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Voyez ci-dessus, p. 115, la citation de Lucain

fin, des conditions perpétuellement changeantes qu'elle impose, tel était le but que poursuivaient les Brahmanes, tel fut le but que poursuivirent les bouddhistes. Mais, tandis que les premiers plaçaient la consommation finale dans le Brahma unique, dont la substance absorbait le monde et Fhomme, Bouddha se servit, pour indiquer ce but et désigner cette consommation finale, d'un, mot vague {nirvana) qui signifie extinction, anéantissement.

Ainsi c'est la doctrine brahmanique qui suggère la pensée fondamentale du bouddhisme; mais c'est un mot prépondérant qui en détermine la direction métaphysique. A tous ceux qui veulent suivre une longue filiation et acquérir ainsi le vrai sentiment de l'histoire, je conseille d'étudier les enchaînements des opinions religieuses. Rien de fortuit; partout la succession y est nécessitée. Ces opinions forment une trame serrée de prémisses et de conséquences. N'ayant affaire qu'à des textes, n'ayant qu'à former des explications ou des conclusions, l'esprit humain se plaît à celte besogne logique, et ses déductions sont des formules dont l'ensemble constitue une dogmatique. On peut ici faire, avec les sciences positives, une comparaison propre à indiquer le véritable caractère de ce travail mental. Dans les sciences, les points de départ de toute spéculation sont les faits, les observations, les expériences; il faut que la théorie les accepte, s'y soumette et s'astreigne rigoureusement à en tirer les inductions régulières. Dans l'élaboration théologique, au lieu de faits, ce sont des textes; et, de même que, des faits scientifiques, on voit naître, par la logique de l'esprit humain, ces doctrines positives qu'on appelle sciences, de même, des textes théologiques, on voit naître, par la mêm(> logique, ces doctrines dogmatiques qu'on appelle reli-

gions. Des deux parts, l'esprit humain est à l'œuvre; et pour cela, justement, des deux paris les idées s'enchaînent les unes aux autres et naissent dans un ordre déterminé. La différence est dans le point iixe, faits naturels pour les unes, textes sacrés pour les autres. Mais les faits naturels, toujours susceptibles d'être vérifiés, commandent incessamment l'assentiment des intelligences, tandis que les textes sacrés, placés dans une catégorie en dehors de toute expérience, perdent peu à peu leur crédit à mesure que l'expérience en gagne davantage.

Ce qui est vrai du développement des religions une fois établies est vrai aussi de leur établissement primitif: les nouvelles partent du fonds donné par les anciennes. Le Coran et l'Évangile puisent perpétuellement aux écritures mosaïques comme à une source; et les livres sacrés du bouddhisme sortent directement des Védas et du brahmanisme. Les personnages mêmes qui ont été les auteurs des religions nouvelles et qui, par là, ont exercé une si grande influence sur les sociétés, portent fortement empreint le caractère du milieu où ils sont nés. Mahomet, en contact avec des Juifs et des nestoriens, enfante une doctrine demijuive et demi-chrétienne; Jésus vient accomplir la loi de Moïse et non la détruire; et Bouddha se distingue à peine d'un ascète brahmanique. Cependant quelques dissidences fondamentales avec l'ancien ordre de choses avaient suscité ces hommes et favorisé le succès de leurs prédications. Alors le travail successif des générations élabore ces premières données ; et peu à peu se déroulent, comme le fd se déroule de la quenouille, les propositions enchaînées, la constitution des dogmes et toute cette série logique qui forme la trame des reliiïions.

Ici, l'analogie permet de prolonger la série historique, et d'instituer avec probabilité quelques inductions sur les époques plus reculées. Les faits montrent que les religions nées dans les temps historiques, le mahométisme, le christianisme et le bouddhisme, ont été le produit naturel des religions, des siècles et des sociétés où elles ont apparu. De là on conclura que les religions nées dans des temps à peine historiques, dans des temps pour lesquels manquent presque tous les renseignements, le zoroastrisme, le brahmanisme et le mosaïsme, sont dues à l'action de causes toutes semblables. De la sorte, elles peuvent servir à faire apprécier en certaines limites l'état mental des époques et des contrées correspondantes; et on supposera sans effort que, pour produire des manifestations aussi graves, un travail considérable s'était accompli dans les intelligences. Les trois religions que je viens de nommer en dernier lieu ont pris racine sur le sol de ce vieux polythéisme, au delà duquel l'histoire n'est plus qu'un vide. Ce vide, il est impossible de le combler; les monuments ont péri, les traditions se sont rompues, et les souvenirs ont cessé comme un son mourant, faute de trouver l'écho qui le propage. Toutefois on peut reconstruire, du moins dans certains linéaments généraux, ce passé qui n'a point laissé de traces. Pour cela, par la pensée, plaçons innnédiatement audessous des plus vieilles sociétés polythéistiques les sociétés retardées qu'encore aujourd'hui on rencontre à des degrés très-divers sur dilVérents points du globe. Grâce à cette opération, la série histori(iue se prolonge considérablement et pénètre dans les siècles reculés où il ne nous est pas donné d'atteindre directement. Mais l'histoire, très-ignorante, en l'absence d'une vraie doctrine, de la tâche à remplir, ne s'est pas occupée des

