècle, n'a pas cru déroger. L'érudition moderne sait que reproduire fidèlement et interpréter correctement est son office. Cela est aussi vrai des lettres de madame de Sévigné que des hymnes du Véda.
Le critique, l'éditeur infidèle non-seulement pèche, mais encore il fait pécher autrui. Dans une lettre à sa fille, madame de Sévigné dit : « Je suis ravie de voir « comme il (l'abbé de Coulanges) vous aime, et c'est « une des choses dont je veux vous remercier, que de « faire tous les jours augmenter cette amitié par la « manière dont vous vivez avec moi et avec lui. Jugez « quels tourments j'aurais s'il avait d'autres sentiments « pour vous; mais il vous adore. » Cette phrase volontairement tortueuse nous fait entrevoir que madame de Grignan n'était guère aimable pour l'abbé de Coulanges, et que madame de Sévigné désirait qu'elle le fût, indiquant avec une délicatesse infinie le moyen d'entretenir l'adoration spontanée du bon abbé pour la comtesse de Grignan. Les anciens éditeurs ont voulu eilacer la trace de la discourtoisie de la fille et de l'adroite prière de la mère; et ils ont mis: « Je suis raie vie de voir comme le 'bon abbé vous aime; son cœur « est pour vous comme si je l'avais pétri de mes « mains : cela fait justement que je l'adore. » On permettra à un faiseur de dictionnaire, qui fonde tout son travail sur les exemples et les textes, d'avouer qu'il a frémi en voyant à quel péril le chevalier de Perrin l'avait exposé. Pétrir un cœur avec les mains ! trouvant cette expression, je n'aurais pas manqué de l'inscrire au compte de madame de Sévigné. Et pourtant le fait est qu'elle ne l'a pas dite, et peut-être ne l'aurait pas
voulu dire; car, au figuré, quand elle emploie pétrir, elle exprime de quoi est pétri Tobjet dont il s'agit; du moins le Glossaire n'inscrit que ces exemples-ci: « De vous et madame du Fresnoy on en pétrirait une personne dans le juste milieu. — Cette droiture, cette naïveté, cette vérité, dont son cœur est pétri. — Je songe aux pichons (les jeunes enfants de madame de Grignan), je suis toute pétrie de Grignans. — Gorbinelli est tout pétri dans le mystique. « Je ne trouve chez elle dans cet emploi absolu que repétrir : « Pauline n'est donc pas parfaite; tant mieux, vous vous divertirez à la repétrir. » {Lettre du 8 décembre 1658.) Et encore n'ajoute-t-elle pas : de vos mains.
Notas audire et reddere voces^ dit Anchise à son fils, qu'il revoit descendu auprès de lui dans les Champs Élysées. Ce qui touche Anchise et est exprimé par le poète latin avec sa sensibilité ordinaire me touche aussi, je l'avoue, quand il s'agit de tous ces morts dont la parole, grâce à leurs livres ou à leurs confidences, nous arrive de l'autre côté du tombeau. C'est leur voix même avec ses infiexions que je veux entendre ; c'est leur manière de parler que je demande, avec tout ce qu'elle a de différent de la manière contemporaine que connaît mon oreille. Une fois que la mort a mis le sceau sur ces pages, elles deviennent sacrées, sorte de monument, de médaille que chacjue siècle doit, dans l'intérêt de tous, transmettre intacte au siècle suivant. On conçoit, en le regrettant, que, sous l'impulsion du jansénisme, Port-Royal amende et émonde les Pensées de Pascal, ou que, en vue de ménagements plausibles ou de chétifs scrupules, le chevalier de Pcrrin élague ou corrige ce (|ui lui dé[)]aU ou l'inquiète dans les lettres de madame de Sévigné. Mais il faut encourager, louer, remercier les éditeurs qui, elfaçant ces impor-
