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INVASION DES RICHESSES A ROME

Les historiens, les moralistes^ les poètes anciens ne se sont pas mépris sur la cause de la ruine de la constitution romaine. Tous, d'un commun accord, l'imputent à l'invasion des richesses, fruit de la conquête et de la rapine. En effet, plus l'opulence cri!it entre les mains des chefs de la république, plus le frein des lois agraires devint difficile à supporter. Elles furent d'abord éludées frauduleusement; les riches acquirent des propriétés plus considérables sous des noms supposés; ensuite, encouragés par leur nombre, ils levèrent le masque et continuèrent à les posséder par une

violation ouverte et scandaleuse de la loi. De plus, pour soustraire leurs domestiques aux charges du service militaire, et dans l'espoir d'augmenter leurs revenus, ils firent valoir leurs terres par des esclaves importés des pays étrangers, réduisirent par là les hommes des campagnes à la plus grande misère, et les forcèrent à se réfugier au sein de la ville pour y trouver leur subsistance dans les largesses des grands. La république ne fut donc plus composée que de riches et de pauvres également corrompus, de citoyens opulents qui prétendaient aux places et aux dignités, non plus par leurs talents et leurs vertus, mais par la brigue et la corruption, et de citoyens indigents qui ne cherchaient qu'à vendre leur sulïrage au plus offrant. Presque toute la classe des petits propriétaires avait disparu, dépossédée par l'usure, la fraude ou la violence.

Cette diminution des citoyens est constatée par les recensements et par plusieurs témoignages. 11 suffira de citer le suivant : Tite-Live rapporte qu'en 405 de Rome, c'est-à-dire il ans après la promulgation des lois liciniennes, le sénat, voyant l'État menacé de deux guerres étrangères, de la révolte générale de ses alliés, et se trouvant réduit à ses propres forces, forma surle-champ jusqu'à dix légions, chacune de 4,200 fantassins et de 300 cavaliers; cet historien ajoute : « Si, « dans l'état actuel, pour repousser une invasion, on « avait besoin d'une armée extraordinaire, il serait « difficile de rassembler tout à coup autant de soldats « dans ce même empire, qui s'étend presque aux exce trémités de la terre; tant il est vrai (ju'il n'a crû « (ju^en luxe et eu richesses qui minent et consunuMit « nos forces réelles. » Tite-Live, on le comprend, ne parle pas de la population totale de l'empire; mais il

parle des citoyens romains, qui seuls entraient dans le recrutement de l'armée. C'est la diminution de cette population qui suggère à Tite-Live sa réflexion comparative, et ([ui obligea Auguste à enrôler des esclaves.

L'histoire des septième et huitième siècles de Rome présente ce contraste singulier, qu'on voit l'agriculture et les produits de l'Italie romaine décroître à mesure qu'étendant ses' conquêtes et sa puissance, elle attire dans son sein les richesses d'une grande partie de l'univers. La diminution des produits agricoles de l'Italie, diminution signalée par Auguste et Tibère, s'était établie assez rapidement. La cause en était dans la concentration des propriétés en un petit nombre de mains. Tant que les terres avaient été partagées entre beaucoup de possesseurs, elles avaient nourri une population très-considérable qui diminua dès que ces terres furent ou changées en pâturages, en parcs de plaisance, ou cultivées par des esclaves. Cela explique d'une manière précise et naturelle l'existence d'une agriculture très-florissante et d'une population libre très-nombreuse dans la même contrée qui, deux ou trois siècles plus tard, ne conservait qu'une faible partie de ses habitants, et cependant ne pouvait plus suffire à leur nourriture.

Les Gracques essayèrent de rétablir larépubli(]ue sur ses anciennes bases, et de prévenir ainsi les catastrophes qui en firent pendant cent ans une arène de discordes, de guerres, de massacres et de proscriptions. Leur entreprise fut éclairée, car elle était suggérée par la nature même du mal; courageuse, car elle était destinée à contenir les puissants et à protéger les faibles; honnête, car elle tendait à subordonner la cupidité privée à l'intérêt public. Ils supposèrent que ce qui avait ét<) utile dans le passé pouvait continuer à l'être

dans l'avenir, et ils résolurent de faire rentrer les riches dans les limites des lois liciniennes, de rendre de cette façon la population plébéienne propriétaire, et, par cette organisation qui, pendant plus de deux cents ans, avait tenu les choses en équilibre, d'empêcher les riches d'acheter la république et les plébéiens de la vendre. Ils succombèrent, et l'aristocratie romaine conserva, par la violence et parle meurtre, des propriétés mal acquises.