peuples sauvages, et a pris pour assise véritable la notion imaginaire d'une cosmogonie à jour lixe et d'une perfection primitive. Les faits ne laissent rien subsister de cette mythologie. Ce n'est pas non plus d'un monothéisme primordial que les hommes sont arrivés au polythéisme par des dégradations. Le plus ancien monothéisme connu est celui de Moïse, qui est relativement récent par rapport au polythéisme de laChaldée et de 1 Egypte. Voilà le témoignage de l'histoire. Et, en effet, on voit bien comment l'esprit humain a pu, du polythéisme, tirer le monothéisme, mais non pas l'inverse, c'est-à-dire comment il aurait pu, du monothéisme, tirer le polythéisme.

Donc, pour revenir à l'influence des textes, le mot vague dont Bouddha se servit en exprimant la consommation finale, a été l'objet des interprétations les plus diverses. Qu'est-ce que cette extinction, cet anéantissement, ce vide [nirvana), terme de toutes choses? D'où viennent les êtres, disent les bouddhistes? de leur nature propre. — Où vont-ils après cette vie ? dans d'autres formes produites par l'influence irrésistible de cette même nature. — Et, pour échapper à cette inévitable fatalité de la renaissance, où faut-il qu'ils aillent ? dans le vide. — Ce vide est aujourd'hui même, dans le Népal, l'objet de quatre explications différentes, dans quatre écoles principales de philosophie. Les naturalistes, école la plus ancienne, nient l'existence d'un principe spirituel, et ne reconnaissent que la nature prise absolument, à laquelle ils attribuent non-seulement l'activité , mais encore l'intelligence. La nature a deux modes, celui de l'existence et celui de la cessation ou repos. Les créations et les destructions de l'univers sont les effets de la succession éternelle de ces deux états. Des formes qu'elle revêt, les

unes sont passagères et circulent éternellement; les autres, dont l'homme est la plus élevée, sont animées, et on admet qu'elles sont capables de parvenir, par leurs propres efforts, à l'affranchissement, c'est-à-dire d'échapper à la nécessité de reparaître au milieu des phénomènes passagers. Arrivés à ce point, les naturalistes se divisent : les uns croyant que les êtres qui ont atteint l'affranchissement y conservent le sentiment de leur personnalité et ont conscience du repos dont ils jouissent éternellement ; les autres, que l'homme délivré tombe dans le vide absolu, c'est-à-dire est anéanti pour jamais, état, suivant eux, préférable à la condition de passer sans lin à travers toutes les formes de l'existence. Pour les théistes, au contraire, le vide, terme fondamental du bouddhisme, est un dieu : suivant les uns, divinité unique; suivant les autres, premier terme d'une dualité dont le second terme est le principe matériel , coexistant et coéternel. Mais ce déisme même est fortement empreint des idées brahmaniques, où le bouddhisme a pris naissance. Tout en reconnaissant une essence immatérielle et un dieu, ils nient sa providence et son empire sur le monde; et, bien qu'ils regardent la délivrance comme Fabsorplion dans l'essence divine, ils pensent que l'union de la vertu et du bonheur est tout à fait indépendante de dieu; suivant eux, l'homme ne peut y arriver que par ses propres efforts, à l'aide des austérités et de la méditation ; et ces efforts peuvent le rendre digne d'être honoré comme un Bouddha sur la terre, et l'élever après sa mort, dans le ciel, à la participation des attributs et de la béatitude du Dieu suprême. En opposition aux deux écoles précédentes, qui se jettent dans le quiétisme, deux autres écoles ont cherché à établir (jue l'homme peut obtenir le bonheur ou par la culture

du sens moral, ou par la bonne direction de son intelligence, mais toujours en partant des principes généraux, bases des autres sectes, et par conséquent avec des caractères qui, étant dérivés des idées brahmaniques, tranchent notablement sur les religions occidentales.

