‹ Littérature et histoireChapitre 55 sur 78 · Journal des Savants, octobre · texte numérisé non relu

Journal des Savants, octobre

respire dans ces ruines de la beauté ! Nulle part on « ne sent mieux la puissance de l'art et du génie que « devant ces débris, d'où rien n'a pu effacer l'em- « preinte de la main qui s'y est posée autrefois, pour « leur donner la vie avec la forme. La forme a été « brisée, mais la vie éclate encore dans ces restes « épars. Sur cette création, à moitié rentrée dans le « chaos d'où le génie l'avait fait sortir, plane encore le « souffle qui l'avait autrefois suscitée; il semble même « par moments qu'on va la voir de nouveau surgir (( dans sa glorieuse intégrité. Mais bientôt on s'aperçoit (i combien l'imagination est impuissante à restaurer des « chefs-d'œuvre dé l'art antique. Le regret de l'irrépa- « rable, l'attraitd'un problèmeinsoluble, ajoutentalors « pour nous, à la beauté de ces statues, le seul charme « qui leur ait manqué dans le temps de leur gloire, la « poésie du mystère et de l'infini. Le sentiment qu'elles « font naître tient à la fois de la tendresse et de l'ad- « miration pour la beauté humaine, de l'enthousiasme « pour le génie, du respect de l'antiquité, de la tris- « tesse qui s'attache aux ruines, de la curiosité pour « une énigme et de l'inquiétude d'un désir irréali- « sable. »

La nature, artiste infatigable, parmi la foule des types vulgaires jette des types d'une éminence singulière et merveilleuse; mais, artiste indifférente, elle n'a aucun souci de ses œuvres les plus heureuses; et, navré de cette indifférence, le poète s'écrie que « les plus « belles choses ont le pire destin. » Qui n'est tenté de répéter ce cri de reproche à propos des subUmes créations de marbre et de bronze auxquelles le génie promettait une impérissable jeunesse, et qui pourtant se sont trouvées aussi frêles que la frêle beauté dont quelques vers ont gardé le doux souvenir?

Laissons ces regrets qui, sans rien changer aux deslins inflexibles, élèvent l'homme en lui apprenant à la fois à se résigner à son sort et à en être touché. Phidias fut l'ami de Périclès, au moment où Athènes brillait de l'éclat de la liberté, des victoires, des arts, des lettres, de la philosophie; et pourtant il ne nous reste sur lui que les plus maigres renseignements. Mais, à une époque où le papyrus n'était pas fort commun, où le parchemin n'avait pas encore été inventé, où les livres étaient rares, où l'on gravait sur la pierre les documents officiels pour les conserver, il n'est pas fort étonnant que les souvenirs se soient évanouis ou réduits à peu de chose. Du moins il ne paraît pas que la seconde antiquité (je donne ce nom aux temps qui suivirent la fondation d'Alexandrie et de son école) ait élé en état d'écrire une histoire authentique de Phidias. C'est ce qui résulte de la comparaison des dires de l'historien Philochore et de Plutarque. Dès cette époque les traditions étaient chétives et brouillées.

Aussi est-ce avec une vraie satisfaction qu'on en revient aux paroles d'un de ses illustres contemporains, Aristophane. Lu du moins, si l'on ne trouve pas une biographie, on trouve les vives impressions d'un homme qui l'avait connu et qui le regrettait. C'est par une phrase voilée et touchante qu'il rappelle le malheureux sort de l'artiste : rp«Ç«ç /.«xwç, il Unit mal. « La paix a disparu avec lui, » dit-il. — « Elle était « donc sa parente, » demande un personnage. — «Elle « l'était sans doute par sa beauté, » répond le chœur. Ainsi le grand comique déplorait (ju'avcc Phidias deux divinités eussent fui : la paix et la beauté.

On en voulait à Périclès, qui depuis longtemps gouvernait la réi)ubli(iuc, et on l'attaquait dans ses amis. Est-ce pouu cela ([u'il avança l'heure de celle grande

guerre qui est connue dans Thisloire sous le nom de guerre du Péloponèse?Dans tous les cas, il l'avança seulement, et, comme dit Plutarque; « il enflamma ce qui « ne faisait encore que fumer. » On le vit bien, quand, lui mort, ce qui ne tarda pas beaucoup, la tranquillité ne revint pas; après le succès de Sphactérie où, à l'étonnement de toute la Grèce, quatre cents Spartiates se rendirent prisonniers, les Athéniens refusèrent la paix à Lacédémone qui la demanda.

