Journal des Débats, 7 juillet
un étroit sentier qui longe des pentes abruptes et des précipices. Un gave bouillonnant, qui forme la tête de l'Adour, descend à la hâte ces flancs déchirés que vous montez avec peine et lenteur; il écume et bruit à votre droite, et vous le voyez devant vous au loin, sur les hauteurs qui vous restent à escalader, comme un mince filet d'argent qui serpente de roche en roche et qui reluit au soleil. Au bout d'environ quatre heures de marche, vous êtes arrivé au-dessus du lac d'Oncet, vaste pièce d'eau qu'on s'étonne de trouver à une telle hauteur, et à la base du cône qui termine la montagne. Il ne reste plus que A à 500 mètres de hauteur perpendiculaire à franchir; mais, bien qu'on ait tracé des sentiers en lacet qui rendent la pente moins rapide, c'est la partie la plus rude du voyage. Enlin, on arrive sur .le sommet lui-même, très-court et très-étroit plateau qui n'a qu'un petit nombre de mètres en tout sens, et qui, du côté opposé à celui par où l'on est monté, plonge sur un précipice.
Parvenu là, on n'a qu'à se retourner pour apercevoir dans une immense étendue, au levant et au couchant, une grande partie de la chaîne des Pyrénées. Le pic du Midi est détaché et en avant du reste. Comme un capitaine qui fait face à sa compagnie et qui d'un coup d'œil voit tous ses hommes, depuis le premier rang jusqu'au dernier, le pic semble passer une revue de ses immol>iles soldats. Sans être le plus grand de tous, il l'est assez pour que les voyageurs, debout sur sa tête, se trouvent de peu inicrieuj-s à l'assemblée qu'ils viennent visiter. On est presque de niveau; l'œil se porte sur ces rangs pressés de pics aigus, de sommets neigeux qui se dressent les uns par-dessus les autres, et auxquels on ne peut imaginer de meilleure ressemblance (jue celle des cyclopes ranges sur le ri-
vage de la mer, au grand effroi de la flotte froyenne, et élevant jusqu'au ciel leurs têtes superbes :
JEtnœos fratres, cœlo capita alla ferentes.
Et les géants des Pyrénées sont, en effet, comme ceux du poëte, des fils de Vulcain, les frères de l'abîme souterrain. Autant aujourd'hui leur cime altière domine l'humble vallée qui les soutient, autant jadis et pendant les temps géologiques leurs matériaux gisaient enfouis dans les profondeurs du globe terrestre. Le feu central, qui supporte nos continents et le fond de nos mers comme une croûte à peine refroidie; le feu central, qui s'éteint peu à peu et se dissipe graduellement dans les espaces inter-cosmiques, était jadis plus près de la surface; ce fut alors pour lui un jeu de projeter des chaînes de montagnes, telles que les Alpes, les. Cordillières ou les Pyrénées; et d'un lieu comme le pic du Midi on aperçoit la direction du phénomène et l'immense rupture de l'est à l'ouest que produisit l'action des forces souteiTaines.
