‹ Littérature et voyagesChapitre 10 sur 53 · BI8T0IBB PB LA POÉSIE · texte numérisé non relu

BI8T0IBB PB LA POÉSIE

êtes en Suède! » Je m*élançai sur ce rivage nouveau ; tout était changé. Une autre nature , une autre langue, d'autres hommes! J'avais devant les yeux le spectacle neuf .poiir moi d*une ville suédoise avec ses maisons de bois peintes de diverses couleurs. Le costume des paysans, la race de leurs chevaux , la forme de leurs charrettes , tout était différent de ce que je voyais la veille. Un sommeil de quelques heures me séparait de l'Allemagne , et déjà elle fuyait loin de moi. Le ciel , hier si bleu , était pâle et terne , le temps mè paraissait refroidi , peut-être' par l'envie que j'avais de me sentir en Suède. Je ne sais , mais il est certain que la Baltique me semblait tout autrement sauvage et triste depuis que je la contemplais du nord.

Les premières figures que j'aperçus furent celles de trois matelots dont les cheveux blonds , les .yeux d'un bleu clair, la peau blanche, la charpente massive, les gestes lents et tout d'une piè- (;e , le flegme impassible , m'offraient à mon arrivée un échantillon frappant du type Scandinave. Us portèrent mes effets à l'auberge, et fixèrent leur rétribution à 15 schellings. Cette prétention était bien modeste , un schelling suédois valant un peu moins d'un sou ; mais moi , qui n'étais pus au courant de la valeur de la monnaie dans le pays » et qui avais le schelling anglais en tête, je trouvai la demande exorbitante , et commençai par me

BSQUISSXS BO IVORO. Ot

fâcher. Gomme je me fâchais en al^roand , il» ne comprenaient rien à ma coière^mç laissaient dire, et r^iouTelaient paisiblement lear réclamation. Enfin un domestique de place , jqni savait quelque peu d'allemand^ et, faute de mieux, servait d'in* terprète^ mit fin à cre malentendu. Ils ne paru» renk point triompher d'avoir raison , reçurent ce qu'ils avaient demandé, et se retirèrent tranquil* lemeat cçmme s'il n'y avait pas eu de contestation entre nous.

Les maisons suédoises ont un air de propreté et de simplicité qui charme. D'après un usage uni- Tersel en Suède , et qiii , au sein des villes , donne l'idée d'une certaine élégance alpestre Je plancher est semé de feuilles de sapin qui exhalent une odeur saluhre et douce. Je commençai à faire connaissance avec les habitudes de la table suédoise, ^yecle knackabrod , espèce de pain assez semblable au biscuit, et auquel je m^accoutumai sans peine ; et aVec l'antique coutume du siuppe , sorte de petite ooUatton préparatoire composée de beurre, de Tiande salée, d'eau de vie , que l'on sert sar un buffet , et que l'on prend debout avant le repas pour se mettre en appétit. Un Suédois 'ne pourrait dîner ni déjeûner sans cette formalité préliminaire.

Dans la salle à manger de mon auberge , je vis le portrait d'Isaîe Tegner , qui est maintenant le premier poète de la Suède, et serait un des plus

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célèbres de l'Europe , si l'inlelUgence de sa langae était plus répandue. Son beau poème de Frithiof, dont le fond est emprunté à une ancienne légende Scandinave, a excité dans sa patrie un enthousiasme universel. C'est le produit le plus remarquable de la réforme littéraire qui a eu lieu en Suède, à la suite de la dernière révolution politique (1).. Cette réforme a .substitué, à Titaitation contre nature des modèles français , une poésie indépendante qui puise aux sources vivantes des traditions nationales. Le mouvement poétique moderne a commencé dans le midi de l'ËurQpel Sorti de la Provence, de l'Italie, de l'Espagne, il a passé en France et en Angleterre, L'Allemagne a eu son tour, maintenant c'est celui du Nord. Yenae la dernière , sa poésie n'a pas encore eu le temps de vieillir^ il reste par conséquent quelque chose à en attendre. •

Je ne m'arrêtai que peu d'heures'^ Ystadt , où j'avais débarqué , et me mis bravement en route pourMalmoê, d'où je voulais passer à Copenhague, seul de ma personne, ne sachant pas encore la langue du pays et ne connaissant rien au papiermonnaie suédois, dont on avait rempli mes poches à Greifswald. C'est dans ce trajet que je m a servis pour la première fois des charrettes de poste, unique moyen de transport en Suède et en.

(i) Voyez plus loia ma visite i Upsai.

. 1I9Q1TISSES BD ItOKD. G 3

Norwège pour les voyageurs qui n'ont pas de Toiture. La forme de ces charrettes et' le degré d'in* commodité qu'elles présentent varient suivant les provinces. Ayant fait envîronmille lieues en Scan* dinavie, au moyen de cette sorte de véhicule, j'en ai pu comparer la forme et le cahotement dans toutes leurs modifications. Je déclare les charrettes de Suède infiniment plus tolérables que celles de Norwège ; il y a la même difierence qu 'entre un char à foin et un tombereau à fumier.

