‹ Littérature et histoireChapitre 44 sur 78 · Ceci a été écrit, on s'en souviendra, en · texte numérisé non relu

Ceci a été écrit, on s'en souviendra, en

royal, et lessujetsqui, depuis l'ère moderne, se portent de plus en plus à penser que les rois ne sont que des magistrats, héréditaires il est vrai, mais soumis effectivement au contrôle delà volonté populaire, par l'intermédiaire d'assemblées élues. À la tin, le roi prit sur lui de casser la charte; et les sujets prirent sur eux de chasser le roi.

Que, malgré les difficultés, la coexistence puisse être entretenue entre les deux principes de souveraineté populaire et de puissance royale, c'est ce que prouve, depuis la révolution de 1688, l'exemple de l'Angleterre, mais à une condition pourtant : le pouvoir royal, sauf en l'hérédité, ira perdant graduellement ses caractères de souveraineté provenant du régime féodal et du droit divin, et se réduira à être un organe de la souveraineté populaire.

Faire coexister les deux principes est donc la tâche qui est échue au gouvernement de Juillet, et qu'il a lui-même nommée juste milieu, se décernant cette dénomination comme un éloge. En revanche, ses adversaires en ont fait un blâme, et ont soutenu qu'il inclinait bien plus vers le principe royal que vers le principe populaire. Ce fut le reproche des premières années, alors que les insurrections républicaines éclataient; c'est encore le reproche aujourd'hui qu'elles sont comprimées et que la marche de la politique courante assure au principe royal une prépondérance dont il semble ne pas trop savoir que faire.

Maintenant remontons de deux siècles, et venons au sage milieu du cardinal de Retz, du parlement et de son parti. Ces gens-là professaient une grande horreur pour ce qui se passait alors en Angleterre, une grande crainte pour les états généraux, admettaient la plénitude de l'autorité royale, et cependant prétendaient la

modérer par des coutumes reçues et comme prises en dépôt dans les corps judiciaires. Le cardinal de Retz manifeste en plusieurs endroits son aversion pour les révolutionnaires anglais, son mépris pour Cromwell;il refuse positivement de s'entendre avec Vane, qui, trompé par ce qu'il y avait d'emporté et de turbulent dans les actes du parlement de Paris et du cardmal, avait pensé à la possibilité de se lier de ce côté, et de taire faire cause commune aux bourgeois de Paris et aux bourgeois de Londres. Cette opinion n'était pas particulière au cardinal de Retz; c'était celle de tout son parti; en voici la preuve : le cardinal Mazarin, dans un moment d'humeur, parla du parlement, de M. de Reaufortet du coadjuteur, comme de la chambre basse d'Angleterre, de Fairfax et de Cromwell. Le coadjuteur, connaissant très-bien les dispositions de la compagnie dans laquelle il se trouvait, rapporta en plein parlement les paroles du cardinal Mazarin, et c'en fut assez pour y soulever une clameur d'indignation contre,une aussi cruelle injure. « Je puis dire sans exagé- (( ration, remarque le cardinal de Retz, qu'il n'y a ja- « mais eu plus de feu en lieu du monde qu'il y en eut « en tous les esprits en cet instant. Il y eut des avis à « décréter contre le cardinal ajournement personnel; « il y en eut aie mander sur l'heure même pour venir « rendre compte de son administration; les plus doux <( lurent de faire très-humbles remontrances pour dece mander à la reine son éloignement. » Telles étaient les opinions du parlement, du parti (jui le soutenait dans Paris et du cardinal de Retz, que l'on a regardé comme un révolutionnaire. Ils détestaient les maximes delà chambre basse de Londres; ils prétendaient n'avoir rien de commun avec des doctrines (ju'ils qualifiaient d'excessives et de dangereuses; et, tandis (|ue la révo-

lutioii anglaise combattait pour les droits d'une représentation quelcon(|ue de la nation, les parlementaires français avaient, autant que la cour, peur des états généraux.

