‹ Littérature et histoireChapitre 4 sur 78 · LA NOTICE · texte numérisé non relu

LA NOTICE

La ISotice sur madame de Sévigné est de M. P. Mesiiard. A une correspondance qui n'est pas liée auK événements publics, mais qui l'est à toute sorte de détails de vie privée, à toute sorte de personnes de la cour et du monde, il fallait des notes abondantes dont le centre tut une ample notice où tout ce qui tient à madame de Sévigné serait réuni, discuté, raconté. M. Mesnard n'a point failli à sa tâche. C'est dans sa Notice que l'on s oriente; c'est là que les notes renvoient à chaque instant; c'est là qu'on suit toute cette vie de femme : les traverses et un mariage peu heureux, les joies et une ardente maternité, les succès dans le monde et les bonnes et sûres amitiés, la beauté et la sagesse, l'esprit et le charme, enfin une mort qui, sans être trop prématurée, dérobe à ses yeux un trépas qui n'était plus bien éloigné et une douleur qui lui eût été bien amère, le trépas de son petit-fils et la douleur de sa fille.

Je n'ai, bien entendu, aucune envie de criticiuer cette excellente Notice, i\\i\ m'a beaucoup appris et à la([uclle je n'ai rien à ai)prendre; et mon intention est seulement de discuter avec elle quchiues points : les protestants, Bussy et ce (lue j'appelle le jucobisme de madame de Sévigné. Mais auparavant je ne résiste pas au désir d'en citer un morceau où l'on voit éclater l a-

dresse et le courage de madame de Sévigné, l'habileté et le goût du narrateur.

Madame de Sévigné avait eu à se plaindre gravement de Bussy-Rabutin : un portrait satirique de sa belle cousine était de sa main et avait couru. Puis, sur les dires de Bussy, elle le crut brûlé, se consola et pardonna; mais ce chien de portrait, ce sont ses expressions, qui lui fit passer des nuits entières sans dormir, n'était pas si bien détruit qu'il ne reparût imprimé. A cette déloyauté, l'indignation et la douleur de madame de Sévigné furent extrêmes; elle révoqua son pardon, et ne voulut plus entendre parler de son perfide cousin. Mais ce cousin, pour qui elle eut toujours un fonds d'amitié, devint malheureux, tomba malade; madame de Sévigné fut touchée, et les anciennes relations se renouèrent. Maintenant je vais laisser parler M. Mesnard.

Madame de Sévigné, aussi maficieuse que bonne, en disant à son cousin : « Je te pardonne, » avait sans doute ajouté tout bas : « Mais tu le payeras. » Elle laissa d'abord languir un peu la correspondance; puis déclara la guerre, en 1668, par quelques allusions piquantes aux trahisons de Bussy. Ce n'étaient que les premières escarmouches. Bussy essaya une apologie modeste, appuyée de beaucoup de protestations de tendresse. Mais il ne pouvait en être quitte à si bon marché. Madame de Sévigné réfuta vivement ses excuses, et lui promit, s'il osait répondre, qu'elle ne cesserait de verbaliser et de Paccabler sous ses répliques, ses dupliques, ses tripliques. Elle exigeait qu'il se rendît à merci, qu'il demandât la vie. Bussy chercha à se défendre encore. II prétendait ne pas crier miséricorde; mais il tendait la branche d'olivier et demandait que, les frais compensés, le procès n'allcàt pas plus loin. Ce n'était pas le compte do la redoutable partie à qui il avait affaire. En vain il voulait lâcher pied : elle le retenait sur le terrain et redoublait l'attaque avec une vigueur nouvelle. Jamais on ne vit plus brillante escrime. Le jeu du chevalier félon était habile et fin; mais celui de sa belle ennemie avait une légèreté, um^