Sur cette charrette est placé un banc , quelquefois suspendu , où l'on s'assied à côté du paysan qui conduit. Souvent on vous confie à un enfant, souvent c'est une femme qui sert de postillon. Un cheval de poste revient, en Suède, à o sous la iieue , de sorte qu'on peut faire cent lieues pour uu louis. On va très- vite; les routes sont bien entretenues f et faciles à entretenir par la nature du &ol, qui presque toujours a du granit pour base , et surtout par l'absence de ces lourds attelages , lô fléau de nos routes , où ils labourent de si épouvantables ornières. Les chevaux, accoutumés à leur pays , et d'une nature toute particulière , font ce que d'autres ne feraient pas impunément. Leur habitude est de trotter à la montée et de galoper à la descente. Au reste , il faut bien. sy prendre ainsi pour avancer dans un pays comme la Suède, où les bancs de granit , qui traversent la route à tous les pas , la font onduler

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perpétuellement. La première fois qu'âne de oes petites collines se présenta sur notre chemin J'entendis le paysan adresser une interjection à «es chevaux. Je crus qu'il voulait modérer leur cour-se, ce qu'il faisait était pour l'accélérer au commencement de la montée. Je m'accoutumai bientôt à cette méthode qui me con venait fort, et j'éprouvais un vrai plaisir à mé trouver ainsi à l'air libre , par un temps doux ^ seul dans un pays inconnu , tantôt emporté rapidement, tantôt précipité plus, rapid^nent encore , le long du rivage au milieu des bouffées du vent de mer et au bruit étourdissant des vagues*

L'impossibilité absolue où j'étais de me faire comprendre , n'ent pour moi aucun résultat désagréable , et ne me causa nul embarras. Quand j'arrivais aux relais on Voyait bien qu'il me fallait des chevaux ; on transportait mes effets sur la n6u-> velle charrette sans que j'eusse besoin de faire le moindre signe. Pour payer, je tirais de ma poehe le paquet sale et déchiré qui contenait to^te msi fortune , on prenait , on changeait , on remettait , tout-à*fait à discrétion. Je laissais faire, n'ayant point d'opinion sur la valeur de ces chiffons. Ce qui restait , je le remettais dans mon portefeuille. Je me «uis informé ce que j'avais du payer ; on ne m'avait pas fait tort d'un scheiling.

Il y a peu de pays où l'on puisse se confiera l^i probité des classes infér|ieure5 autant qu'en Scaxx*

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diaavie. Gomme il n'existe en Suède , ni voitures pibliques ni roulages, quand on Tçut envoyer une somme à une grande distance , on n'a guère d'autres moyens que de la remettre à un paysan qui la transporte au prochain relais, de celui-ci elle Ta au suivant , et passe ainsi de main en main jusqu*au Heu de sa destination.

J'arrivai le soir à Malmoê; le lendemain , en me levant, je vis Copenhague de Fautre côté du Sund , mais je ne pouvais franchir le détroit; un Tent terrible et contraire régnait; à tout instant on m'annonçait qu'il allait changer ; je restai trois jours à attendre ce changement.

J'allais sans. cesse regarder cette triste mer,oîi pas une Toile ne se montrait , et voir courir les grandes .traînées d'écume qui sillonnaient son t:tendue déserte. J'aimais à marcher dans les rues àe Malmoê, bordées de maisons basses, égales, semblables à de longues files de chalets. Rien ne 'Onne mieux une idée de la vie renfermée du ^ord , que de parcourir iine ville maritime de ^iiède par un grand vent , tandis que chacun se (eut renfermé chez soi, comme on demeure à '^nd de cale durant une tempête. Pendant trois jurs que j'ai passés à Malmoê, je n'ai rencontré i^e des matelots ou des charretiers. Le vent produisait là, le même effet que les chaleurs.à Naples; la TÎlie semblait inhabitée, mais dans le Bdi , à quelques momens près , la vie est en de-

00 mSTMMB DB LA fOtSU.

hors , dans les rues , tons le oiel , an rirage ; et lies heures de réclusion de la journée sont bien compensées par les veilles bruyantes de la nuit. Dans le Nord , au contraire , tout est organisé pour la Tie intérieure. Gomme on ne peut compter sur la nature , il faut bien s'arranger de manièfre à se passer d'elle. Aussi chacune de ces petites mai* sons, d'où ne sortait personne, me donnait l'idée d'une existence commode et confortable ; en effel, je voyais à toutes les maisons , même à des caba* nés de pêcheurs et de mariniers, des carreaux de vitre bien, nets , derrière lesquels se mon trait toujours ce rideau blanc à franges qui décore tonte fenêtre suédoise. J'apercevais aussi à l'hitérieur des espèces d'éctans , d'un élégant travail , tissus et brodés en paille, et des pots de fleurs.

Enfin le vent me permit de passer le Sund ; et après avoir eu l'ennui de courir des bordées pendant huit heures^ au lieu de faire le trajet en deux ou trois , j'arrivai par un beaii soleil à Copenhague.

Copenhague se présente à fleur d'eau : c'esf une villerégulière^ qui a de belles rues, de bel-' les maisons, de grandes placer, et rappelle ufl peu Berlin.

Ce qui frappe d'abord à Copenhague , ce soi les traits d'une splendeur déchue. Ce port ini« raense , maintenant presque vide , cet arsenal ai jourd'hui silencieux, étaient autrefois le thééti

S8QIJI88K8 AIT NORB. «[/

d'une Taste activité maritime; mais les Anglais, toujours jaloux de ce genre de puissance , ont porté au Danemark un coup dont il ne se relèvera peut-être jamais.

Ce fui une grande indignité , ique le bombardement de Copenhague, en 1807. Les Anglais crai- ^ient y avec raison à ce qu'il parait , que les Danois ne se détachassent de leur alliance , et ils prévinrent cettQ défection par un crime de lèsectTilisationJ

Une capitale fut bombardée sans que la guerre eut été déclarée. La sécurité était si grande que Ja Teille encore, les vaisseaux anglais s'approvisionnaient sur la ce te de Danemark , et les habitans s'applaudissaient d'un événement , qui était une occasion de gain pour eux. Tout à coup, pendant qae l^armée danoise était en Fionie , les Anglais attaquent Copenhague par terre et par mer. Cinq mille honcimes seulement, formés en partie de milices (/andrem), secondés par le courage dés bourgeois et des étudians , résistèrent pendant trois jours. Quelle situation pour la population d'une grande ville! voir ainsi en pleine paix fondre sur soi tout à coup les fléatix de la guerre la plus cruelle ! On rapporte des mots aussi atroces que l'action même. Des femmes ayant demandé la permission de sortir dé la ville, on la leur 'refusa en les exhortant ironiquement à employer leur influence sur ceux qu^elles aimaient , pour les en-

6 s HISTOIRE DB LA POAflX.

gager à se rendre. Aujourd'hui^ on rencontre à Copenhague des traces encore subsistantes de cette calamité. Un des premiers objets qu'on aperçoit en y entrant, est une église dont les décombres blancs ne portent point l'empreinte de la vétusté. C'est le bombardement qui l'a renversée.