Le parlement craint naturellement les états, dit le cardinal de Hetz en termes formels. Quant à lui, il s'en explique non moins clairement. « Le peu d'ac- (( tion, dit-il, que j'eus dans le même temps touchant « les états généraux, ne fut pas si approuvée; l'on vou- « lut s'imaginer qu'ils rétabliraient l'État, et je n'en « fus pas persuadé. Je savais que la cour ne les avait « proposés que pour obliger le parlement, qui les ap- « prébende toujours, à se brouiller avec la noblesse. « M. le Prince m'avait dit vingt fois devant sa prison a qu'un roi, ni des princes du sang n'en devaient ja- « mais souffrir. » Les révolutionnaires anglais avaient pris, sans hésiter, fait et cause pour la chambre basse, pour une représentation, pour le droit populaire ; les parlementaires français avaient une répugnance instinctive pour une telle extrémité, pour un pareil radicalisme. Us se tinrent dans ce que le cardinal de Retz appelle un sage milieu; mais dans cette position ils étaient dépourvus de toute véritable force et placés en Vair pour me servir d'un terme de tactique : la cour les tourna sans peine, et sa victoire fut décisive.

En effet, telle était l'inconséciuence du parlement qu'au milieu de la plus grande vivacité de ses résistances, on l'embarrassa beaucoup en le sommant de déclarer en forme s'il prétendait donner des bornes à l'autorité du roi. C'est qu'en effet, il admettait l'omnipotence royale, et qu'il voulait seulement qu'elle eût la sagesse de se faire une limite à elle-même, limite jugée sufllisante si la cour consentait à soumettre à l'enregistreinent les Iraiiés fails entre les couronnes et les édits

MÉMOIRES DU CARDINAL DE RETZ. :i07

pour les levées d'argent. « Les rois qui ont été sages « et qui ont connu leurs véritables intérêts, dit le car- « dinal de Retz, ont rendu les parlements dépositaires « de leurs ordonnances, particulièrement pour se dé- « charger d'une partie de l'envie et de la haine que <n l'exécution des plus saintes et môme des plus né- « cessaires produit quelquefois. Ils n'ont pas cru s'a- « baisser en s'y liant eux-mêmes , semblables à Dieu, « qui obéit toujours à ce qu'il commande une fois. » Ainsi ce que les parlements demandaient, ce qui paraissait au cardinal de Retz la limite des tempéraments de l'autorité absolue, c'est que les rois s'astreignissent à respecter leurs propres ordonnances et permissent aux corps judiciaires de leur représenter l'obligation de ce respect. Retz donna le nom de scandaleuse et dangereuse tyrannie au gouvernement de Richelieu et de Mazarin (qu'aurait-il dit des gouvernements qui suivirent et qu'il ne vit pas ?) ; mais la monarchie modérée par un corps j^idiciaire qui, à côté de ses maximes de légalité, avait ses préjugés, ses passions, ses intérêts, il l'appelle la plus légitime des monarchies. Avoir le droit de parler au nom de la nation, et donner aux représentants autre chose que la vaine prérogative d'une voix consultative dans les affaires du pays; tels furent le système et le but des révolutionnaires anglais. Créer une sorte de coutume qui, appuyée sur des maximes de judicature et soutenue par la noblesse de robe en ses grandes cours, modérât l'autorité royale (jui, en principe, était reconnue comme illimitée: tel fut le système des parlementaires français.

Le principe entraîna la conséquence. Ce (jui n'était, de l'aven même dos plus hardis, <|u"liumblcs renion- (rances, ne put jamais être transformé en barrière eflli- ('■AC9 contre les om|)it'(enionls de l:i ronr. î-es renion-