Les Gracques pouvaient-ils réussir, je ne dis pas à mener à fm la promulgation de leurs lois (cela serait arrivé s'ils avaient eu, comme les patriciens, la hardiesse de la violence et de l'illégalité), mais je dis à atteindre le but qu'ils s'étaient proposé? Leur succès n'aurait jamais été que transitoire. L'histoire de Rome avant les Gracques montre que les lois liciniennes étaient quelque chose d'artificiel qui faisait violence à la fois au pauvre, désireux de vendre, et au riche, désireux d'acheter. S'il n'avait pas été facile de les maintenir quand la république était pauvre, combien la difficulté croissait à mesure que la république devenait riche 1 Evidemment les lois liciniennes devaient, un jour ou l'autre, par la force des choses, tomber en désuétude; le pillage des nations conquises avança ce jour. Et ici je ne me mets aucunement en contradiction avec les louanges que j'ai données j)lus haut à rentrcprise des Gracques. Sans doute, les lois liciniennes ayant été transitoires, la restauration n'en aurait pas été durable; car les obstacles s'étaient accrus. Mais ce triomphe eût remis, pour un temps du moins, à la discussion et à la légalité romaines le jugement d'une querelle <|ui ne fut plus qu'une alternative de violences, de réactions, de guerres et de meurtres. Le succès (le l'aristocratie contre les Gracques ayant

amené la ruine de la république, et l'ayant amenée par une série de catastrophes horribles et d'actes détestables, cela seul suffit pour donner raison aux deux frères qui moururent pour la même cause.

Longtemps après lesGracques, un homme d'État qui eut Virgile et Horace pour amis, Mécène, proposa une réforme qui aurait peut-être exercé une influence considérable sur les destinées de l'empire : ce fut de faire, de tous les sujets de Rome, des citoyens romains, supprimant ainsi toutes les distinctions, et transformant une agglomération de peuples grands et petits en un État véritablement un. Auguste rejeta cette proposition; et, quand Caracalla la reprit et étendit à tous la qualité de citoyen romain, qualité devenue de bien peu de prix, l'empire s'acheminait vers sa dissolution, laissant arriver les barbares sur la scène du monde, fermant la période de l'antiquité, et, par- sa chute, ouvrant entre les institutions, les arts et les sciences des anciens et les institutions, les arts et les sciences des modernes, une vaste lacune ii jamais regrettable.

Les législateurs grecs et romains s'étaient posé le problème de maintenir la population libre à un certain taux réglé, et de la composer de citoyens d'élite. Pour maintenir cette population, ils arrangeaient les lois, de manière qu'elle ne cessât jamais d'être propriétaire; pour en faire une population d'élite, ils la superposaient aux esclaves, aux affranchis, aux domiciliés, en un mot à une foule sans droit politique. L'expérience a prouvé q'ue le problème, posé dans ces termes, n'était soluble ([ue transi toirement. Toutes les organisations politiques fondées sur cette idée se sont usées d'elles-mêmes, et ont succombé sous toute violence intérieure ou extérieure.

Pourquoi? parce qu'il arrivait immanquablement ceci : la distribution normale de la propriété s'altérait; les uns devenaient de grands propriétaires; les autres perdaient toute propriété. De là naissaient deux conséquences également nuisibles ; le nombre des citoyens diminuait, c'est ce qu'on nommait Yolirjnnihropie ^, et la force de la cité s'affaiblissait en face de l'ennemi extérieur; puis ces citoyens déclassés perdaient leurs qualités politiques, et la constitution républicaine s'affaiblissait devant l'ennemi intérieur, c'est-à-dire les ambitieux.

Une pareille organisation ne permet qu'avec bien des réserves la comparaison entre la situation des anciens et la situation des modernes. Voyez en effet l'Angleterre; les latifundia -, qui, au dire de tous les historiens et suivant la nature des choses antiques, produisirent, chez les Romains, de si mauvais effets sur la population et sur la culture, n'empêchent pas ce pays de croître en population et d'avoir une culture magnifique. Au contraire, en France, la classe la plus nombreuse de la population, celle des campagnards, possède, par petites portions, la plus grande partie du sol; et la loi du partage égal, entre frères ou sœurs, des héritages vient en aide à la constitution fractionnaire de la propriété foncière. Cette loi était intervenue après une révolution qui avait à la fois et déplacé et mobilisé une masse énorme de biens-fonds. Entre la loi (jui décompose incessamment les propriétés , et l'habileté individuelle (jui les recompose, ré(iuilibre subsiste; les propriétés, réparties entre beaucoup de

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