Rien n'est si triste que des ruines toutes fraîches , pour ainsi .dire, et toutes neuves.

Ce n'est point à Copenhague, qu'il faut chercher le type Scandinave dans sa pureté. Le com* merxie, autrefois si étendu de cette ville , en mettant sa population en contact avec tous les peuples, a dû y introduire bien des mélanges. Aussi , rencontre-t-on, à chaque pas, des traits qui ne sont pas du Nord : des yeux noirs ; des cheveux noira qui viennent d'ailleurs , peut-être des Grandes- Indes. £n général, le D^emark est, parmi. les états Scandinaves, celui qui l'est le moins. On le conçoit : le Danemark est la porte de la Scandinavie^ son lien avec TAllemagne. Le duché de Holstein , le plus grand fief de la Couronne , a durant des siècles relevé de l'Lmpire. Depuis 1460, une famille allemande (Oldenbourg) règne sur le Danemark , et on a eu dans ce pays l'exemple de.roi.s qui 41 'en connaissaient pas la langue. Cependant en dépit, et peut-être à cause de ces points do contact , il y a en Danemark une sorte d'antipa. thie pour les Allemands ; et ce qui doit nous pa raître assez singulier , l'espèce d'injure qu'on leux*

feSQUISSES &C IfORl». ^e

adresse {TVindbeuieï) exprime à peu près Pidce que nous nous faisons d'un Gascon.

Je craindrais de juger une ville dans laquelle je ne me suis pas arrêté long-temps ; mais il me semble que ce qui fait le caractère de Copenhague, c'est précisément i'absence d'un caractère bien déterminé. Sa physionomie est de n'en pas avoir , et vraiment c'est quelque chose de piquant et d'original à sa manière , que cette fusion de mœurs allemandes, anglaises et françaises , qu'on retrouve partout. Il n'est peut-être aucune ville où l'usage des langues étrangères soit aussi répandu. Il est très-ordinaire d'entendre autour de soi , dans un salon, causer À la fois en anglais , en allemand ^ en français et en danois. Ces dialogues polyglottes m'étourdissaient d'abord ; mais on finit par s'y accoutumer , et on en vient presque à trouver bien pauvre une conversation en une seule langue.

On sait que le gouvernement du Danemark est le plus absolu despotisme. C'est un fait curieux à côté de la Suède constitutionnelle^ de la Norwège presque républicaine.- Il parait du moins que ce despotisme pacifique est, entre les mains du monarque actuel^ la plus douce des tyrannies. Un professeur danois, M. P*^*, qui se trouvait à Berlin , excita par ses discours et par des articles de journaux, quelque ombrage. Le gouvernement prussien , à cette époque , s'alarmait un peu facilement. On écrivit à Copenhague pour se plaindre

70 DSQUISBES M ftOR0.

de M. P *** ; le roi tle Datiemâtk se contenta de répondre: «Que voulei-tous , il aura cru être chez lai. »

La délégation faite parle petiple danois de tous ses droits à Ft'édél-ic IIT, semble un fait monstrueux dans Thistoire de Thumànité , et fut cependant un évéfi'emenl fott naturel. Le peuple, opprimé par FaïristoCi'àtie , ne se priva pas de grand'-chose en abandonnant des droits dont il ne jouissait pas , et , par cet abandon fictif ,âl contraignit ses ennemis è déposer nne puissance dont ils fac câblaient. En un mot , jamais révolution ne fut plus populaire. Ce fut une véritable conspiration» qui eut besoin ^e toute l'adresse et de tout le courage de'qtieîques bourgeois patriotes pour réuàsir . la noblesse était futieuse d'ârccorder son consentement à une mesure qui lui portait un coup mottel , mais bien embarrassée pour se montrer ffioink dévortrée an rôi (}ae la bourgeoisie et le clergé. Enfin elle céda, et Pivresse fut générale; eàr pour la naftîon t^t asservisseriient était une délivrance. Si l'expédiefnt était périlleux , du moins est-il certaain qu'il a réussi. Depuis «ce temps , les choses ^e. sont passées à Tarmiiâïle et comme en famille, entre le roi et le peuple. Haisitenant il suffit «de la «Tolotité d'un prince édairé pOftir actforder au Danemark une constitution que son flrristoeratie ne lui aurait pas donnée.

Daûtfs cet élM absolu , l'instruction est encouta*

gée à OU point dont deTrt^îent rougir certains gottverveineRa coasthutionnels. 11 y a maiotenant plas de trois mille écoles lanca&tricQJoes en Danemark. Le seul reproche qu'oa puisse adresser au pouvoir , c'est d'exercer une iafluence un pe^ tyrannique en fayeur de <;et enseignement. Il laisse bien unelîberté complète en principe; mw eo fait, sa faveur ou sa défaveur dépendent sovivent du parti qu'on prend à cet é^ard. Il faut avouer que c'est un assez excusable eniiptoi du despotisme.

Les universités sont à peu près sur le inéme pied que celles d'Allemagne* Le grand avantage de cet enseignement sur le nôtre me parait être moins dans l'excellence des processeurs (nous sommes riches en ce genre )^ que dans la force des élèves. Le programme des connaissance exigées pour être admis à suivre le cours de l'université dans le Nord est effrayant. Je le répète, ce qui manque à la haute instruction publique en France» ce ne sont pas tant des maîtres que des élèves.

Copenhague renferme douze sociétés savantes , plusieurs musées , trois bibliothèque^ publiques , diverses collections particulières, et un Athénée dans lequel on troUve les journaux et les nou* veautés les plus intéressantes, publiées daoft les diyerses langues de l'Europe. Ce qui parait à Paris est , neuf jours après , sur la table de l'Athénée de Copenhague.