trances s'écoutent ou ne s'écoutent pas; elles n'ont en soi aucune vertu qui oblige à y obéir, et ce premier président dont Retz rapporte les paroles : « Je ni en vas « à la cour ^ je dirai la vérité; après quoi il faudra obéir au « roi, » taisait en ce peu de mots l'histoire présente et passée de l'opposition des parlements. Le pouvoir royal, fort de la concession qui lui était faite, s'inquiéta peu d'un usage qui ne devait jamais être un obstacle sérieux, tant qu'on serait d'accord que la couronne possède une autorité souveraine. Ainsi les prétentions des parlementaires étaient contradictoires en elles-mêmes; et le cardinal de Retz, qui en fait le fondement de sa conduite politique, ne s'est pas aperçu que l'on poursuivait une chimère, qu'il fallait aller vers l'autorité du roi ou vers l'autorité des états généraux, et que le milieu où il voulait se placer n'avait qu'un semblant de raison, et n'était tenable ni en droit ni en fait. Il observe quelque part qu'un voile doit toujours couvrir tout ce que l'on peut dire, tout ce que l'on peut croire du droit des peuples et des rois qui ne s'accordent jamais si bien ensemble que dans le silence. Cette remarque caractérise parfaitement son opinion politique et celle des parlementaires. Dès qu'on en vint à des explications, il fut clair que le parlement n'avait rien de sérieux à dire, il lui convenait donc de faire de ses maximes une sorte de sanctuaire où le roi ni le peuple ne pénétrassent. Le peuple, en effet, s'en tint loin; mais le roi déchira le rideau et vit qu'il n'y avait rien derrière.

Au fort de la Fronde, le parlement réclama que la cour renonçât à emprisonner qui bon lui semblerait, et que toute arrestation arbitraire cessât au bout de vingt-quatre heures. Quoi de plus juste? quoi de plus utile aux sujets et, je dirai, au roi lui-même? Mais la

bonne intention du parlement ne prévalut pas contre les aveugles instincts d'une autorité absolue. L'incarcération arbitraire, dans les temps qui suivirent, ne connut plus de frein ; elle devint non-seulement un instrument de règne, mais aussi un amusement de ministres, de sous-ministres, de moins encore; et les bastilles virent passer dans leurs murs une éternelle procession d'allants et venants, sans compter ceux (ju'on y oublia.

Tel fut le caractère, telle fut l'issue du sage milieu (|ui faisait la politique du cardinal de Retz; mais il est loin de ma pensée de prétendre que tous les justes milieux, malgré des contradictions, soient dans le tort et dans le faux. La raison et la vérité sont pour eux toutes les fois que les principes posés sont incertains, erronés, ou que les conséquences qu'on tire de principes bien fondés exigent, pour s'accomplir, des intermédiaires qui ne sont pas encore venus. Ainsi, dans le conflit, en France, entre le catholicisme et le protestantisme, le principe du protestantisme n'était pas tellement évident qu'il dût entraîner les esprits éclairés, et la corruption de l'Église catholique était assez grande pour qu'on voulût la réformer. De là la naissance du tiers-parti, dont le chancelier de l'Hôpital fut le chef. Henri IV en mit les doctrines en pratique, au Irès-grand avantage de la France; et, qui plus est, l'avenir se chargea de déplacer la question entre catholi- ([ues et prolestants, de ne la pas laisser où les conlroversistes d'alors la mettaient, et de tout soumettre au jugement du libre examen, de la critique et de la science.

Au xYir siècle, l'essai (jue les Italiens tirent de petites républiques avait échoué; et il était évident, dès cette épotiue, que les destinées futures de l'Europe

passaient entre les mains des grands États. C'est donc dans l'esprit qui animait ces derniers, dans leurs idées, dans leurs tendances, qu'il faut chercher l'origine des mouvements qui exercèrent une influence prépondérante sur le sort des peuples. Or, dans trois de ces grands États, l'Angleterre, l'Espagne et la France, on trouvait trois systèmes politiques : l'un qui avait pour objet de fonder la monarchie absolue; l'autre qui voulait faire prévaloir les assemblées élues; le troisième, enhn, qui cherchait un milieu, et qui essayait de modérer le pouvoir de 'la monarchie, non par les institutions, mais par les règles et les habitudes de certains corps judiciaires. Une courte lutte anéantit les cortès espagnoles et jeta ce peuple, si brillant alors, dans la léthargie. Une lutte qui ne fut guère plus longue eut, en Angleterre, un résultat tout opposé, et établit d'une manière définitive le pouvoir d'une représentation à côté de l'autorité royale. En France, on ne fut ni assez révolutionnaire pour mettre, comme les Anglais, les états généraux au niveau du trône, ni assez malheureux pour perdre, comme les Espagnols, tous droits dans une bataille; et il se forma, dans les parlements, un corps de maximes qui, bien que dépourvues de base et de sanction, eurent la prétention de donner un frein, d'un côté à ce qu'ils appelaient la licence, de l'autre à ce qui était réellement l'arbitraire.