L'ascension au pic du Midi est laborieuse ; la descente l'est aussi. Des circonstances accidentelles peuvent aggraver beaucoup la fatigue. Sans parler de la déception que fait éprouver un brouillard subit et enveloppant d'un voile impénétrable le voyageur venu pour voir, les rafales de vent ou les averses de neige troublent parfois les parties qui semblaient, au départ, les plus sûres. Contre la fatigue, contre les fâcheux hasards, le remède était quelque abri que l'on construirait à une hauteur considérable, non loin du sommet luimême, et qui, recevant les pèlerins lassés de la montée et surpris par le mauvais temps, leur donnerait le couvert et le repos d'une nuit. Des citoyens de Bagnères de Bigorre, pleins d'admiration pour leur beau pays et de
zèle pour sa prospérité, résolurent d'édifier un bâtiment en ces lieux inhospitaliers. M. le docteur Costallat fut le promoteur de l'entreprise. M. le docteur Costallat est de l'école de Paris ; il appartient à cette génération médicale à laquelle j'appartiens moi-même, qui commençait, il y a vingt-cinq ans, à prendre la succession de ses aînés, et qui, après avoir tenu dignement sa place, cède graduellement l'héritage à ses cadets. C'est lui qui, peu après la conquête d'Alger, eut l'idée de soumettre à une expérimentation régulière et prolongée le climat de l'Afrique, pour savoir si ce climat est propre à procurer aux malades de la poitrine adoucissement et guérison; il présenta son projet à l'Académie de Médecine, lui demandant d'intervenir auprès du gouvernement pour obtenir un système d'observations bien faites et comparatives; je ne sais pourquoi ce corps savant refusa de suivre la proposition; il y avait là en germe un utile travail. Après ce regret donné en passant à une bonne pensée qui a été négligée, je reviens à l'hôtellerie du pic du Midi,
Autrefois, avant que l'hôtellerie fût construite, il fallait cheminer toute la nuit, si l'on voulait précéder le jour sur le haut du pic et assister à l'imposant spectacle du lever du soleil. Aujourd'hui il n'est plus besoin de cette ascension nocturne; on va coucher sous le toit qu'une main prévoyante a dresse dans ces solitudes. Quelque secourable et bienvenu qu'il soit, il n'est pas tel cependant qu'il fasse oublier dans la mollesse et le sommeil l'heure matinale et le besoin d'arriver avant le jour : on y trouve le couvert, une cuisine fort simple et, s'il y a ce jour-là aflluence, le tumulte et les embarras d'une auberge trop pleine. Mais les petites mésaventures ne sont qu'un assaisonnement dans ces sortes de voyages. De l'hôlellerie on part à cheval, si
l'on redoute une rude et haletante acension; à pied, si l'on est plus robuste; car il s'agit de gravir le cône luimême, et, malgré les lacets des sentiers, la respiration manque plus d'une fois à celui qui n'est pas accoutumé à cheminer dans ces escarpements. Arrivé là, et debout sur ce promontoire, on attend l'approche graduelle (le la lumière; et la montagne, qui se dresse au-devant du jour, a déjà de la clarté quand la plaine gît encore dans l'ombre.
Rien en etiet ne couronne plus splendidement ce site si singulièrement arrangé pour la beauté que l'apparition, à l'horizon lointain, de l'astre qui vient donner aux choses forme et couleur. C'est un spectacle éternellement le même, et pourtant éternellement varié; jamais on ne le voit comme on l'a vu. Le bord de l'horizon, les nuages qui flottent dans l'espace, la teinte de l'azur, la brume de la plaine, la neige des sommets, le calme ou le vent, tout se combine en mille proportions. La lumière, l'air, le ciel, la plaine, la montagne sont les éléments de cette représentation toujours nouvelle; acteurs merveilleux d'une scène grandiose, ils s'associent pour le charme des yeux et l'émotion de l'âme. Le flot croissant du jour, la mer de lumière qui monte et qui s'approche, envoie d'abord comme une blanche écume et de légers flocons qui, traversant le haut de l'atmosphère, jettent une demilueur sur les monts sourcilleux. Entin, la marée lumineuse a franchi sa barre ; elle inonde l'espace et illumine soudain les roches escarpées et les pentes de neige. Mille nuances apparaissent en se jouant, et la grande ombre du pic du Midi, isolée de ce qui l'entoure, se projette, comme celle d'un géant, du côté de la chaîne. Un poëte oublié aujourd'hui, mais qui avait un vif sentiment des beautés alpestres, Masson, dans son pocme
des Helvétiens, a décrit merveilleusement ce jeu de la lumière sur le front des montagnes. Après avoir parlé des monts énormes qui se dominent les uns les autres, il dit :
L'astre brillant du jour sourit à leur audace, Et de leur front superbe éclaire les déserts; De la pourpre, de l'or, du lis et de la rose Il donne à ces frimas les retlets éclatants; Sur son trône glacé, l'hiver qui s'y repose Y paraît couronné de l'émail du printemps.