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La bibliothèque qui m'intéressait le plus, est celle de TuniTersité; car elle est surtout précieuse par la collection de manuscrits dans la yieille langue scandinaye qu'elle possède. Ces manuscrits curieux ont presque tous été conservés en Islande, le foyer et le sanctuaire de l'ancienne poésie et de l'ancienne histoire du nord. L'Islande apparu tient aujourd'hui au Danemark , et c'est à Copenhague qu'ont été successivement transportés presque tous les trésors littéraires dont elle avait gardé le dépôt. C'est donc à Copenhague qu'il faut aller maintenant chercher l'Islande.

Ces trésors n'ont point été stériles. Quelques hommes d'un rare mérite se sont voués à leur étude , et cette étude a ici un intérêt particulier : c'est quelque chose de nation ah Les savans de Copenhague mettent une sorte de patriotisme dans ces recherches sur l'ancienne existence de leur pays, fest le même enthousiasme qui inspire M, OElenschlœger quand il en rajeunit les traditions poétiques.

Je les vis , ces hommes doctes et excellens , les Nyerup, les Rask (1), les Rafn; je trouvai chez eux cette bienveillance et cette cordialité à laquelle les savans allemands m'avaient accoutumé ; ils s'empressèrent de me guider dans mes recher-

(i) Cet llgnei ont été écrites en 1827 ; dapuii , la science • perdu M. Kask • mort dans un âge encore peu avancé.

ESQUISSES PD MOEO. 7»

dies, et répondirent avec complaiaMcei même, àceqE'U me semblait, ayec plaisir, à toutes le» qiiestÎQDs de ma curiosité.

Je me rappelleriti toujours les longues et do^-^ ces heures passées areo M. P,*-£. MuUer , sqit à parcourir la ville , soit à errer so^i ces magnifi* ques hêtres du Parc ( Oinr-havei ) qui s'avaupent jusqu'au hard de la mer. M. Muller est distingué à-la-fois comme théologien , comme humani^ç , comme antiquaire. Ce n'est guère que sur 1^ bords de la Baltique, de la Sprée ou d^ Rhiu^ qu'on pçut trouver ces divers mérites réunis d^i^ns la même personne. Je doute qu'un de, nos thé^ logieus pût écrire le traité de M. Huiler sur le siècle de Théodose, ou fût en état de mettre en lomière nos vidiUes chroniques, moins difficiles à lire que les sagas islandsûses.

En outre , M. Muller est un des hommes dont la conversation est la plus spirituelle. Tantôt il m'ouvrait avec une aimable facilité les trésors de son érudition Scandinave , tantôt nous nous surprenions à parler de la France , qu'il a habitée ; du monde , de Paris , qu'il connaît presque aussi bien que les exploits et les mœurs des héros norwégiens du dixième siècle.

J'avais entrevu Copenhague et ce qu'il renferme de plus distingué; j'avais pris les directions dont j'avais besoin pour mes études. Je m'embarquai STeo quelques amis sur le bateau à vapeur qui de-

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Tait noas porter en Norwège. Jusqu'ici je n'avais fait que saluer , pour ainsi dire , le seuil de la Scandinavie ; j'allais m'enfoncer dans'ses profondeurs. Nature sauvage et fière, mœurs patriarcbales , hospitalité antique , lacs, cascades de deux mille pieds , glaciers au bord de la mer , poétiques souvenirs, traditions merveilleuses, olympe du Nord , voilà ce que j'allais cbercher, à l'aide d'une macbine à vapeur anglaise; et aussi les discassions républicaines du Storthing, les travaux prodigieux des mines, la cahute du Lapon , les aurores boréales, Christiania, Drontheim, Stockhobn et Bernadote,

ESQUISSES DU IIORD. 7 S

£a tlonoège.

Départ de Copeahague.-r— Passage du Sand. — Nuit sur le Cattegal.— Gotha-Borg. — Aspect de la Suède. — Cascade de Troli-Hctla. — Canal, dans le granit. — Christiania. — La monarcliie républicaine en Norwège. — Politique, moeurs, cnUane intellectuelle. — Environs. — Mine d'argent de Kongs-Berg. — Charrette de poste. — Gulbrand-dale. — Effets de pluie et de brouillard daiy les montagnes. —Le gaard , Habitation norvégienne. — Airs nationaux { leur caractèfc. — Tristesse du Nord.<-~Peiisée de Naples.

Noos partîmes de Copenhague sur un magnifîqne bâtimenrt à Tapeur norwégien qui devait nous transporter en trente-six heures à Christiania. L'établissement de ces communications rapides et régulières a considérablement rapproché la Nor- 'fège du reste de PEurope. Un navire à vapeur propre , lustré , paré comme une maison hoUan- <iaise, comniode et confortable comme une auberge anglaise, vous prend à Amsterdam, et, pour quelques 50 francs, vous porte en qua-

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rante-huit heures à Lubeck ; aller de Lubeck à Hambourg est l'affaire d'une demi-journée ; un, second bateau à vapeur fait en vingt-quatre heures le trajet de Hambourg à Copenhague. A Copenhague , on monte , comme nous fîmes , sur le Prince Karl, qui une fois la -semaine , à jour et heiire fixes, part pour Christiania. Enfin à Christiania, sous la latitude de Pétersbourg , on trouve d'autres bateaux à vapeur , et on avance avec eux cent lieues plus au nord jusqu'à Bergen. Là on est en beau chemin pour pousser jusqu'en Laponie. Ainsi un voyage au bout du monde n'qst guère qu'une promenade par le coche.