L'arbitraire prévalut, je l'ai déjà dit, pas assez pour tout étouffer sous la double autorité du trône et de l'Église, mais assez pour inspirer d'ardents désirs de liberté et faire jeter un œil d'envie sur la voisine Angleterre. Mener à terme ce qu'une telle situation con- Lenait fut la tâche et la gloire du xviii'' siècle; et ces états généraux, pour qui les parlements professaient

tant d'iiorreur, ce furent les parlements eux-mêmes qui, sous Louis XYI, en réclamèrent la convocation. Bien plus, l'entreprise révolutionnaire qui, en Angleterre, subordonna définitivement l'autorité royale à la représentation nationale et qui avait excité parmi les Frondeurs une si vive indignation, est devenue un peu plus tard l'objet des désirs des autres peuples européens, qui. successivement, ont imposé ce Régime à leurs rois. Il n'est plus en Europe, sauf la Russie récente en tant de choses, un État où des assemblées élues n'interviennent dans la gestion des affaires publiques. Est-ce quelque retour étrange des événements et de la fortune? pas le moins du monde. Le mouvement anglais n'a été que le premier (ou, pour parler plus exactement, le second, car il a été précédé du mouvement hollandais) dans le développement moderne des sociétés européennes.

On peut compter les guerres de religion qui venaient de désoler la France parmi les causes qui empêchèrent ce pays d'entrer dans la voie où entrait l'Angleterre, je veux dire de régulariser, d'une façon ou d'une autre, l'autorité des états généraux; car, comme dit Retz, sous Charles IX et Henri III, l'on fut si fatigué (les troubles (\iie l'on y prit pour révolte tout ce (jui n'était pas soumission. Dans les temps (jui précédèrent la réforme, la France, plus qu'aucune autre nation, avait défendu ses immunités religieuses; aussi le principe qui sépara une moitié de l'Europe de l'Eglise catholique lui fut-il étranger. La querelle qui s'agitait entre la léformation et le catholicisme était dans l'origine et resta jusqu'à la lin en dehors du tempérament religieux que lui avait fait l'Église gallicane. Mais, justement, de ce temiiérament résulta que la réforme y trouva un certain nombre d'adhérents, et n'y put être étouffée

comme elle le fut en Espagne et en Italie. De terribles i,^uerres civiles éclatèrent; et, quand le pays sortit de ce long tumulle, la voie droite avait été perdue. L'autorité royale fut la seule qui profita des circonstances, si ce fut en profiter que d'anéantir la tradition des états généraux.

L'Angleterre et la France, au moment où la révolution s'ouvre en l'une et la Fronde en l'autre, sont arrivées à des termes très-équivalents de développement. Descartes vaut mieux que Bacon; Fermât et Pascal tiennent un haut rang dans la science; Corneille, inférieur certainement à Shakespeare, a néanmoins, par les quatre grandes créations du Cid, des Hoixices^ de Cinna et de Potyeucte^ droit à l'immortel laurier que la muse distribue; Poussin et Lesueur n'ont aucun rival sur le sol britannique; enfin, philosophiquement et socialement, la tolérance religieuse est en avance chez nous, car les protestants y sont admissibles et admis à tous les emplois, tandis qu'en Angleterre les catholiques sont, à cet égard, l'objet d'une rigoureuse exclusion. Telle est, à ce moment solennel, la balance de la comparaison. Maintenant laissons passer cinquante ou soixante ans pour la reprendre. Les choses ont bien changé, et c'est à notre désavantage. Je ne veux ni atténuer ni déprécier ce qu'eut de brillant la seconde moitié du xvii'' siècle, qui est proprement ce qu'on nomme le siècle de Louis XIV. Mais cet éclat, dont à bon droit nous sommes fiers, mal soutenu par le fonds scientifique et social (jui se dégradait, aurait été suivi d'une prompte décadence, si dans le courant du xviii* siècle les sciences, la philosophie et la politique n'avaient fait un puissant effort. Il serait advenu alors ce qui advint jadis au siècle d'Auguste, qui n'eut pas de lendemain. Et pourquoi cette décroissance, transi-