Le sentiment poétique des modernes, s'il a demandé aux montagnes les descriptions brillantes d'une nature imposante et sauvage, leur a demandé surtout des aspirations infinies, de sereines pensées et ces émotions profondes qui tendent à faire participer l'âme individuelle au sourd et éternel mouvement des choses. On en trouve la juste et admirable expression dans ces vers de Lamartine :
Esprit de l'homme, un jour sur ces cimes glacées Loin d'un monde odieux quel souffle t'emporta? Tu fus jusqu'au sommet chassé par tes pensées; Quel charme ou quelle horreur à la fin t'arrêta? Ce furent ces forêts, ces ténèbres, cette onde, Et ces arbres sans date, et ces rocs immortels. Et cet instinct sacré qui cherche un nouveau monde Loin dos sentiers battus que foulent les mortels.
Avant Lamartine, Byron, autre chantre inspiré de l'infini dans la nature, s'était complu à s'asseoir sur les rochers; à s'arrêter sur le bord des flots tumultueux; à parcourir lentement les sombres asiles de la forêt, demeure des choses qui ne reconnaissent pas la domination de riiommo, retraites où un pied mortel ne passa (jue rarement ou ne passa jamais; à gravir sans témoin la montagne escarpée avec le troupeau sauvage
qui n'a pas besoin d'abri; à se pencher sur les abîmes et les cataractes écuinantes, disant que ce n'était pas de la solitude, que c'était seulement tenir société avec la nature et contempler ses trésors déployés :
To sit on rocks, to rause o'er flood and fell,
To slowly trace the forest's shady scène,
Where thiugs that own not man's dominioii dwell,
And mortal foot hath ne'er or rarely been;
To climb the trackless mountain ail unseen,
With the wild flock that never needs a fold ;
Alone o'er steeps and foaming falls to lean,
This is not solitude; 't is but to hold
Converse with nature's charra, and wiew her stores unroU'd.
To sit on rocks, être assis sur les rochers, et de là-haut repaître le regard, c'est un mot qui se présente à l'esprit pour peindre le siège merveilleux qu'on trouve sur le pic du Midi. Étroite, en effet, est la plate-forme qui le couronne; étroit est ce siège d'où l'on contemple à son gré ou l'immense espace de la vallée, ou les cimes ardues rangées en longues fdes, ou le lac d'Oncet qui ne paraît plus qu'une flaque d'eau, ou les sentiers qu'on a gravis, ou le toit hospitalier où l'on a passé la nuit. Tout humble qu'il est, ce toit a eu ses vicissitudes, et les ruines d'où il est sorti ne sont pas loin de lui. Une première fois, l'hôtellerie avait été construite sur un autre emplacement que celui qu'elle occupe aujourd'hui; elle avait été mise sous la protection d'un énorme rocher qui devait servir de barrière aux avalanches. La barrière ne servit de rien; l'hiver amena une accumulation extraordinaire de neige qui franchit l'obstacle et ensevelit l'édifice tout entier. Quelque temps on se flatta de l'espoir qu'il n'était que recouvert, et qu'une fois les neiges fondues par le beau temps, on le retrouverait conservé et intact; on put à la tin de
l'hiver marcher sur l'immense amas qui le cachait, sans savoir encore si le désastre était complet. Mais la construction n'avait pas été de force à résister à une telle masse et à un tel choc ; et, quand la neige eut abandonné ces rudes climats, on vit que le bâtiment, heurté par l'avalanche, était détruit de fond en comble : une partie des murs latéraux restait seule en place; mais la toiture et la charpente étaient brisées ou dispersées au loin. Ce fut un grand désappointement pour les personnes qui, avec un plein désintéressement et pour le seul bien de la contrée, s'étaient mises à la tête de l'entreprise. Il fallait ou l'abandonner ou rebâtir sur nouveaux frais et dans des conditions meilleures et plus sûres.