tunes retouches, nous rendent l'original dans sa vérité. Un livre dit juste autant, que l'auteur a voulu; des lettres et des papiers publiés poslliumemeni disent un peu plus qu'il n'aurait voulu. Ce plus, un éditeur trop voisin du temps pour n'être pas prudent nous en prive; longtemps après, un éditeur uniciuement curieux de l'authentique et du vrai nous rend cette espèce de fruit défendu. On excuse que le chevalier de Perrin ait supprimé, mais on remercie M. Régnier d'avoir restitué cette page sur les dépenses et les malaises de la maison de Grignan : « Je ne réponds rien à ces comptes et à « ces calculs que vous avez faits, à ces avances hor- « ribles, à cette dépense sans mesure : cent vingt mille « livres! il n'y a plus de bornes : deux dissipateurs en- « semble, l'un voulant tout, l'autre l'approuvant, « c'est pour abîmer le monde. Et n'était-ce pas le « monde que la grandeur et la puissance de votre mai- « son? Je n'ai point de paroles pour vous dire ce que « je pense, mon cœur est trop plein. Mais qu'allez-vous « faire? je ne le comprends pas du tout. Sur quoi fonce der le présent et l'avenir? Que fait-on quand on est à « un certain point? Nous comptions l'autre jour vos « revenus: ils sont grands; il fallait vivre de la charge « et laisser vos terres pour payer vos arrérages. J'ai vu « que cela était ainsi; ce temps est bien changé, quoi- « que vous ayez reçu bien des petites sommes qui dece vraient vous avoir soutenus, sans compter Avignon. « Il est aisé de voir que la dissipation vous a perdus du (( côté de la Provence. Enfin cela fait mourir, d'autant « plus qu'il n'y a point de remède. Dieu sait comme (( les dépenses de Grignan et de ces compagnies sans «compte et sans nombre, qui se faisaient un air d'y « aller de toutes les provinces, et tous les enfants de «la maison à la table jusqu'au menton, avec tous
« leurs gens et leur équipage, Dieu sait combien ils ont « contribué à cette consomption de toutes choses. En- « tin, quand on vous aime, on ne peut pas avoir le « cœur content. Je ne sais comme sont faites les autres « sortes d'amitiés que l'on a pour vous : on vous étouffe, « on vous opprime et on crie à la dépense, et c'est « ceux qui la font ! » [Lettre à madame de Grignon du 1" avril 1689.)
Bussy ayant transcrit dans ses Mémoires les lettres qu'il avait reçues de madame de Sévigné, elle lui témoigna qu'elle en était effrayée, et qu'elle espérait du moins qu'il aurait raccommodé ses lettres. « Je n'y ai « point touché, répondit-il. Lebrun ne toucherait pas « à un ouvrage du Titien où ce grand homme aurait « eu quelque négligence. Cela est bon aux ouvrages « des médiocres génies d'être revus et corrigés. » Manifestement, Bussy était, comme nous le sommes, sous le charme des lettres de madame de Sévigné. Quelque négligence ne l'effarouchait point ; c'était même un attrait de plus. Quoi qu'il en dise, revoir et corriger est souvent utile, môme aux génies qui ne sont pas médiocres; mais qui voudra joindre ces deux mots aux libres et rapides épanchements d'un cœur plein de tendresse et de chaleur, d'un esprit plein de grâce, de gaieté et de lumière?
« M. de Pompone, dit madame de Sévigné dans une « lettre du 3 février iG72, aime mon style naturel et dé- « langé, quoique le sien soit comme celui de l'élo- « (lueiice même. » Ne le rangez donc pas, vous dans les mains de qui il est tombé, et laissez-lui son dérangement, puis(|uc c'est un trait (|ui lui appartient Si un beau désordre, selon XArt poélifjue, c^l un clfet de l'art, un aimable désordre est un effet de la nature. C'est ainsi que ce sfi/le dérangé dont madame de Sévigné se
confesse ne lui ôte rien et lui ajoute quelque chose. Le chevalier de Perrin s'effarouche de peu, et, malheureusement, ce qui l'effarouche, il le change et le corrige. Madame de Sévigné a écrit (t. II, p. 366) : «. Vous aurez peine à nous faire entrer une éternité de « supplices dans la ièie, à moins que d'un ordre du « roi ou de la sainte Écriture. » Au lieu du dernier membre de phrase, il a mis : à moins que la soumission n arrive au secours. Madame de Sévigné a été trop sincèrement attachée à ses croyances pour qu'on dût s'inquiéter de lui voir accueillir, en passant d'ailleurs, une opinion d'Origène condamnée par l'Église. — Un terme vieilli, il le remplace par un terme ordinaire et usité : « Enfin, dit madame de Sévigné, en revenant des états « de Bretagne (t. II, p. 350), me voilà toute reposée, « toute tranquille, toute contente d'être en repos dans « ma solitude; j'ai eu tantôt encore un