loire il est vrai, mais très-sensible, se manit'esta-t-elle? c'est que la monarchie devint arbitraire et bigote, et que la société refusa très-vite de la suivre dans ces mauvaises voies. De la sorte, l'Angleterre conquit une avance qu'elle n'avait pas eue auparavant, et qui dura jusqu'à ce que la philosophie du xviii" siècle et la révolution française eussent renouvelé toutes les formes de développement social.

Henri IV, à la sortie des guerres religieuses, inaugura, au profit de la France, la véritable politique que la situation du pays voulait à l'intérieur et à lextérieur. Son fils, tout médiocre qu'il fut, ne s'en départit pas, et s'en trouva bien; enfin le cardinal Mazarin la poursuivit, au milieu de grandes difficultés, avec non moins de succès. Ordinairement les dynasties se font une règle et un honneur de se conformer à la ligne générale tracée par leur fondateur, quand ce fondateur a été grand par la conception et par l'œuvre. Aujourd'hui encore, les czars russes se conforment à l'impulsion donnée par Pierre I"; et les souverains de la Prusse, à l'esprit qui anima les premiers Frédérics. Mais le troisième Bourbon, peu après qu'il eut reçu de Mazarin le gouvernement, rompit avec la tradition de son aïeul, et se jeta dans une politique semblable à celle des monarques espagnols, (\m avait perdu leur pays, et qui, par sa mauvaise qualité, avait fourni une succession de triomphes à Henri IV, à Louis XIII et à Mazarin. Celte réaction dura quarante ans; ce n'était pas à des hommes tels que le régent, Louis XV et Louis XVI, (|u'il pouvait cire donné d'en sortir. On n'en sortit pas en effet. La monarchie demeura réactionnaire; la nation devint progressive, et la rupture se termina par la grande catastrophe de la révolution. Mais, malgré cette issue (|ue trouva la loi-ce des clio-

ses, il est vrai de dire que ce fut un malheur pour nous et pour eux que les Bourbons aient renié l'esprit qui avait inspiré le glorieux chef de leur maison.

Un chef huguenot, le duc de Rohan, dans une assemblée de réformés, sous la régence de Marie de Médicis, prononçait ces paroles bien remarquables : « La loi des États change selon les temps: on n'y peut « donner de maximes certaines. Ce qui est utile à un « roi est dommageable à un autre. Qu'un roi de France « se rende aujourd'hui persécuteur de notre religion, il « en perd la protection parmi toute la chrétienté, ence richit de ce titre quelqu'un de ses voisins, n'augmente « de créance parmi ceux de l'église romaine, et ruine « entièrement son royaume. Un roi d'Espagne n'est pas « dans le même cas ; car, depuis qu'il a perdu en cette « querelle tout le Pays-Bas, n'ayant plus de sujets de « notre religion, il n'a pas cette créance à ménager. « Dans la France, comme elle est placée, l'exercice de (( notre religion donne à nos rois l'autorité de protec- (1 teurs de l'Europe, qu'ils garderont tant qu'ils nous « traiteront bien. C'est pourquoi, si le roi est bien con- (( seillé, il nous conservera en l'état que nous lui de- « mandons. » Il est impossible de montrer plus de clairvoyance politique. Le duc de Rohan, cinquante ans à l'avance, décrit les conséquences qu'aurait la révocation de l'Édit de Nantes. Louis XIV le révoqua; et toutes les conséquences prévues se vérifièrent à son dam, à celui de sa race et au nôtre.