Le pic du Midi, bien qu'un pygmée à côté du Mont- Blanc, a cependant, comme lui, une robe de nuages, un diadème de neige et l'avalanche dans sa main. Ces expressions, qui sont de Byron, me viennent sans que je les cherche ; mais, en revanche, j'ai beau chercher dans ma mémoire des passages de poètes anciens, je n'en trouve aucun où, comme dans la poésie moderne, cette corde soit vibrante. Comment cela se fait-il? Certes Homère, Virgile, pour ne citer que ces deux-là, sont habiles à trouver un vers beau comme ce qu'ils admirent, sonore comme l'harmonie que leur oreille entend, coloré comme les teintes que leur œil perçoit. Les pays qu'ils habitaient sont sillonnés de chaînes qui ne le cèdent pas en maguilicence aux Alpes ou aux Pyrénées. L^Apennin (jui court tout le long de l'Italie, les montagnes (jui soulèvent en tant d'endroits le sol de la Grèce sont renommés. C'est même là que Byron a puisé plusieurs de ses plus belles inspirations; et, enviant la vie du pieux ermite del)out le soir sur le haut du mont Athos, il vit cette cime colossale se pro-
jeter sur des vagues si bleues et sous un ciel si serein, qu'il désira d'arrêter en ce lieu consacré sa course errante. Qu'a-t-il donc manqué aux vieux maîtres de Tart pour qu'ils aient laissé, sans y toucher, cette source de poésie? D'où vient qu'ils n'ont pas ravi, étant les premiers, le fruit divin suspendu sur leur tête?
C'est que la lyre moderne s'est enrichie d'une corde que ne connut pas la lyre ancienne; et les montagnes ne sont que pour leur part dans cet ensemble d'émotions nouvelles qui se sontépandues. La nature entière, se révélant dans son immensité et agissant sur Tâme humaine comme la vue du précipice sur celui qui se penche, l'a attirée vers soi d'un attrait invincible; et dès lors il a bien fallu que la poésie trouvât des accents répondant à ce qui commençait à se faire sentir et redît à la foule émerveillée les ébranlements de la rêverie contemporaine. Dans l'univers ancien tout était naturellement borné; les profondeurs sans limites ne s'étaient pas encore ouvertes. La terre, si petite, n'avait pas même été parcourue; Homère nous parle du large Hellespont; une journée de navigation amène son héros aux extrémités du monde, dans la région des Cimmériens, où finit le domaine de la vie et où les pales ombres des morts viennent prendre leur dernier séjour. Les nations classiques, placées à peu près comme le sont aujourd'hui les États-Unis par rapport au désert et aux sauvages, n'avaient qu'un pas à faire pour rencontrer les sombres et impénétrables forêts de la Germanie et les barbares, ou, de l'autre côté, les barbares encore et les plaines scythiques. Il n'était besoin que d'entasser Ossa sur Pélion ou d'exhausser un peu davantage la tour de Babel pour toucher le ciel. De toutes parts une voûte surbaissée venait enclore l'homme et ses habitations.
Les astronomes eux-mêmes, ces pionniers de l'immensité, bien qu'ils commençassent à pressentir la grandeur des distances, ne pouvant en déterminer aucune, n'avaient point d'aliment à donner à la pensée publique. Aussi le sentiment de l'infini manqua-t-il à la poésie ancienne, et, réciproquement, il naquit dans la poésie moderne, quand ces étroites barrières tombèrent devant les yeux dessillés. Quel changement de scène! Quelle révolution dans la pensée! L'univers apparut ce qu'il est, un océan sans bornes; les mondes qui y sont semés, des îles flottantes; les forces qui les animent, des puissances prodigieuses qui communiquent un mouvement rapide à des masses énormes. De cette conception, qui s'empara des imaginations, a découlé le flot nouveau de la poésie. Mais, pour qu'il se déroulât ainsi, la science dut, par un long travail, changer l'esprit des choses, dissiper les apparences, et, la première, ouvrir la porte de l'infini. De sorte que le développement de la poésie est solidaire du développement de la science, et, à mesure que celle-ci agrandit la pensée, celle-là agrandit l'imagination.
Je ne dis rien que ne justifie la vue du pic du 3Iidi. Quiconque l'a visité en rapporte un long souvenir; et celui qui retourne sur sa cime trouve des impressions plus vives et plus profondes que la première fois, absolument comme pour ces beaux morceaux de poésie ou de musique qu'on sent et admire d'autant plus qu'on les lit ou entend plus souvent.