petit goupil- « Ion : c'est M. de Lavardin... » Au lieu d'un petit goicpillon, devenu obscur, il a imprimé : un petit reste des états. Mais un goupillon, c'est étymologiquement une queue de renard; et, figurément, un petit goupillon, c'est une petite queue. N'est-ce pas dommage d'ôter un archaïsme qui marque un intermédiaire entre le sens étymologique et le sens dérivé, seul compris aujourd'hui? — D'autres fois, c'est une expression métaphorique qu'il n'entend pas et qu'if efface : « M. de « Chaulnes (il s'agit de la réception du roi d'Angle- « terre), plongé comme vous savez, lui dit qu'il y avait « une chambre préparée pour lui, et voulut l'y me- « ner. » (T. VIII, p. 519.) En place de quoi le chevalier de Perrin donne : M. de Chaulnes voulut le mener dans une chambre pour s'y reposer. Plongé a embarrassé l'éditeur, et, pour qu'il n'embarrassât pas le lecteur, il l'a effacé sans forme de procès. M:. Sommer, dans le Glos-
saire^ explique avec beaucoup de vraisemblance p^wp^é par saluant profondément. Règle générale, un éditeur ne doit rien effacer, les expressions difficiles moins que les autres.
Une pareille retouche incessamment étendue à une infinité de passages, qu'est-ce autre chose qu'une sorte de badigeon' que la main diligente de la critique efface partout où elle peut, pour montrer le trait original?
A côté des altérations volontaires prennent place les altérations involontaires dont il est d'un bon critique de débarrasser l'auteur qu'il publie. Qui croirait que, dans un texte aussi voisin de nous que l'est celui de madame de Sévigné, il s'est glissé de mauvaises lectures, des méprises, des non-sens, tout comme dans un texte de l'antiquité? [1 est bon de rapporter quelques-uns de ces passages malades que la main du nouvel éditeur a guéris, ainsi qu'en guérissait la main de Scaliger ou de Bentley.
Avant lui, on lisait dans la lettre du 20 juin 1671 : « Pour les jupes courtes, vous aurez quelque peine à « les rallonger. Cette mode vient jusqu'à nous; nos « demoiselles de Vitré, dont l'une s'appelle mademoi- « selle de Bonnefoi de Croque-Oison et l'autre made- « moiselle de Kerborgne, les portent au-dessus de la « cheville du pied. » Ce passage parait ne pécher en rien, sauf que l'on se demande comment madame de Sévigné, qui ne cite ces noms que parce qu'elle est amusée de leur bizarrerie, a manqué à indi([uer son intention par quelcpie petit mot qui trahît le rire qui la prenait quand elle les écrivait. Le petit mot y é(ait en effet; ce qui l'a ôté, c'est une mauvaise lecture; et il faut restituer: « ... nos demoiselles de Vitré, dont « l'une s'appelle, de bonne foi, mademoiselle de Croque- « Oison, et l'autre mademoiselle de Kerborgne »
Madame de Sévigné était très-familière avec l'Astrée, le Cyrus et toute cette littérature romanesque qui de son temps avait grande réputation. Les noms de leurs héros ne sont pas rares sous sa plume; aussi lit-on, t. X, p. 132 : «Le sage Gautier que je croyais TAdamas a de la contrée.... » Adamas était un personnage de l'Astrée. Quel remplaçant imagineriez-vous que les anciens éditeurs ont donné à ce héros, fort ignoré d'eux, à la vérité? le grand lama : Le sage Gautier que je croyais le grand lama de la contrée... l II faut avouer que les hasards des mauvaises lectures sont quelquefois plaisants.
Madame de La Fayette vient de mourir: madame de Sévigné est contristée, et elle écrit (t. X, p. 1 08) : n J'étais « assurée que je faisais sa plus tendre consolation, et « depuis quarante ans c'était la même chose ; cette date « est récente ; mais elle fonde bien aussi la vérité de «notre liaison. » Comment! récente? Quarante ans n'est pas une date récente; loin de là, c'est une bien vaste étendue dans notre carrière mortelle. Le poids s'en est fait soudain sentir à madame de Sévigné, tandis qu'elle écrivait ces lignes: et cette impression qui lui serrait le cœur, elle l'a rendue par un mot hardi et saisissant: cette date est violente. Quel dommage c'eût été de perdre et le sentiment et le mot !