Comment, dira-t-on, reconnaître dans le passé que Henri IV eut raison et que Louis XIV et ses successeurs eurent tort? Les chances des événements n'étaient-elles pas diverses? et ne fut-il pas possible que le résultat eût tourné en faveur de ceux qui, faisant comme Philippe II et Louis XIV, maintinrent obstinément, sur le

MEMOIRES nu CARDINAL DE RETZ. 3lo

COU des sujets, le poids de l'aulorité ecclésiastique et monarchique? Non, cela n'était pas possible; et, pour le montrer, il n'est besoin d'aucun raisonnement; le fait est là tout vivant et parlant. L'Europe entière, je ne dis pas seulement la P^rance, l'Europe entière a tourné le dos à la politique de Philippe II et de Louis XIV; plus le temps marche, plus elle s'avance dans celle dont les premiers linéaments furent tracés par la révolution de Hollande, par Henri IV et la révolution d"Anji,leterre. Les monar(;hies, les noblesses, les Églises qui s'opposent à ce vaste et régulier mouvement, périclitent, et sont ou vaincues ou contraintes de se transformer. Empiriquement, la vue seule de cet ample développement étendu sur tant d'années et tanl de peuples sulïit pour enseigner qu'il ne rétrogradera ni ne s'arrêtera; théoriquement, on en est si!ir quand on conçoit qu'il est produit par l'accroissement perpétuel de la connaissance humaine.

Revenons à la veille du jour où, pour cent trente ans, Louis XIV imposa le joug de la monarchie absolue. A ce moment, la Fronde était bruyante, le parlement excité; et le cardinal de Retz se mouvait au fort de tout ce tumulte avec aisance comme en son élément. Mais ce n'était cpie du tumulte. Si le cardinal de Retz ne voulait pas de l'intervention permanente d'une représentation nationale, il ne voulait pas davantage de l'immixtion des classes populaires. Maintes fois il déclare que, pour lui, la nécessité de recourir au peuple serait le plus mortel des inconvénients, et il pense que cette voie ne convient jamais fjuèt-e (ce sont ses propres paroles) à un homme de (|ualilé. De ce côté encore, il est bien loin du caractère de révolutionnaire qu'on a voulu lui assigner. Je ne dirai i)as, rabaissant la Fronde, (|u'il ne faut pas confondre une intrigue

avec une révolution. La Fronde, qui fut certainement une très-misérable intrigue entre les mains de M. le Prince, de M. le duc d'Orléans, de La Rochefoucauld, de Mme de Longueville et de tant d'autres, fut plus que cela chez les parlementaires et les bourgeois de Paris. Mais elle fut une fausse idée politique qui, admettant la toute-puissance royale, prétendit pourtant la limiter par des remontrances.

Au milieu de ces princes, de ces ducs, de ces parlementaires s'agitant contre la cour , figurait le frère du feu roi, le duc d'Orléans. C'est à ce médiocre personnage que le cardinal de Retz conseilla de former un tiers-parti, et il lui en développa ainsi les utilités : « Le premier avantage que je remarque est que le « tiers-parti a l'air de sagesse, ce qui est toujours bon, « parce que la prudence est celle de toutes les vertus « sur laquelle le commun des hommes distingue moins « justement l'essentiel de l'apparent. Le second est « que, comme il n'est pas décisif, il laisse ou il parait « laisser Son Altesse Royale dans la liberté du choix, « et, par conséquent, dans la faculté de prendre ce qui « lui pourra convenir dans le chapitre des accidents. « Le troisième avantage de cette conduite est que, tant « (\ue Monsieur le suivra, il ne renoncera pas à la « qualité de médiateur que sa naissance lui donne na- « turellement, et laquelle toute seule lui peut donner « lieu en un moment, pourvu qu'il soit bien pris, de ({ revenir avec bienséance, et même avec fruit, de « tous les pas désagréables à la cour qu'il a faits jus- « qu'ici, et qu'il sera peut-être obligé de faire à l'ave- « nir. » J'ai dit un peu plus haut qu'il est des tierspartis ou justes milieux qui non-seulement se justifient, mais encore constituent une véritable conception politique, supérieure à chacun des extrêmes qu'elle se-