On en voulait à Périclès, et on attaqua Phidias. D'abord on l'accusa d'avoir volé une partie de l'or qui lui avait été remis pour la statue de Minerve. Mais Phidias, en commençant l'ouvrage, avait, sur le conseil de Périclès, travaillé et placé l'or de façon à l'enlever entièrement et à le peser. On le pesa en effet; le poids de Por se retrouva, et l'ignoble accusation de vol fut écartée. Il échappa pour cette fois; mais, à une autre, on saisit une arme plus redoutable, et il fut accusé de sacrilège pour avoir placé son propre portrait et celui de Périclès sur la statue. Un sacrilège ne se pèse pas dans la balance comme l'or d'une statue; les Athéniens ne toléraient pas ce qu'on pourrait appeler les libres penseurs du paganisme, si tant est qu'il faille ranger Phidias parmi eux, et l'artiste fut jeté en prison. Il y mourut.

C'est là le récit de Plutarque; autre est le récit de Philochore. Suivant cet historien, Phidias, accusé d'avoir volé l'or des dragons de la Minerve chryséléphantine, fut condamné à l'exil; il se retira à Élis, où, chargé de faire le Jupiter Olympien, il résida sept ans; mais, condamné pour vol, il fut mis à mort par les Éléens. On trouvait dans la Rhétorique d'un certain Apsinas, mentionné par les Scholies de la comédie de la Paix^ un thème d'exercice fondé sur ce prétendu vol commis

par Phidias à Élis : « Soit Phidias, y est-il dit, torturé « et condamné à mort pour s'être approprié l'or du « Jupiter Olympien. J'ai montré qu'il ne l'a pas dérobé, « et, l'eût-il dérobé, il était voleur et non sacrilège; « eîit-il été sacrilège, il fallait le juger auparavant, non « le torturer tout d'abord; en outre, s'il devait être « jugé, c'était par les Athéniens. »

Ces deux récits sont très-dissemblables. M. de Ronchaud se demande si on ne pourrait pas les concilier, en admettant que d'abord l'artiste fut accusé d'avoir dérobé l'or de la Minerve; qu'absous cette fois, mais effrayé, il se retira à Élis, où il fit le Jupiter Olympien, et que, sept ans après, car c'est l'espace de temps que Philochore assigne à son séjour à Élis, il revint à Athènes, où, de nouveau accusé, il fut condamné. Je ne puis accepter cet essai de conciliation. Les deux historiens se contredisent : l'un le fait mourir à Élis, l'autre à Athènes, et, dans l'ignorance des documents sur lesquels ils s'appuyaient, nous n'avons aucune raison d'accorder la préférence à l'un sur l'autre. En cas de ce genre, la règle incontestable de la critique est qu'on ne peut donner foi complète qu'à des témoignages contemporains ou remontant par une tradition assurée jusqu'aux contemporains. A leur défaut, les récits demeurent toujours frappés d'un certain doute, qui croît beaucoup quand ils ne concordent pas.

Sur les malheurs de Phidias, nous n'avons qu'un témoignage contemporain, insuffisant sans doute, mais du moins assuré; c'est Aristophane. Pour les désigner, le poète se sert, je viens de le noter, d'une expression vague (ff/ràÇaç xazà; ); ce peut être la ruine, l'exil, la mort. Mais, (piand il dit que la paix disparut avec l'artiste et qu'on voit que l'artiste ne reparut pas plus que la paix, on conclura avec une probabililé bi(>n

près de la certitude que Phidias périt d'une façon ({uelconque dans cet intervalle. Ce fut le commencement du fléau de la guerre (c/s?£v «tuç); par conséquent il n'y eut qu'un court espace entre cet événement et la rupture de la paix; ce qui détruit toute la partie du récit où Philocliore met un espace de sept ans entre la condamnation de Phidias à Athènes et sa condamnation à Élis. Enfin l'opinion était, à Athènes, du moins chez Aristophane, ({ue Périclès avait craint d'être enveloppé dans le désastre de l'artiste (nepivlir^z (^o§-/iQslç p.v! nerâ.(7xpt tîjç rvyjc';) , et que pour cela il avait allumé la guerre.