Que dites- vous de ces réflexions de M. de Bussy? « Si vous m'aviez fait réponse, écrit-il à sa cousine, « mes réflexions ne m'auraient pas empêché de vous « répliquer; le rhumatisme n'a pas été jusqu'à l'esprit. » (T. X, p. 26.) Des réflexions ne sont pas capables de rhumatiser l'esprit, des fluxions seules peuvent commettre ce méfait; et c'est aussi fluxions que le nouvel éditeur a restitué.
Madame de Sévigné est dans un pressant besoin d'ar-
gent, et elle écrit (t. X, p. 98): « Il faut qu'il m'envoie « tout, le plus tôt qu'il pourra, le plus qu'il pourra; « car j'en ai un besoin extrême; j'ai donné ce que « j'avais d'argent à cause du décri ; ainsi ma soif est (( grande. » Ma soif est grande s'est malencontreusement transformé, dans les anciennes éditions, en : rua foi est grande; ce qui ne signitîe rien.
Pour donner une bonne édition de madame de Sévigné, il est plus d'une fois nécessaire de posséder les auteurs qui sont présents à son esprit et qu'elle cite en les nommant ou sans les nommer. Voici un passage dont une phrase de Pascal peut seule fournir la restitution : « Jouissez de la paix que Dieu vous fait sentir « présentement; vous avez eu vos peines; vous en avez « fait un sacrifice bien sensible au cœur; voilà votre bience heureux état; je n'ai jamais vu une telle parole, mais « elle est aussi de M. Pascal. » Ceci est altéré; car où est cette parole de Pascal qu'elle n'a jamais vue ailleurs? L'altération du texte est bien peu de chose, et pourtant elle trouble tout, et tout est rectifié en lisant, avec l'éditeur, Dieu au lieu de bien : Vous en avez fait un sacrifice : Dieu sensible au cœur, etc. En effet, Pascal a dit : « Voilà « ce que c'est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à 0 la raison. »
Au tome VIII, p. 305, je rencontre cette phrase-ci : « Parlons de votre santé, ma très-chère; la mienne est « parfaite : point de main extravagante, point de leiinr, « point de hi, point de ha, une machine toute réglée. » J'ai eu beau la lire et la relire, je n'ai pu parvenir à la compren(ho conq^létement, et le mot leurre m'a toujours arrêté. Dans mon désappointcmeni, j'ai ouvert le Glossaire dciM. Sommer, recours ordinairement inlaillibledes embarrassés; mais le mot leurre n'y est pas, et force me fut de me denjaiidfr si la Icc^'on était sùrc.
Leurrer^ c'est tromper par un faux espoir. Or, rien de pareil dans l'état de santé dont elle parle et qui avait inquiété madame de Grignan ; car peu auparavant sa mère lui avait écrit (t. VIII, p. 211) : « Vous parlez « de ma santé et de ma vie : j'ai été un peu échauffée; « de mauvaises nuits, beaucoup de douleur et de larmes « ne sont p^s saines, et c'est ce qui m'effraye pour vous; « cela s'est passé entièrement avec des bouillons de « veau : n'y pensez plus. » S'il s'était agi du rhumatisme qui l'avait affligée douze ans auparavant, le mot leurre se serait compris ; voyez en effet la description si vraie et si plaisante qu'elle donne d'un mal qui ne plaisante pas : « Devinez ce que c'est, ma fille, que la chose du « monde qui vient le plus vite et qui s'en va le plus len- « tement; qui vous fait approcher le plus près de la con- « valescence, et qui vous en retire le plus loin; qui vous « fait toucher l'état du monde le plus agréable, et qui « vous empêche le plus d'en jouir; qui vous donne les « plus belles espérances du monde, et qui en éloigne « le plus l'effet; ne sauriez-vous le deviner? jetez-vous « votre langue aux chiens? C'est un rhumatisme. II y a « vingt-trois jours que j'en suis malade. Depuis le 1-4, (( je suis sans fièvre et sans douleurs; et, dans cet état « bienheureux, croyant être en état de marcher, qui « est tout ce que je souhaite, je me trouve enflée de « tous côtés, les pieds, les jambes, les mains, les bras; « et cette enflure, qui s'appelle ma guérison et qui l'est « effectivement, fait tout le sujet de mon impatience, « et ferait celui de mon mérite, si j'étais bonne ; cepen- « dant je crois que voilà qui est fait et que dans deux «jours je pourrai marcher... Adieu, ma très-chère et « très-aimable, je vous conjure tous de respecter avec « tremblement ce qui s'appelle un rhumatisme; il me « semble que présentement je n'ai rien de plus impor-