Le Prince Karl partit le 26 juillet , vers cinq heures du soir. Tant que nous fûmes dans le Sund , la mer était assez calme , et on jouissait sans trouble du plaisir de courir rapidement entre la côte boisée de Zélande et la côte rocailleuse de Suède. Nous découvrîmes à notre droite la petite Oe de Hven, où s'élev(^it la tour qui servit d'observatoire à Tycho-Bràe. Dans cette tour solitaire , sur cet écueil de la Baltique , un grand seigneur suédois vint s'enfermer durant vingt années çt tivra le oiel agrandi par ses patientes observations au génie et aux lois de Kepler.

L'on sort du Sund à Ëlseneur. Là , le détroit a si peu de largeur, qu'il semble clos : c'est la porte de la Baltique ; par cette porte étroite passent dans une année jusqu'à treize mille navires. On a

ESQUISSES DV NOAD. 7/

laissé an Danemark Je péage da Sund , qui forme la meilleure part de son revenu. La rencontre et le raéhuige des vaisseaux qui s'approchent ou s'éloignent, qui se rencontrent ou se fuient, produit en ce lieu un ravissant spectacle.

A peine hors du Sund , nous sentîmes les vagnes doCattegat , bras de mer par lequel le détroit corn- ^ \

iDunique avec l'océan du Nord , et où cet océan '

t'engouffre et se soulève avec fureur.

La nuit vint orageuse ; tous les passagers étaient malades et gisans çà et là. Pour moi je n'oublierai jamais cette nuit du Gattegat que je passai tout entière sur le pont^ couché sous un banc , à l'endroit où j'étais tombé. Le ciel n'était pas couvert, on y Toyait seulement courir de petits nuages blancs (oivrés sur les bords. Le vent sifflait dans les corsages sans voile , avec un bruit assez semblable ^s. cris d'un oiseau , pendant que des chiens qui étaient à bord hurlaient d'une manière lugubre, lecomptais une à une les secousses intérieures que iemouvement de la machine imprimait au bâtiment, tt qui semblaient des convulsions toujours sur le (point de le briser. Si j'avais été en état de penser. '3 quelque chose ^ j'aurais admiré cette puissante tochinq qui me portait , ce navire qui marchait Antre le vent , heurtant de front les vagues et les kdant. La flotte russe qui allait à Navarin parer la gloire libératrice de notre pavillon était rtie la veille du détroit. Ces grands vaisseaux de

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guerre que j'avais eontemplés avec admiration ae parent tenir la mer , et rentrèrent dans le Snnd. Noas passâmes à travers Tescadre : c'était raer* Teille de voir notre bâtiment , si petit en comparaison , poursuivre son chemin en dépit de la lem<péte qui forçait ces géans à reculer. C'était un beau triomphe.et comme une bravade de la science : de nos jours, la science a maîtrisé la nature jusqu'à l'insulter.

Vers le soir le vent (sàhïii ; fatigués de la mer ^ nous ne voulûmes pas nous exposer à une nuit telle que la précédente t nous débarquâmes à Gotha-Borg, sur la c6te de Suède, à moitié route environ de Christiania, Me voilà donc en Suède une seconde fois , en traversant une portion pour atteindre la Norwège^ comme j'en avais entamé une extrémité pour gagner le Danemark.

Quelle douceur , après avoir été ballotté par les vagues du Cattegat, de se reposer dans le bassin solitaire que forme l'embouchure de la Gotha! Oe grands rochers le dominent, un profond calme y règne. La vague lueur du crépuscule ^au sein de laquelle nous remontions lentement le lit du fleuve, nous donnait un sentiment encore plus profond et plus suave de la tranquillité qui nous environnait; il était dix heures et demie du soir» et il faisait grand jour. Ce fut un moment bien frappant que celui où, au fond de ce golfe , entouré d'écueils déserts qui me donnaient l'idée

d'âne baie de la Noavelle Hollande, parut une viUe composée de maisons blanches , hautes , régalî^es, ets'élerant sur les deuxbordsdela Gotha, qui Ihî donne son nom. Le lendemain je montai sur la tour deia oatkédrale pour saisir Tensemble de cette belle ville de Gotha-Borg , dont le premier aspect promettait tant. Quel mécompte ! Cette ville était une rue*

Dia eèté opposé à la mer s'étend uue plaine aride , que percent çà et là des rochers de granit peu élevés ; il semble que les écueils de la côte se (irolongeât et 'se continuent dans Vintérieur des tenea. Koas avions devant les yeux un des aspects oiiihefifeiisenient les plus fréquens en Suède. Une gr^oide partie de ce pays n'est pas très-pittoresque. 11 s'itmljatit que sous ce rapport la Suède , au moins «tavis le sud, égale la Norwège. Trop souvent on n'y rencontre point d'autre élévation que des coupoles arrondies de grauit, d'uu aspect insigni^ fiant et monotone. On dirait des som mets de montagne» sortant de terre. Imaginez les Alpes dont on aitftwit comblé les vallées , eft dont les dos seuls «eraîenft BàiUans. Point de glaciers , mais pour déiommngemenl la mer qui vient vous surprendre au aein -de cette nature alpestre, quand on pourrait ftieiieaient se croire à huit miÛe pieds au*des ios^d'^e.

Neoa partîmes de €rOtha-Borg avec le projet d'arriver le soir à la cascade de Troll-Hetta. €e

ftO ËSQtlSSES DU nDRVk.

ino^ veut dire la bruyère des sorciers. Là , selon

la tradition , se rassemblaient ces êtres malfBdsans,

sous l'odieux nom desquels elle a cacbé , en les

flétrissant, les peuples indigènes de la Scandinayie ;

cesFinois, Tel chipies du Nord , races industrieuses

et extatiques , dont les Lapons sont un débris altéré.

En s'éloigiiant de Gotha-Borg, le paysage s'embellit. Ici nous dîmes adieu au hêtre : le cours de la Gotha est la limite septentrionale de ce bel arbre , parure du nord tempéré. Bien que déjà nous fussions à la fin de juillet , nous vîmes les deux crépuscules se toucher. Je reconnaissais encore très-bien dans le ciel le point faiblement éclairé qui m'indiquait dans quelle direction se trouvait le soleil au-dessous de l'horizon ; quant à côté de cette dernière lueur je vis poindre la première clarté de i' aube. Cette nuit-là» il n'y eut vérita* blemént pas de nuit pour nous.

