DE LA MÉTAPHYSIQUE DU BOUDDHISME
Le milieu dans lequel naît une institution, soit religieuse, soit politique, y marque nécessairement son caractère; c'est là ce qui fait la filiation des choses, sans laquelle Thistoire serait inintelligible et ne formerait qu'une agrégation d'accidents et de hasards. Ceci se trouve manifesté, soit en opposition, soit en imitation, dans toutes les doctrines du bouddhisme, et surtout dans une qui mérite une attention particulière. Avec les idées que nous suggère naturellement la connaissance du christianisme, de l'islamisme et même du polythéisme gréco-romain, nous ne nous représentons guère une religion sans la croyance à un di£u personnel et à une vie future prolongée indéfiniment. Nous nous imaginons que ce sont là des conditions essentielles: nous pensons surtout que, sans le mobile d'une perpétuité d'existence, l'influence religieuse et morale doit se perdre et s'anéantir. Il n'en est rien cependant. Le bouddhisme nous en donne la preuve ; il nous montre une immense religion subsistant depuis vingt-trois siècles, et dans laquelle il n'est de foi ni de croire à un dieu personnel, ni de croire à la continuité de la vie au delà du tombeau. De pareilles comparaisons sont pleines d'intérêt; car elles agrandissent la portée de la vue, et rectifient spontanément des idées ou fausses ou étroites.
Pour expliquer cette manière d'être du bouddhisme, il faut se reporter au brahmanisme. Le brahmanisme a pour doctrine fondamentale la méterapsychose. Dans
cette opinion, les existences s'échangent continuellement entre elles, et le monde se présente comme une espèce de grande mécanique, faisant passer et repasser incessamment dans ses laminoirs les substances et les formes. On renaît pour périr, on périt pour renaître; véritable circulation que l'on peut comparer aux eaux qui, perpétuellement enlevées à l'Océan par la chaleur du soleil , y retournent perpétuellement en fleuves , descendant le long des montagnes et sur la pente des continents.
Sans doute l'idée de la métempsychose fut suggérée par la contemplation du monde organique. Là, en effet, se voit une rotation sans lin des éléments constituants. Les végétaux servent à l'alimentation des animaux; ceux-ci, à leur tour, deviennent un objet de pâture pour les espèces carnivores; et tous ensemble, végétaux et animaux, viennent, quand la vie est éteinte, mêler leurs débris à la terre commune et lui rendre de quoi suffn'e à l'entretien des générations successives. A des esprits réfléchis, l'aspect de ce grand phénomène a pu suggérer l'hypothèse de la métempsychose. Or, dans les époques antiques de l'humanité, toute hypothèse cosmologique s'est spontanément manifestée sous forme de croyance religieuse.
Dans l'Enéide, quand la déesse veut montrer au héros troyen l'inutilité de la résistance contre les Grecs victorieux, elle écarte le nuage qui voile les yeux d'un mortel; et alors apparaissent les formes redoutables des divinités qui sapent Ilion jusque dans ses fondements, nwnina magna deum. Un poëme célèbre dans l'Inde ofl're une fiction semblable; mais, au lieu (rai)ercevoir des'divinités acharnées à la ruine d'une ville particulière, le héros indien, dont les yeux se dessillent, aperçoit une forme auguste, immense, pleine de merveilles,
et dont l'éclat surpasse la splendeur du soleil. Elle est mliuie, sans commencement et sans lin; elle est pourvue d'une multitude innombrable de bras, d'yeux et de bouches ; et dans ces bouches enflammées se précipitent les générations humaines, comme les torrents dans l'Océan. Les humains, dit encore le poêle, y sont tour à tour entraînés comme les insectes vers la flamme qui brille. Cette conception gigantesque, cette vision du héros indien est le fruit naturel et l'expression poétique de la métempsychose.