Le fond de la métaphysique bouddhique est le même que celui de toutes les autres : spéculations sur l'absolu, sur la cause de l'univers et sur l'objet final des choses, problèmes inévitablement agités en tous temps et en tous lieux, et non moins inévitablement demeurés insolubles partout et toujours. En elles-mêmes, ces spéculations sont très-bornées, elles aboutissent de toute force à un très-petit nombre de conceptions ; et l'esprit humain se figure toujours les agents suprêmes qu'il suppose gouverner le monde, soit sous la forme d'une multitude d'êtres indépendants (fétichisme et polythéisme), soit sous la forme de deux principes, l'un bon, l'autre mauvais (zoroastrisme), soit sous la forme d'une divinité unique (monothéisme), soit sous la forme d'une âme du monde ou d'une nature éternelle (panthéisme, matérialisme, athéisme). Tel est le cercle hors duquel il n'est jamais sorti; il arrive toujours à l'une de ces combinaisons, avec quelque hardiesse qu'il se soit lancé sur la mer de la métaphysique. Comme le nageur du poëte qui fend les flots sous la nuit sombre, le penseur se lance dans l'onde à travers les ténèbres de l'absolu : Node natat cœca serus fréta; mais, inutiles efforts, il est, à chaque entreprise, ramené sur le bord, jusqu'à ce qu'entin son impuissance constatée par les siècles et l'approche d'une philosophie meilleure lui enseignent qu'en vain il chercherait un autre côté des choses, une autre rive d'une mer qui, pour lui, n'en a qu'une seule.

Si, dans la métaphysique bouddhique, le fond est essentiellement le même que partout ailleurs, la forme, au contraire, est toute spéciale. Rien qui n'y soit déterminé par les données d'origine. Ceci est un notable exemple du caractère propre à la métaphysique. Sur les bords du Gange, comme dans l'Occident, elle se montre étroitement associée aux religions , qui la portent naturellement comme le tronc d'arbre porte le lierre; elle suit leur développement, s'entrelace à feurs rameaux et se nourrit du même suc. Peut-il, en effet, en être autrement? Elle s'occupe aussi à rechercher la cause des choses, l'absolu, comme on dit dans le langage de l'école; et ses spéculations se confondent perpétuellement avec les spéculations religieuses. Critique assidue des dogmes théologiques, soit qu'elle les interprète, soit qu'elle les défende, soit qu'elle les attaque, mère aussi bien des hérésies que des apologétiques, tout en elle a une évolution dépendante. Cela est manifeste dans la métaphysique chrétienne ; ce l'est aussi dans la métaphysique païenne, malgré même l'absence de livres sacrés; ce l'est enlin dans la métaphysique bouddhique ; et ces grands faits, ainsi rapprochés, mettent en lumière la nature commune et le rôle respectif des théologies et des métaphysiques.

Un lecteur européen (je ne dis pas un lecteur chrétien, accoutumé par le mystère des transsubstantiations quotidiennes aux plus singuliers prodiges); un lecteur européen, quand il vient en communication avec les livres bou(ldlii()UCs,est nécessairement cliO([ué des conceptions étranges qu'il y rencontre. Ces imaginations sur l'existence d'êtres surnaturels et innombrables, la possibilité de se mettre en rapport avec eux, le don des miracles actjuis par la sainteté de la vie, la

nature à chaque instant bouleversée par les interventions humaines, le merveilleux prodigué sans fin et sans mesure, tout cela paraît fastidieusement bizarre, et le livre est près de tomber des mains. Toutefois il faut le retenir pour y apprendre à connaître l'état véritable de l'esprit humain en l'absence de notions positives sur les choses ; car ceci n'est pas particulier au bouddhisme, et le miracle est de l'essence de toutes les théologies. Mais les sciences, depuis leur essor, grâce aux premiers travaux des Grecs jusqu'aux temps actuels, ont soumis à une critique spontanée et involontaire sans doute, mais incessante et rigoureuse, les conceptions théologiques; et de cet examen d'environ vingtcinq siècles, il est résulté que le monde connu de nous n'est point constitué comme les théologies l'avaient supposé. Une pareille erreur maintenant démontrée, une pareille conviction née des sciences et croissant comme elles parmi les modernes, atténuent progressivement l'intérêt de la théologie. La théologie cesse graduellement d'être la notion suprême des choses, la source de toute lumière, l'explication valable des premières origines, la détermination des fins du monde et de l'homme, et la règle de tous les moments. L'importance qu'elle avait due à d'aussi grandes fonctions décroît de jour en jour. Mais, à mesure qu'elle se retire du présent, l'esprit positif s'accoutume à la considérer dans le passé, désormais son véritable domaine, et là elle devient une des clés de l'histoire.