pare; mais. celui-ci, n'en déplaise à son auteur, ne peut être rangé dans cette honorable catégorie; c'est purement de l'intrigue, destinée à se ménager dans le péril et à se faire acheter selon l'occasion. Toutefois, à ce point de vue peu édifiant, le portrait du tiers-parti n'est pas mal réussi.

Au reste, le coup d'œil d'observateur exercé, d'homme habitué à saisir le dessous des hommes et des choses, ne manque pas dans les Mémoires du cardinal de Retz. Ainsi, quand il dit que les chefs des factions n'en sont maîtres qu'autant qu'ils savent prévenir ou apaiser les murmures, et qu'il lui fallut malgré lui en venir à agir, quoiqu'il n'en fût pas encore temps, ou bien quand il remarque avec une sorte d'amertume que l'on a plus de peine, dans les partis, à vivre avec ceux qui en sont qu'à agir contre ceux qui y sont opposés, on reconnaît sans peine que le cardinal a lutté par lui-même avec toutes les difficultés qui se présentent, et que la même qualité qui en fit un meneur actif et intelligent en a fait un observateur sagace et exact. Des remarques moins sérieuses, quoique non moins vraies, sont jetées dans ces mémoires sur les fautes inconcevables que commettent les partis; sur l'émeute parisienne, qui ne veut pas se désbeurer; sur le parlement, qui vote parce (jue cest l'heure de dîner; sur l'accueil fait à la cour, reçue, dit Hetz, comjne les rois Vont toujours été et le seront toujours, avec acclamations qui ne siffui fient rien que pour ceux qui prennent plaisir à se flatter; sur la satisfaction (juil éprouva à se coiffer de son chapeau de cardinal en présence des courtisans; sur cerlains liomines (pu, bien <iuc fort corrompus, cherchaient le repos public, parce <|ue, Irès-vieux, ils cherchaient leur repos particulier. (, Ce (jue j'ai vu dans ih.s (roubles, dit le cardinal.

« m'a expliqué en plusieurs occasions ce que je n'ai « pu auparavant concevoir dans les histoires. » A notre tour, nous disons que la contemplation de nos agitations politiques nous t'ait lire plus couramment dans les Mémoires de Retz, qu'il n'était possible à des lecteurs moins préparés que nous.

Les Mémoires du cardinal de Retz abondent en récits vifs, en portraits excellents et en anecdotes piquantes. Les femmes, a dit Paul-Louis Courier avec une exagération qui contient pourtant une part de vérité, étaient alors communes entre les hommes dans le monde de la cour et dans ce qui en relevait. De ce partage n'étaient pas exclus les ecclésiastiques ; et le cardinal de Retz, en faisant sa confession, n'a pas oublié celle de plusieurs de ses contemporaines. On raconte que le bon religieux qui copiait les mémoires du cardinal était saisi de scrupules quand il arrivait à ces passages scabreux, laissait tomber sa plume, et se récriait sur les libertés d'un prince de l'Église. Le cardinal lui répondait : « Je l'ai fait, il faut bien le raconte ter. » On a, sur le manuscrit autographe, la trace de ces interruptions, dues à la conscience timorée du moine; et le cardinal a écrit de sa main certaines anecdotes. L'histoire de ce manuscrit est curieuse. Trouvé, à la révolution, dans une abbaye près de Commercy, et destiné à la Bibliothèque nationale, il resta dans les mains de M. Real, qui le garda pendant la révolution, pendant l'empire, et qui, exilé au retour des Bourbons, l'exila avec lui et l'emporta en Amérique. La chute de la restauration en juillet rouvrit les portes de la France au manuscrit autographe du cardinal de Retz; il lentra avec le comte Real, et il ne fut réintégré à la bibliothèque et rendu à l'Étal ([u'au décès de celui (jui s"eii était fait le déienteur, Celte lestilulion