L'avalanche qui avait emporté l'hôtellerie faillit mettre fin à tout projet de ce genre; et l'on put craindre que la montagne ne demeurât aussi inhospitalière ([ue jamais, sans toit pour la nuit, sans abri contre les rafales subites et les tourmentes, sans halte pour les faibles, les convalescents, les femmes, les fatigués. Mais
les personnes qui s'étaient mises à la tête de l'entreprise ne se découragèrent pas. Il fallait trouver un emplacement où jamais avalanche ne pût arriver; on le trouva, instruit par le désastre précédent. Il fallait demander des sacritices aux souscripteurs; on les demanda et on les obtint. Finalement, une somme de 4,000 fr. fut recueillie, suffisante pour la nouvelle construction, qui dut être recouverte en voûte atîn de résister aux rafales. Jamais on ne rend plus justice à la prévoyance des gens de Bagnères et de Baréges que quand, après une ascension continue de plusieurs heures, on aperçoit enfin dans un repli l'hôtellerie qui va recevoir et le voyageur lassé, et le cheval haletant, et le guide toujours alègre et dispos. L'hôtelier vous attend si le jour est beau, et il vous dira comme Philémon, bien que par un autre motif :
Reposez-vous. Usez du peu que nous avons, L'aide des dieux a fait que nous le conservons. Usez-en, saluez ces pénates d'argile.
Ce sont en effet des pénates d'argile; mais qui ne les saluerait à 2,500 mètres au-dessus du niveau de la mer?
Ce qui, pour le souvenir et sur le papier, devient contemplation et pensée, a été, dans le moment et sur place, émotion indistincte et rêveuse; et c'est ce qui attire dans les hauts lieux. Les hauts lieux ont-ils jadis attiré autant les hommes qu'ils font aujourd'hui? Je ne sais; nous ne voyons pas que les anciens aient été, comme nous, curieux d'escalader les sommets escarpés et neigeux, et nous n'avons pas de récits de leurs ascensions. Mais ce qui est certain, c'est que les communications poétiques avec la nature ont varié suivant les temps, ou, pour mieux dire, suivant les âges de la civi-
lisation, La poésie ancienne, associée à l'inspiration religieuse, donna, comme la religion, un corps à tout ce qu'elle sentait; son charme, à elle, ce fut de mêler au monde et à ses spectacles, à l'homme et à ses destins, les divinités qui peuplaient le ciel et la terre, la campagne et les monts. La poésie moderne, trop consciente pour croire à ce peuple divin, écarta les intermédiaires; son charme, à elle, fut de sentir et d'exprimer ce qu'il y avait de commun entre l'idéal humain et la grandeur de la nature. Quand l'une veut peindre les hommes héroïques dans leurs luttes avec les souffrances et les difficultés de la vie, elle amène auprès d'eux les dieux de l'Olympe, qui éclairent leur esprit, assistent à leurs conseils, et donnent à leurs bras une force invincible. L'autre ne demande qu'à l'homme même le secret de sa force et de sa faiblesse, et ne veut plus de ces auxiliaires sans lesquels Achille ou Hector ne sont pas concevables. L'une ne peut se complaire en un paysage, sans le parer de nymphes, de faunes et de sylvains :
Gratia mm nymphis gcminisque sororibus audet Ducere nuda choros ;
ou bien André Chénier, dans une élégie toute parfumée d'antiquité, convoque les belles Néréides à pleurer la mort de la jeune ïarentine :
El de loin à grands cris appelant leurs compagnes. Et les nymphes des bois, des sources, des monlagnes, Toutes frappant leur sein et traînant un long deuil, Uépélèrcnt: Hélas! autour de son cercueil.
L'autre a des émotions directes : les montagnes, les vagues, le ciel, sont une part d'elle et de son âme, comme elle est une part du ciel, des vagues et des monlagnes. Qui voudrait donner le prix, et ([ui ne re-
connaît deux âges successifs d'un même développement?
Je me suis complu à rappeler mes souvenirs du pic du Midi. C'est une dette de reconnaissance que je paye. Cliacun de ceux qui le gravissent contracte la sienne, sauf pourtant les cas malheureux où, l'inconstance de la montagne faussant les promesses d'une belle journée, le sommet s'enveloppe d'une brunie épaisse que rien ne peut percer. Alors toute la peine a été perdue. La compagnie, désappointée et en déroute, redescend les sentiers escarpés, ayant eu du moins, en son infortune, une nuit de repos sous le toit propice de riiùtellerie.