Sans une étude approfondie de la théologie générale, sans la connaissance de l'état mental qui l'a produite et entretenue, les époques antiques de l'humanité sont inintelligibles , et l'époque actuelle même n'est plus qu'un etiet sans cause. Le bouddhisme a réprouvé le brahmanisme ; le christianisme a jeté l'anathème

sur le paganisme comme sur un amas d'abominations et d'erreurs, et sur le mosaïsme comme une simple figure où les Juifs grossiers s'entêtèrent assez pour crucifier Dieu qui leur parlait; et la métaphysique du dernier siècle n'a trouvé que ténèbres et folies dans les âges religieux. Ces opinions, étrangères à toute saine notion sur le développement des sociétés, prennent pour absolu et permanent ce qui est essentiellement relatif et transitoire. Le fait est que la métaphysique du dernier siècle est le produit de la société chrétienne du moyen âge, que le christianisme est né du mélange de données juives avec la culture gréco-romaine, et que le bouddhisme est issu du brahmanisme; cette filiation suffit pour rectifier immédiatement ce (pii avait été faussé par l'ignorance, le préjugé et une vue incomplète. Les filles ne peuvent pas tellement différer de leurs mères qu'il faille à chaque fois méconnaître les traits de la parenté, et briser la chaîne de la tradition. Dans un intervalle d'environ onze siècles, de l'an 500 avant l'ère chrétienne à l'an 600 après, trois grands établissements théologiques se sont formés, qui subsistent encore, le bouddhisme, le christianisme et le mahométisme; ce seront les derniers. Les âges antérieurs ne furent pas moins productifs, et ils enfantèrent le zoroastrisme, le brahmanisme et le mosaïsme, souches des trois religions postérieures. Tous trois aussi ont duré jusqu'à nos jours, mais avec des destinées différentes: le brahmanisme reste en possession de * son antique héritage ; le zoroastrisme et le mosaïsme, au contraire, sont (h'possédés de leurs demeures primitives, et leurs afihérents ont clé poursuivis avec acharnement, ceux-ci par les chrétiens, ceux-là parles musulmans. Ainsi, à une épo((uequi remonte à quinze ou seize cents ans avant l'ère chrétienne, les esprits,

en des contrées différentes, ont été livrés à un travail qui a enfanté les Yédas, le Zendavesta et les livres de Moïse. Nous ignorons, il est vrai, quelles conditions mentales ont amené ici le monothéisme, là la doctrine des deux principes, plus loin celle de la métempsychose : mais on peut affirmer que ces théologies ont été le produit de la culture contemporaine, seules traces, parvenues jusqu'à nous, des efforts intellectuels et des agitations mentales d'un passé que la perte des monuments et des traditions a rendu si complètement silencieux. Ces grandes formations théologiques constituent autant de périodes sociales qui, comme les périodes géologiques, ont leur raison d'être dans la coQibinaison des éléments et dans l'action des milieux. Et, pour continuer la comparaison, les formations sociales se sont déposées comme les formations de terrains. Les couches récentes sont loin d'avoir occupé toute la superlicie, comblé tous les creux, et caché, sous un même dépôt, toutes les couches précédentes. Des formations anciennes s'élèvent encore çà et là ; les plus vieilles religions, les cultes primitifs sont, en beaucoup de lieux, à tleur de sol ; et la couche la plus moderne, celle qui se constitue sous nos yeux, celle qui est destinée à recouvrir les autres, la couche des notions positives, ne commence à se déposer que sur des points très-circonscrils du monde social.