Phidias a-t-il été réellement accusé de sacrilège, ou ne l'a-t-on dit que parce qu'il fut soupçonné de partager cette opinion, périlleuse alors, qui allait d'Anaxagore à Périclès et à ses amis, et suivant laquelle une intelligence suprême présidait au gouvernement du monde, de quelque façon que l'on considérât les êtres divins secondaires qui étaient Tobjet du culte public? Rien ne peut nous l'apprendre. Aristophane, qui, dans son effroi des nouveautés dangereuses et dans son zèle conservateur, n'épargna pas Socrate et devança Anitus, a, on vient de le voir, des paroles de compassion pour Phidias, soit qu'il regrettât plus la paix qu'il ne craignait les mauvaises doctrines, soit qu'il jugeât un artiste moins dangereux qu'un philosophe. Mais, crovant ou peu croyant, il est certain que le caractère religieux le plus pur et le plus sublime fut imprimé aux simulacres divins que l'ami de Périclès exécuta pour être l'objet de l'adoration des peuples. Aujourd'hui un artiste, fût-il un Phidias, ne pourrait faire un Jupiter ou une Minerve qui ne fussent une réminiscence; mais, dans le cinquième siècle avant l'ère chrétienne, un Phidias, eût-il été un disciple d'Anaxagore,

trouvait hors de lui et en lui-niême assez de croyances de toute nature pour donner à ces personnifications des forces naturelles un corps où resplendît riiumanité et où transparût l'Olympe.

Le génie grec, qui s'épanouissait, eut alors charge de peupler les temples de figures que la croyance supposait humaines et que l'imagination rêvait divines. Phidias les fit divines, et le rêve fut accompli. Représenter des dieux, quelle tâche! Mais il fallait un âge où les dieux eussent seulement cette spiritualité que le marbre peut rendre et qui rillumine. Les dieux, pourquoi ne pas se laisser aller aux sentiments qui s'éveillent? les dieux, s'ils n'étaient pas envieux des mortels, ce dont l'antiquité les accusait, devaient un Phidias à un tel moment. « En Grèce, dit M. de Ronce chaud, les statues ne sont pas faites pour l'orne- « ment des temples, mais bien les temples pour le lo- « gement des statues; les temples sont les demeures « des divinités, qui les habitent sous leur forme con- « sacrée. Le Parthénon, par exemple, est le séjour de « Minerve, véritablement présente dans la statue de « Phidias, et qui se plaît dans les murailles élevées « pour elle par son peuple. Le colosse de Phidias est « l'âme dont le Parthénon est le corps. » Cela est vrai et jette un grand jour sur les rapports qu'entretenaient alors l'architecture et la sculpture. Mais aussi, quand le christianisme amena l'idée d'un Dieu infini en essence, ce ne furent pas seulement les idoles qui disparurent; kurs maisons n'eurent plus de raison d'être, et finalement naquit la cathédrale gothique. Je cite encore M. de Ronchaud, au sujet de cette transformation : a L'élan est hardi et sublime. Les flèches des 0 cathédrales déchirent les nuages et s'avancent dans (t l'air au-devant du soleil. Mais tout monte vers le

« ciel; et, dans les régions terrestres, il n'y a ni dilate tation, ni épanouissement; ce n'est qu'une échappée « dans l'altitude. Il n'y a là pour la sculpture qu'un « humble rôle de décoration. »

Il ne reste de Phidias que ce qui a été conservé dans les frontons du Parthénon. Quand lord Elgin eut apporté à Londres les fragments qu'il avait détachés de ce monument et qu'il voulut les vendre, le parlement, à qui fut faite la proposition de les acheter, eut besoin de savoir à quoi s'en tenir sur leur valeur. « Ce fut, dit (( M. de Ronchaud, un beau moment que celui où une « grande nation lit trêve aux débats politiques, pour « écouter un débat relatif à quelques fragments de « marbre rapportés d'un pays lointain par un amateur « de vieilles pierres, et lit une affaire de savoir si ces « marbres avaient reçu, il y a plus de vingt siècles, « leur empreinte de la main d'un artiste souverain. » Que ces marbres soient du temps de Périclès, cela n'est pas douteux ; que Phidias ait tracé la composition des frontons, cela n'est pas douteux non plus; qu'il ait mis lui-même la main à l'œuvre et que nous ayons là des produits de son ciseau, c'est ce dont les artistes, les amateurs ne doutèrent point, ne doutent plus, à la vue de ces étonnants débris. On y reconnaît la trace encore vive d'une main qui, de l'aveu de l'antiquité, fut incomparable : Deus,eccedeus, a-t-on dit comme malgré soi, en admirant au Musée britannique les statues du Parthénon.

Byron, dans son Imprécation de Minerve, met lord Elgin à côté d'Érostrate, dignes d'être stigmatisés à jamais l'un et l'autre par une page flétrissante et par un vers brûlant^; et des voyageurs inscrivirent sur le Par-

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