Par suite de divers retards, nous n^arrivâmes à TroU-Hetta qu'4 trois heures du matin. Accablé de sommeil^ en|;ourdi de froid, dérouté par cette absence inaccoutumée de ténèbres, j'éprouvai des sensations étranges en me voyant emporter au milieu du brouillard à travers des solitudes qui fuyaient, .en entendant nos chariots se précipiter rapidement sur des pentes de granit. Passant du rêve à là rêverie , ces deux états m'ofiraient , tour à tour les images des êtres fantastiques qui

ESQUISSES BU IIOBB. 81

araient donné leurs noms aux lieux qui m'entouraient. Quand mes yeux souTent fermés se rouvraient ) je me souviens qu'ils rencontraient un grand cheval noir entraînant avec une incroya*' ble vitesse son léger attelage , et sur lequel était juché un enfant qui semblait un nain suspendu à sa crinière. Je croyais rêver encore. Enfin nous arrivâmes à la cascade de Troll-Hetta. Une brume jaune étendue sur tous les objets laissait entrevoir que le soleil était levé* Dans cette brume se mouvaient quelques, hommes ; on y distinguait deux ou trois cahuttes sur des rochers , et une barque qui paraissait échouée.

La cascade de Troll-Hetta est une des plus célèbres dans un pays où il y a tant de cascades ; d'autres m'ont plu bien davantage. Ce qui me gâtait surtout celle-ci , c'était le prosaïque accident qui depuis m'attrista souvent en présence des plus belles chutes d'eau de la Suède et de la Norivège : je yeux parler de ces collines de sciures de bois qui les dominent en général de leurs sommets peu poétiques. L'utile est bien rarement > camarade du beau , et l'utile veut qu'à une belle cascade soit presque toujours accolée une scirie belle aussi à sa manière , mais d'une toute autre beauté.

Le canal de la Gotha , près de Troll-Hetta , offre l'exemple rare d'un grand but d'utilité accompli , qui produit en même temps un effet puis- 1. s

h% ESQUISSES DU IfORD.

sant sur l'imagination ; il a fallu détourner un bras dé la rivière au-dessus de sa chute , et lui frayer, dans un espace d'une demi-lieue, un chemin à travers le granit. Ce qui frappe le plus, ce sont les huit écluses qui servent à élever les bâtimeos du niveau inférieur de la Gotha au niveau du bras qu'on a détaché de sa partie supérieure. Elles sont toutes creusées dans le roc vif. CTest un singulier spectacle pour un homme perdu au milieu des rochers et des sapins , et qui pourrait se croire au sommet des Âlpès , de voir tout à coup des navires monter vers lui, d'étage en étage, entre deux murs et par huit échelons de granit (1).

Un bras de me^r étroit sépare la Suède de la Norw^e. Après l'avoir traversé , nous ne nou s aperçûmes d'abord de notre entrée en Norwège .que par l'augmentation du prix des voitures avec un redoublement d'incommodités. Le pays reste le même : constamment solitaire , tantôt sauvage, tantôt cultivé , sans physionomie bien frappante jusqu'à Christiania.

On éprouve un véritable ravissement, quand , après avoir employé plusieurs jours à traverser ces solitudes , on découvre , tout à coup , à ses pieds , la ville de Christiania dans une position

(i) Ce csnal, commencé an 1793 et terminé en 1800, £iit partie de la ligne de canalisation achevée tons le règne actuel, qui, au moyen Jes grands lacs dn centre , réanft la mer du Nord au golle de Bothnie.

E9QQI99BS BU ROBt. t»

admiraUe ; au-dessas d'elle s^élère une grande pente verte semée de maisons de eampagne , à la manière des beaux environs de Genève; derrière sont do hautes montagnes , et du cèté opposé , ia> ville est bordée par la mer.

Quand nous arrivâmes au sommet de FËgger^ Berg , le soleil se couchait dans une vapeur gri^ s^tre et légère. Les montagnes du fond étaient sombres , Taspect du pays calme , la mer immobile. Cette grande étendue était muette , aucun mouvement dans le port, on voyait seulement une petite barque rentrer à rapproche de la nuit.

Ce point de vue est un des; plus beaux de l'u* nivers.

R^ardez-vous du côté de la mer : les formes arrondies de la pfage, la mollesse de certains contours, les longs promontoires, doucement abaissés, permettraient de penser à Naples, si an autre soleil les éclairait. Il faut avouer que c'est une chose étrange et belle à voir , que le golfe de Baya baignant les montagnes du canton dTJrî.

£a général, on se plaint de n'avoir pas une idée vraie de l'immensité de la mer , parce que rien n'offre à l'œil un point de comparaison pour me* sarer son étendue; mais ici lîette foule d'accidens que produisent les anfractuosités du golfe > les pointes, les langues de terre , les réci£s dont

8 4 B0QD1S8S8 BV NOllD.

il est semé , rendent Fimmensité sensible et l'agrandissent en la divisant.

De là résulte une prodigieuse variété d'aspects. £n suivant le rivage , tantôt vous croyez côtoyer un fleuve qui coule au pied des sapins ; tantôt s'arrondit uii bassin presque entièrement entouré de jocbers ; plus loin s'ouvre une soudaine échappée de vue entre de hauts écuells, ou bien un grand cap comme un inur à pic semble clore un lac tranquille ; mais sortant tout .à coup de' derrière le promontoire, un vaisseau à trois mâts vient vous apprendre que ce lac est la mer , que ces eaux si calmes sont des vagues perdues du grand Océan du Nord , qui ont bondi dans le Cattegat , et qui , de secousses en secousses , sont venues mourir sur ces plages lointaines et silencieuses.