Les Grecs racontent que, lorsque Xercès passa la revue de sa nombreuse armée, une réflexion mélancolique vint l'assaillir : il versa des larmes en songeant que, de tant d'hommes, pas un seul, au bout de quelques années, ne sera demeuré dans la vie. Une émotion semblable saisit le héros indien dont je viens de parler; et, au commencement d'une bataille, voyant les rangs déployés et prêts à s'entr'égorger, il recule devant l'idée de l'etFusion du sang, et il s'assied sur son char de guerre, pensif et découragé. Mais le dieu qui veille sur lui ne lui permet pas de s'abîmer dans cette faiblesse contemplative, et il le ranime: par quelles raisons? par quels motifs? justement par les raisons, par les motifs que fournit la métempsychose. Il lui montre, dans une longue exposition quelquefois pleine de grandeur et de solennité, qu'à vrai dire rien ne naît et ne meurt jamais; que l'homme, laissant ses existences successives comme de vieux vêtements, prend des formes incessamment nouvelles; et que, ce qui est né devant mourir et ce qui est mort devant renaître, il ne faut pas verser des larmes en présence d'une destinée inévitable. Sans doute, le lecteur moderne s'étoimera de voir, au début d'une bataille, une dissertation philosophique; mais si Homère a bien pu, au moment où
Diomède et Glaucus vont s'attaquer, leur faire raconter leur généalogie, et, dans leurs discours, comparer admirablement les races humaines à ces feuilles que le vent emporte chaque automne, l'auteur indien n'a pas manqué à sa poétique, en prenant texte de l'imminence d'un grand carnage, pour expliquer la transmigration des âmes. Le tort serait de croire que le poëte s'est ligure ces combats de l'âge héroïque comme nous nous figurons une bataille. Quand les lignes régulières des légionnaires de César s'étendent dans les plaines de Pharsale, ou quand le canon éclate dans les conflits modernes, il n'y a plus aucune place pour ces conceptions de la poésie primitive; mais, quand les mortels et les immortels sont dans un contact assidu', quand Achille, seul et désarmé, épouvante d'un cri l'armée troyenne, alors les conceptions poétiques se présentent sous un jour qui n'est plus celui des intelligences modernes, et elles donnent naissance à ces belles productions qu'on aime d'autant plus qu'on en comprend mieux les concordances avec la pensée du temps.
Les idées de métempsychose ou du moins de renaissance n'ont pas été étrangères à l'Occident. Virgile, érudit aussi profond qu'il était grand poëte, les a recueillies, et s'en est servi pour faire passer devant les yeux du Troyen fugitif les hommes qui , dans un lointain avenir, doivent faire la gloire et la puissance de Rome. Après avoir joui,' pendant un temps déterminé, des récompenses méritées, les âmes, aussi nombreuses que les essaims d'abeilles répandus par un beau jour d'été sur les fleurs des campagnes et des prairies, s'approchent du Léthé pour y boire le long oubli de leur existence passée. C'est ainsi (jue, suivant le poêle brahmanique, l'homme vertueux, ayant séjourné pendant
des années innombrables dans les hautes demeures destinées à la vertu, perd, non par les eaux du Léthé, mais par quelque faute d'omission, le droit d'y résider davantage; il est rejeté dans la vie; mais il renaît en des familles chastes et heureuses, et sa nouvelle naissance lui permet de faire des efforts ultérieurs pour atteindre la consommation iinale.
Les Gaulois et les Druides avaient une doctrine assez analogue. Us croyaient, eux aussi, que les âmes, après la mort, continuaient une longue existence en des conditions diverses ^. Cette doctrine était ancienne chez eux, antérieure à la conquête de César. D'oîi la tenaientils? non des Grecs et des Latins. Leur venait-elle de leur origine même, de leurs aïeux Aryens? et était-ce une réminiscence d'idées communes bien antiques, qui se développèrent plus ou moins, suivant les rameaux ethniques?
« 0 mon père, dit le héros troyen, est-il possible « que quelqu'une de ces âmes sublimes veuille revenir « à la lumière du jour et reprendre le corps pesant (( d'un mortel? Quel est ce triste désir de revivre? » Virgile s'exprime ici comme un Brahmane ou un bouddhiste; la crainte de revivre est la contiimelle préoccupation des doctrines indiennes. Suivant ces doctrines, les récompenses du ciel et les punitions de l'enfer n'ont qu'une durée limitée; le temps épuise le mérite des actions vertueuses, de même qu'il efface la faute des mauvaises; et la loi inoTorable du changement ramène sur la terre et le bienheureux et le damné, pour les mettre de rechef l'un et l'autre à l'épreuve et leur faire parcourir une suite nouvelle de transformations. Échapper à la fatalité de la transmigration, sortir, à la