MÉMOIRES DU CARDINAL DE RETZ. lili)

a permis à MM.Champollion de donner de ces Aîémoires une édition plus exacte que les éditions antérieures, de rétablir les passages omis ou tronqués et de faire, de l'imprimé, une copie fidèle du manuscrit autographié. Là ne se sont pas bornés leurs soins; ils ojit indiqué avec précision quelle était la dame (Mme de Caumartin) pour qui Retz avait composé sa biographie; ils ont consacré des notes courtes, mais exactes^ aux personnes dont il y est parlé; et ils ont publié quelques pièces inédites.

Quelle agitation, quel tumulte respirent dans les pages qu'a écrites le cardinal de Retz! Aussi, combien de fois les historiens se sont-ils embarrassés dans l'explication des mouvements qui troublent cette époque I Les uns y ont vu l'ambition des grands et les derniers efforts de la féodalité mourante; les autres, les caprices du prince de Condé, aussi brouillon (ju'il était grand capitaine; Bossuet a prétendu (jue le cardinal de Retz n'avait soutïïé le feu de la sédition que pour obtenir le chapeau de cardinal; quelques-uns même ont avancé que les amours des grandes dames avaient été les mobiles de la Fronde. Je n'ai tant insisté sur la position des parlementaires et de leur parti que pour montrer que tout cela est insuffisant. Le point fixe, clair et instructif est l'elfort des parlements contre l'autorité absolue de la cour et des ministres. Mais si, le perdant de vue, on entre dans le particulier des intérêts et des passions (jui s'agitèrent, il faudra bien de l'attention pour saisir le III d'intrigues (|ui se croisent; et le profit qu'on en tirera en se faisant une idée quelconque des prétentions de 3L de Ronillon, des caj)rices de M. le Prince et des irrésolutions de .M. le duc d'Orléans, ne vaudra i)as, liislori(piement parlant, la jioine (piOn y aura |)rise. (Vos! alors nnc t'nnlc de

o20 LITTÉRATURE ET HISTOIRE.

mœurs; c'est une particularité de caractères individuels; c'est un détail tantôt amusant, tantôt curieux; c'est un sujet de recherches pour la psychologie historique etpourlescomparaisonsmorales. Sion renfermait l'histoire dans l'examen de ces influences subalternes et rétrécies, on lui ôterait nécessairement toute clarté, et l'on risquerait de lui donner une monotonie qui la priverait de son intérêt réel. Les facultés des hommes, leurs passions, en un mot, leur organisation intellectuelle et morale, restent, dans tous les temps et dans tous les lieux, fondamentalement les mêmes. C'est là l'orbite dans laquelle le genre humain se meut et devra toujours se mouvoir. Mais, avec la faculté d'accumuler ses connaissances, avec l'écriture, l'imprimerie et les livres, l'hommearrive à des idéesde plus en plus f^énérales qui, à leur tour, réagissent sur sa condition et modifient le cours de son histoire. Il en résulte une série de causes supérieures qui planent sur chaque époque, une sorte de trame où il faut savoir tisser les faits particuliers. Les faits particuliers de guerres, de conquêtes, d'établissements, d'intrigues, de révolutions, analogues entre eux, ne peuvent avoir un nom propre, un caractère spécial, qu'à la condition d'emprunter ce nom, ce caractère aux influences plus générales que l'accumulation des travaux humains, des idées humaines, agrandit et élève, chaque siècle, davantage. En un mot, l'histoire, dans le véritable sens que lui donne la critique moderne, exige une mise en œuvre qui la sépare et de l'histoire telle que l'ont conçue les anciens, et de la chronique du moyen âge, et de la forme des mémoires particuliers. Dans ces trois ordres sont ses matériaux, et rien de plus.

Page 1