Comme la géologie, et plus encore que la géologie, l'histoire est pleine de désastres, de bouleversements et de ruines. Il ne faudrait pas que ces perturbations égarassent l'esprit au point de faire perdre de vue la véritable notion de la libation historique, à savoir que les conséquents répondent toujours aux antécédents. Cette hliation ne se rompt jamais, étant dépendante de la constitution même de l'esprit humain, tour à tour

agent et patient dans le développement social. Attendre autre chose que ce qu'en etîet montre l'histoire, c'està-dire autre chose qu'une série réelle, mais perpétuellement troublée par des accidents de toute nature, ce serait se laisser dominer soit par le préjugé théologique d'une providence secoui-able, soit par le préjugé métaphysique d'une nature bienveillante. Au gré de ce préjugé, ce qui émane d'une suprême puissance, Dieu ou nature, comme on voudra, doit être parfaitement réglé et merveilleusement calculé. Mais le plus simple examen du système cosmique témoigne de profonds désordres, do perturbations sans fin et de dangereux conflits entre les éléments qui concourent. Il serait temps qu'au lieu de continuer l'éloge de la nature on en fît la critique, ou, plutôt qu'avec l'indifférence spéculative qui est le propre de la recherche scientifique, on appréciât les conditions réelles des phénomènes, leurs régularités à côté de leurs perturbations, et l'étroite marge de vie et de bien laissée aux êtres vivants dans l'ordre inexorable des choses.

Le monothéisme s'étant trouvé uni à la fortune des sociétés modernes les plus civilisées, il en est résulté l'opinion que cette forme religieuse, par une efficacité propre, favoi'isait le développement social; mais l'histoire ne permet pas d'admettre une telle conclusion. En effet le monothéisme s'est montré moins fécond chez les Hébreux que le polythéisme chez les Grecs; et, de nos jours, il est stérile chez les musulmans. Ce qui lui a donné une influence exceptionnelle, c'est sa jonction, dans le christianisme, avec la culture gréco-romaine. Sous les Arabes eux-mêmes , au temps où ils empruntèrent ;i la Grèce ce flambeau, source de lun)ièrepour le monde moderne, le monothéisme musulman prit l'ascendant et l'emportasur le monothéisme

chrétien. Celui-ci, alors, se guérissait péniblement des profondes blessures infligées par l'invasion des barbares; mais la tradition civilisatrice se trouva plus fermement implantée dans l'Occident latin que dans rOrient arabe, et elle finit par pousser des jets vigoureux, tandis qu'elle sécha sur pied comme une plante exotique parmi les musulmans. Dans le fait, les conceptions théologiques ne peuvent élever les sociétés qu'à un certain degré de civilisation ; au delà, elles tournent dans un cercle, au lieu d'être progressives, renfermées qu'elles sont en un certain nombre d'idées dont les combinaisons s'épuisent à la longue. Ce qui paraît progressif d'une manière indéfinie, ce sont les sciences positives, auxquelles le monde offre sans cesse des faits nouveaux, sans que l'esprit puisse apercevoir aucune limite à cette progression. Aussi, depuis que les Grecs ont créé le véritable esprit scientifique, ont-elles agi constamment sur les sociétés ; influence d'abord lente, mais qui s'est beaucoup accélérée dans ces derniers siècles. Aujourd'hui, ayant changé complètement la manière de concevoir le monde et les phénomènes qu'il présente, elles ont du même coup écarté les théologies, et, de la sorte, déterminé d'une façon prépondérante l'état mental des sociétés modernes. Grâce à elles, les révolutions des trois derniers siècles, au lieu de revenir sur ellesmêmes'etde poursuivrela création de nouvelles formes théologiques, ont, au contraire, tendu à s'affranchir des spéculations sur l'origine et la fin des choses, spéculations auxquelles on demande vainement leur méthode et leurs résultats.

Les faits sont le fondement de la science historique, comme de toutes les autres. Or, ces faits, c'est l'érudition qui les tire de l'ombre du passé, et qui les prépare pour la théorie. Il faut donc remercier M. Burnouf

(l'avoir jeté tant de lumières sur une des plus importantes religions du globe. Ces lumières profitent à tout le monde. Quelles fausses opinions n'a-t-on pas eues en effet sur les théologies, tant que, sous l'empire d'un préjugé exclusif, on a considéré comme monstruosité et abomination tout ce qui divergeait du type consacré ' Il suffit, pour mettre chaque chose à sa place, pour comprendre que toutes les théologies ont une même origine dans la nature de l'esprit humain et dans les conditions de chaque civilisation, il suffit de jeter les yeux sur le développement religieux en sa totalité. Les religions se jugent l'une par l'autre; et aucune argumentation ne vaut celle-là, A ce genre d'argumentation, le bouddhisme apporte un notable contingent: et le livre de M. Burnouf, appuyé constamment sur les textes, élaboré avec une impartialité sincère, est un document pour l'histoire.

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