LETTRES DE MADAME DE SEVIGNE. i-d
« tant ti VOUS recommander. » Dans une pareille maladie le mot leurre conviendrait pour exprimer les déceptions d'une convalescence indéfiniment retardée. Mais ce n'est pas ici le cas. La phrase qui m'occupe est la représentation de celle-ci, qu'on trouve dans une lettre antécédente à Bussy, où madame de Sévigné explique quels sont les accidents qui l'ont fait aller aux eaux de Bourbon, accidents auxquels madame de' Gfignan songe évidemment : « Je me résolus d'aller à « Vichy pour guérir tout au moins mon imagination « sur des manières de convulsions à la main gauche, « et des visions de vapeurs qui me faisaient craindre « l'apoplexie. » (13 novembre 1 687.) Pom^ de main extravagante répond à manières de convulsions à la main gauche; et point de leurre^ point de hi, point de harépond à visions de vapeurs: cela ôte toute possibilité d'expliquer leu7Te par faux espoir. Si la lettre avait été vue par 31. Régnier en original, je m'inclinerais devant un texte irrévocable; mais nous ne la connaissons que par le chevalier de Perrin, et il n'est pas impossible qu'il ait mal lu. Je n'ai point formé de conjecture qui me satisfît complètement; pourtant je proposerais, avec tous les doutes possibles, de lire lièvre au lieu de leurre. Lièvre et lem^re ont le même nombre de lettres, et par là la correction est facile; elle Test moins pour le sens : en effet, il faudrait prendre lièvre dans l'acception très-métaphorique de ce qui étonne, surprend, comme (juand on dit lever un lièvre. Je proposerais encore et mrme a\"ec quehiue préférence point de heurt^ ce qui irait bien avec point de /ti, point de ha; à la vérité, heurt n'est pas dans le Glossaire, soit que madame de Sévigné ne l'ait pas employé, soit que le Glossaire ne Tait pas relevé, omission qu'il a faite i)Our leurre., qui ny ligure pas; puis, en tout «as, heurt se trouve plus
d'une fois dans La Fontaine, et La Fontaine était une des lectures de madame de Sévigné. Mais je ne veux pas insister davantage-, et j'ajoute seulement une autre phrase où madame de Sévigné représente encore, sous une métaphore différente, la régularité qu'elle a reconquise : (( Je me porte si bien, et les esprits sont si bien « réconciliés avec la nature, que je ne vois pas pour- « quoi vous ne m'aimeriez pas. » (18 octobre 1G87.) Madame de Grignan l'avait grondée d'être allée à Bourbon par complaisance pour la duchesse de Chaulnes, au lieu d'être allée à Vichy, dont elle s'était jadis si bien trouvée.
Deux chanceliers moururent à quelques années l'un de l'autre, Séguier en 1672, et Letellier en 1686, laissant tous deux une fortune grande sans doute, mais moins considérable pourtant qu'on ne s'y attendait, Yoici comment on dit la chose en style familier et épistolaire : « Il (Séguier) ne laisse que 70,000 livres de rente. « Est-ce du bien pour un homme qui a été quarante f( ans chancelier et qui était riche naturellement? La « mort découvre bien des choses. » [Lettre du 3 février 1672.) Comme s'il avait entendu cette phrase, Bossuet reprend dans son oraison de Letellier : « La mort a « découvert le secret de ses affaires; et le public, rigide (( censeur des hommes de cette fortune et de ce rang, « n'y a rien vu que de modéré ; on a vu ses biens « accrus naturellement par un si long ministère et par « une prévoyante économie, et on ne fait qu'ajouter à (c la louange de grand magistral et de sage ministre « celle de sage et vigilant père de famille, qui n'a pas « été jugée indigne des saints patriarches. » Quand Bossuet se serait donné pour tâche de développer avec sa haute éloquence le rapide éclair de madame de Sévigné, eùt-il fait aulreu),ent?