La ville elle-même est sans monumens et sans caractère ; une partie est neuve , blanche , régulièrement bâtie, percée de rues symétriques, qui se coupent à angle droit , et doit ressembler aux nouveaux quartiers de certaines cités des États-Unis. C*est.là qu'habitent les gros né^ocians et les employés. Une autre partie , occupée par le petit commerce, a une physionomie beaucoup moins régulière , mais beaucoup plus animée.

Enfin, à Textrémité nord de la ville , sont trois faubourgs composés du rebut de la population , ou plutôt d'une sorte de plebs étrangère , comme

B8QIII99ES 0C NOMO* 9»

oelie de Rome, selon Nieburh, à la popalatioi» iodîgène. On donne à ces trois faubourg, le»

noms expressifs d'Alger, Maroc et Tripoli.

Qael dommage que dans sa ravissante position, au s^n de cette douce et belle nature qui l'environne, et à laquelle va si bien son nom qui sonne à l'italienne , Christiania n'ait pas un monument ! Si elle s'agrandissait avec le temps, si elle gravissait la montagne qui la domine, si elle couvrait de villas les coteauxqui lacement, ce serait la Naples du Nord , et une Naples libre.

£n effet, s'il y a un pays où la forme du gouvernement soit la monarchie républicaine , c'est la Norwège : là , nulle aristocratie , une égalité absolue entre les citoyens. Les lois sont votées par une assemblée unique , ouverte à la plus mince propriété : c'est le grand conseil ator-thing, véritable souverain qui a l'initiative , la sanction , le vêto , c'est-à-dire tout le pouvoir législatif.

Que reste-t-41 au roi? Presque rien; il n'a que le veii) suspensif : si le stor-thing propose trois' fois une mesure , et que le roi la rejette chaque fois, après ces trois rejets elle a force de loi. D'autre part , si le stor-thing a repoussé trois fois une mesure désirée par le roi , la mesure est décidément rejetée. C'est ce qui est arrivé au sujet de la noblesse héréditaire, que le roi voulait introduire en Norv?ège ; après trois refus du stor-thing , il a fallu y renoncer. Le droit d'initiative de roi n'est 1. s.

86 ESQttSStS DD HOIID*

gaère mieux traité que son droit de sanction. Les propositions royales attendent leur tour d'inscription , et quand il est venu , le stor-thing peut les négliger. Il est vrai que le roi a le droit de dissoudre le stor-thing ordinaire , et de convoquer une session extraordinaire , qui ne s'occupe que de sa proposition ; mais dans ce cas même , il n'y a pas d'orateur du gouvernement chargé de la soutenir. On peut trouver que l'équilibre manque à une telle constitution ; à quoi les Norw^égiens répondent , d'abord qu'ils sont fort heureux , et en outre que le chef de l'état étsgit le roi de Suède,, ils ont dû se réserver plus de garanties contre un souverain étranger. Ce qu'il y a de sûr , c'est que nul pays en Europe ne possède un gouvernement plus semblable à celui des États* Unis.

L'élection a deux degrés : tous les possesseurs de terres , ce qui forme la masse presque entière de la population , composée surtout de paysans, se rassemblent dans les églises, et nomment les électeurs ; ceux-ci choisissent à leur tour les membres du stor. thing dans leur propre sein, et parmi ceux qui les ont nommés.

Les' sessions ont lieu tous les trois ans; chacune doit durer au moins trois mois, et quand le roi la porte à six , les députés reçoivent une indem^ité. Cet usage est tout-à-fait dans les mœurs démocratiques du pays.

ESQUISSES DU ICOHD. 87

Noue nous trouyions à Christiania, précisément pendant une session. Nous fûmes curieux d'assister à une séance du stor-thing ; ainsi s'appelait aussi cette ancienne assemblée des peuples Scandinaves, type de nos ckamps-de-tnai , où les guerriers se réunissaient une ou deux fois Tan ,sous le ciel, tantôt dans une vaste plaine , tantôt sur une. montagne ; en Islande , sur le rocher volcanique de Thing-valla. Le stor'*thing, que nous avions sous les yeux, était plus modeste : dans une petite salle très-simplement décorée , soixante membres environ délibéraient. Ils étaient vêtus de noir ; un «eul réjouissait Foei] et le cœur par son costume pittoresque et national : le législateur avait conservé rhabit dti paysan. Dans la galerie ouverte au public , un matelot presque en chemise, tenant respectueusement son bonnet , paraissait suivre la discussion avec un intérêt religieux. Ces deux hommes représentaient , l'un au sein , l'autre en dehors de l'assemblée législative , la participation des classes inférieures aux affaires , participation certes bien légitime dans un pays où tout le monde sait lire.

Je ne pouvais pas encorecomprendre bien distinctement les orateurs ; mais mon oreille était frappée du retour fréquent de ce mot grund-lov (loi fondamentale) , toujours prononcé avec une accentuation énergique. Cet appel réitéré à la constitution du pays , était la base du débat. L&

88 S8QVI8SS8 00 HOKD.

ton de la discussion paraissait excellent , et ^ bien qne vif, mesuré. Les formes parlementaires anglaises étaient observées rigoureusement : chaque député parlait debout, de sa place , en s'adressant au président. J'étais émerveillé et vraiment édifié de trouver , aux extrémités de l'Europe ^ un peuple si avancé dans les habitudes constitutionnelles , encore toutes nouvelles pour lui , sartout quand je réfléchissais qu'il n'avait eu, durant plusieurs siècles, pour s'y préparer, que le régime très-paternel, il est vrai , mais entièrement despotique des baillis danois , gouvernant la Norwège au nom d'un sbuverain étranger et absolu, La liberté porte avec elle ses enseignemens, et qui l'aime d'un amour sincère , sait bientôt la pratiquer.