ardeur, une vaillance qui le déconcertaient. Généreuse cependant, elle comprit qu'avec un criminel déjà pardonné, avec un homme malheureux d'ailleurs et qu'accablaient la disgrâce et l'exil, il fallait vaincre sans blesser; et tout à coup, au milieu du combat, prenant tous les avantages de la femme, comme si elle n'avait pas eu sur son adversaire d'autre supériorité, elle lui sauva l'humiliation de la défaite. L'homme à qui l'on écrit : « Je vous donnerais un beau « soufflet, si j'avais l'honneur d'être auprès de vous, et que « vous me vinssiez conter ces lanternes, » a une belle occasion de plier le genou sans honte, et n'a plus qu'à baiser la main si gentiment levée sur lui. Éussy, qui n'était pas sot, fit sa soumission cette fois, et vit bien le ton qu'il fallait prendre : « Je vous ai demandé la vie, dit-il, vous me vou- « lez tuer à terre, et cela est un peu inhumain... Cessez, pe- « tite brutale, de vouloir souffleter un homme qui se jette « à vos pieds, qui vous avoue sa faute, et qui vous prie de « lui pardonner. Si vous n'êtes pas encore contente des « termes dont je me sers en cette rencontre, envoyez-moi « un modèle de la satisfaction que vous souhaitez, et je « vous la renverrai écrite et signée de ma main et scellée « du sceau de mes armes. » Madame de Sévigné savait les règles du duel entre gens d'honneur : « Levez-vous, comte, « lui cria-t-elle, je ne veux pas vous tuer à terre; ou re- « prenez votre épée, pour recommencer le combat. Mais il « vaut mieux que je vous donne la vie et que nous vivions « en paix... Présentement que je vous ai battu, je dirai parce tout que vous êtes le plus brave homme de France, et je « conterai notre combat le jour oîi je parlerai des combats p singuliers. »

M. Mesnard dit p. 175 de sa JSotice : « Quoiqu'à « l'occasion madame de Sévigné convertisse des hu- (i gueiiots (nous ne parlons pas de son éloge de la révo- (c cation de l'édit de Nantes, croyant bien, par bonheur, « y voir quelque ironie), elle a quelquefois de la peine « h. se détendre contre certaines ai)parences, trèsce fausses sans doute, d'un peu de calvinisme. » Je ne prétends pas examiner, après M. Mesnard, qui les a

fort bien examinées, ces apparences de calvinisme et de jansénisme qu'on trouve dans les lettres de madame de Sévigné. Le fait est qu'elle a constamment voulu vivre et mourir en bonne catholique; dès lors, quelques phrases dans le laisser-aller d'une correspondance intime importent peu. Mais ce qui attire mon attention , c'est qu'elle aussi travaille à l'extirpation des huguenots. Cette extirpation, entreprise comme si on était en pleine fureur de la Ligue, fut le méfait de Louis XIV, de ses ministres, de ses évêques, de ses gentilshommes, de ses femmes,, de tout ce que ce monde avait de plus élégant, de plus noble, de plus délicat, de plus vertueux. Pour ce motif, ne me bornant pas au mot fugitif de M, Mesnard, je suivrai chez madame de Sévigné cette complicité morale dans une des plus cruelles persécutions dont l'histoire fasse mention, à une époque où les anciennes haines étaient oubliées, et où le calvinisme était aussi tranquille dans l'État et aussi dévoué au roi qu'il avait été jadis rebelle et turbulent. Imaginez qu'aujourd'hui, après cinquante ans de tranquillité, la France impériale ' s'avise de demander aux fils et aux petits-lils des Vendéens l'abjuration de leur attachement à la vieille monarchie, et sévisse par la spoliation, par les galères, par l'échafaud, contre tout ce qui aurait assez de cœur pour ne pas renier les souvenirs, la famille et l'opinion : ce sera l'image de ce que fit alors un gouvernement réputé régulier, sage et éclairé.

Tout ce qui gouvernait, pensait, parlait, écrivait, applaudit le roi; cela, qui vient à la décharge de madame de Sévigné, charge d'autant ce haut monde et cette exquise société. La lettre où M. Mesnard croit

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