Pour les contemporains comme pour nous cette éloquence était divine; et quand, faiblissant, elle ne l'était pas, ils s'en plaignaient. Madame de Sévignc parle à sa fille de la prise de voile de madame de la Vallière : « Elle fit cette action, cette belle et coura- « geuse personne, comme toutes les autres de sa vie, . « d'une manière noble et charmante. Elle est d'une « beauté qui surprit tout le monde; mais ce qui vous « surprendra, c'est que le sermon de M. de Condom ne « fut pas aussi divin qu'on l'espérait. « (T. lil, p. 466.) Cet éclat qui brillait encore en la prochaine carmélite et frappait madame de Sévigné, n'a-t-il pas son reflet dans ce passage du sermon : « L'âme commence par son corps « et par ses sens, parce qu'elle ne trouve rien qui lui « soit plus proche. Ce corps qui lui est uni si étroite- « ment, maisqui toutefois est d'une nature si inférieure « à la sienne, devient le plus cher objet de ses com- « plaisances. Elle tourne tous ses soins de son côté. « Le moindre rayon de beauté qu'elle y aperçoit suttit « pour l'arrêter; elle se mire, pour ainsi parler, et se « considère dans ce corps; elle croit voir dans la dou- « ceur de ces regards et de ce visage la douceur d'une « humeur paisible; dans la délicatesse de ces traits, la « (léli(;atesse de l'esprit; dans ce port et cette mine « relevée, la grandeur et la noblesse du courage. » Malgré ce passage, malgré quehjues autres dignes du grand prédicateur, j'incline à sentir comme les contemporains, et en plusieurs endroits le sermon paraît subtil et recherché. Puis, pour dire toute ma pensée, quelque chose y nuit dans mon esprit, c'est la i»résence de la reine. Le spectacle de la feninic et de la demi-femme de Louis XIV, assises côte à côte derrière une grille d'en haul, me bl(>sse. 11 n'y niamprait vraiment ([ue lesauliesdemi-l'emiiies, madame de Montes-
pan, mademoiselle de Fon langes, madame de Soubise. Ce qui m'offeiTse pour ce monde, ce n'est pas que le roi ait eu tant de maîtresses; comment, aimant les femmes, aurait-il résisté à toutes ces beautés qui s'offraient? mais c'est qu'il ait tenu à faire adorer ses nudités morales et qu'il y ait réussi.
Coîbert était mort en 1683, mal satisfait du maître qu'il avait servi à outrance, et s'écriant qu'il ne serait pas inquiet de son salut s'il avait fait pour Dieu ce qu'il avait fait pour cet homme. Cette parole, Bossuet y songe secrètement lorsqu'il s'écrie dans l'oraison du prince de Condé : « Servez donc ce Roi immortel et si « plein de miséricorde, qui vous comptera un soupir « et un verre d'eau donné en son nom plus que tous les « autres ne feront jamais tout votre sang répandu. » Mais elle a son plein éclio chez madame de Sévigné, qui dit : « En vérité, ma fille, le roi est bien servi; on « ne compte guère ni son bien, ni sa vie, quand il est « question de lui plaire; si nous étions ainsi pour Dieu, « nous serions de grands saints. » (T. YIII, p. 513.)
En 1 689, à l'approche de la nouvelle guerre, on demanda à madame de Sévigné un homme pour l'arrièreban en raison d'une certaine terre dont elle avait donné la nue propriété à sa fille. Cela la contrarie très-fort, comme on voit par sa lettre à Bussy : « Si on me tource mente pour l'usufruit, je vous demande pardon, mon « cher cousin, mais je me jetterai sans balancer dans « la bourgeoisie de Paris : je montrerai les baux de mes « maisons; je produirai mes quittances des boues et (( lanternes; je ferai même voir que j'ai rendu le pain «bénit; enfin, mon cher cousin, je tâcherai de me « sauver par les marais comme je pourrai, plutôt que « de payer 5 ou 600 livres pour un homme d'arrière- « ban. Au reste, voici un étrange commencement de
(( guerre, où d'abord nous faisons paraître notre der- « nière ressource. » (13 avril 1689.) Je ne sais ce qu'il advint de l'homme requis et des 5 ou 600 livres; toujours est-il que la politique suivie avait été tellement destructive de la population et de la puissance nationale qu'à ce moment, qui paraissait encore un apogée, on en était déjà à l'arrière-ban et à la dernière ressource. Cela n'empêche pas, quand vient la nouvelle de la bataille de Fleurus, madame de Sévigné de s'écrier dans son adoration de Louis XIV : « Ne trouce vez-vous pas que Dieu prend toujours le parti du roi, « et que rien ne pouvait être ni plus glorieux à la répu- « tation de ses armes, ni mieux placé que cette pleine « victoire? » (12 juillet 1690.) Madame de Sévigné ne vécut pas assez pour voir la fortune changer, et un inexorable enchaînement de revers jeter Louis XIV dans l'extrême humiliation, la monarchie dans l'extrême péril, la France dans l'extrême misère. Mais nous, pour qui cet avenir est du passé, devons-nous dire que, dans ces dures années, Dieu prit toujours parti contre le roi?
Il ne faufpas que je laisse sans explication la locution se sauver par les marais^ qu'emploie madame de Sévigné. C'est se tirer d'embarras comme on peut. Cette locution provient. d'une terreur pani([ue qui eut lieu au siège de la Uochelle : a Plusieurs, dit Brantôme, eurent f( telle frayeur, ([u'ils avisèrent à se sauver par les « marais, et plusieurs s'y enfuirent qui furent après « reconnus par la boue qui en estoit empreinte en leurs « chausses. »
Je lis au t. VIII, p. 144 : « Ce siècle où l'on ne sait « que c'est que bonnes ou belles choses, et où l'on n'a le « loisir que de calculer et de courir après ses allaires. » Qui donc parle ainsi? Ce reproche, ne 1 ai-je pas en-
tendu lancer bien des fois contrb le dix-neuvième siècle et son industrialisme, et n'est-il pas le langage de ceux qui gourmandent la vulgarité de nos mœurs et l'âpreté de nos convoitises? Non, il faut le reculer de deux cents ans : il ne s'adresse pas à nous, il s'adresse au dix-septième siècle, il n'est pas dé M. Cousin, il est ' de Corbinelli, l'ami de madame de Sévigné. Au reste, j'ai toujours été de l'avis de Corbinelli; et, quand on me parlait des banqueroutes des notaires comme d'un mal particulier à notre époque, je remarquais que La Bruyère faisait remonter je ne sais où l'âge dor de la sûreté des prêts, quand il disait : « Le fonds perdu, au- « trefois si sûr, si religieux et si inviolable, est devenu, « par le temps et par les soins de ceux qui en étaient (( chargés, un bien perdu. » {De quelques usages.)
Molière voulait que les femmes eussent des clartés de tout. Cela éiait vrai de plus dune dame de son temps; cela l'était particulièrement de madame de Sévigné. Et elle le savait bien : « C'est une liseuse, ditce elle de madame de Kerman .: elle sait un peu de tout ; « j'ai aussi une petite teinture, de sorte que nos super- « licies s'accommodent fort bien ensemble. » (30 avril 1689.)
Corbinelli prétendait que madame de Sévigné n'écrivait pas bien quand elle dictait (et elle ne dictait que quand elle était malade), et refusait alors d'entretenir correspondance avec elle : « Corbinelli dit que je n'ai « point d'eaprit quand je dicte, je crois qu'il a raison ; « je trouve mon style lâche; mais soyez plus généreuse, « ma tille, et continuez à me consoler par vos aimables « lettres. » (22 mars 1676.) En revanche, quand elle écrivait de sa main, cette main courait ; « Est-il possi- « ble, ma très-chère, que j'écrive bien? Cela va si vite! « Alais, puisque vous êtes contente, je n'en demande
« pas davantage. » (20 décembre 1688.) Nous n'en demandons pas davantage non plus, nous (lu'elle charme après deux cents ans, comme elle charma sa fille et tous ses correspondants.