Malgré leur émancipation de la couronne de Danemark, les Norwégiens sont encore Danois 80U8 beaucoup de rapports. Les mœurs de Christiania sont , à peu de chose près , celles de Copenhague. On trouve dans les deux villes le même mélange des habitudes et des langues étrangères. Le Danois est l'idiome du pays , et l'existence du narwégien est une prétention nationale. Le norwégien imprimé est du danois ; la prononciation le dénature un peu. Dans l'intérieur , et surtout dans le nord de la Norwège , on parle diffërens dialectes qui se rapprochent plus du snédois , uniquement parce que l'ancien Ian«

■SQVI88I8 DU HOU. 8§

gage delà Scandinavie, père des idiomes qui s'y parlent aujourd'hui , s^est moins altéré dans ces raliées et en Suède qu'en Danemark. Deux enfans qui ressemblent plus à leur père que le reste de la famille , se ressemblent aussi davantage entre eux.

La Tîorwège a ses chants populaires, comme le Danemark et la Suède ; mais un bien petit nombre a été recueilli. A cela près, jusqu'à son affran* chissement, sa littérature se confondait avec la littérature danoise, dont elle peut revendiquer pour elle le plus bel ornement : Holberg , lé second comique de FËurope , le Molière danois était norwégien.

Depuis l'établissement de la constitution, l'indépendance et la liberté politique ont produit en Norwège , comme il arrive toujours , un commencement de littérature nationale. On cite déjà quelques noms , Biergaard , Schv^ach , Hansen ; leurs principales productions sont des chansons à boire ou des chants patriotiques. Je demandais à un négociant , homme fort simple , si les Norwégiens avaient de ces chants avant Pépoque de la consti* titutîon ; « Alors , me répondit-il avec orgueil , nous n'étions pas un peuple. » Un autre négociant a proposé un prix pour le meilleur chant national ; c'est M. Biergaard qui l'a remporté. Ce chant n'a pas une couleur bien originale , mais il est énergique, et on y sent une nationalité assez vive.

Le poète parle à ses compatriotet de teiur» cdies neigeuse», de lears cascades , de leurs mers poissonneuses , en homme fier de son pays ; puis il ajoute :

« Librement pense et parle le Norwégien; libre» > ment il travaille au bien du pays ; les oiseaux » dans nos bois , les ragues de l'océan du Nord , » ne sont pas plus libres que Thomme de Korw^pe ^ • dont la volonté obéit à la loi qu'il s^est donnée, »

Un autre hommage rendue la constitution norwégienne , c'est l'accroissement de la population de, Christiania , qui a doublé depuis 1814.

Les sciences aussi commencent à être cultivées à Christiania. Cette ville possède maintenant ui> jardin des plantes, une université et quelques professeurs de mérite dans les sciences physiques » entre antres MH. Keyser et Ësmark. Il était Norwégien , ce malheureux Abel , ce mathématicien de si grande espérance , qui est venu mourir obscur à Paris , en attendant c[ue l'académie eut trouvé le temps de s'occuper de ses mémoires , et

qui, alors , a été proclamé un homme supérieur

quelques jours trop tard pour emporter en mourant cette consolation , que du moins on. avait reconnu ce qu'il valait.

Une tournée dans les environs de Christiania est une promenade en Suisse. La ressemblance des localités s'étend à tout le reste , jusqu'à la forme des maisons , à la tournure et à la figure des ha-

bitaos. Un Suisse , qui faisait partie de notrQ cara?ane , s'écriait sans pesse : « Voilà qui est exao teioeat oomme dans le canton de Berne. » Deux choses seulement qui manquent aux environs de Berne se trouyent aux environs de Christiania , de larges rivières et la mer.

La présence perpétuelle de Teau est le caractère de la Norwège. Ce n'est pas sans raison qu'elle s'appelle , chec Ossian , la terre des lacs , puis* qu'on dit qu'elle en renferme trente raille. Je ne las ai pas comptés , mais ce nombre ne m'étonne point. Joignez à cela les innombrables bras de mer , détroits, golfes qui découpent et entament les côtes. Aussi , dans un paysage norwégien , c'est l'eau qui forme les principales masses et les principaux plans. Il y aurait là , pour nos paysagistes , des effets neuis , au moins des essais curieux à tenter. On a vu qu'il n'est ni difficile, ni cod* teox de visiter la Norwège. Je }eur recommande , le cas échéant , le point de Tue célèbre de Krog- Leven , à quelques lieues de Christiania , et celui qui porte le nom presque mérité de Montée d» Përadiê { Paradis Bakke ).

Dans nos excursions aux environs de Christiania , nous éprouvâmes souvent les brusques Variations de la température d'un été de Norwège. Je me souviens d'un jour où , le matin , on sentait dans le vent la froideur des neiges qu'il avait traversées , et à midi , au milieu d'un lac , je me peu*

«1 B8QVISSKS DU NOtA.

chais sur le bord de notre bateau , haletant âpres quelqne brise. Mes compagnons dormaient , accablés par la chaleur^ tandis qu'un seul rameur nous faisait traverser lentement ce grand lue entouré de rives sauvages , et qu'une cloche retentissait dans ce désert silencieux et brûlant du Nord.

L'objet le plus curieux de notre petite tournée était la mine d'argent de Kongs-Berg. .Un mille avant d'arriver , on entre dans un désert ; au milieu de • ce désert on découvre tout à coup une ville qu'onn'attendait pas là. On voit sur le champ que c'est un produit de la mine , que la raine seule fait subsister. Il est trop vrai, avec la mine, la ville a prospéré ; la décadence de Tune a entraîné la misère de l'autre. Dans un temps, la population était de onze mille âmes ; maintenant , elle est de trois mille cinq cents , dont un quart mendie.

C'était la première mine où je pénétrais. J'éprouvai ce qu'on éprouve toujours en pareil cas. Je m'étonnai de me sentir enfoncé si avant dans la montagne ; je fus livré à toutes les sensations bizarres qui nous attendent dans ce monde ténébreux , où l'on marche comme au hasard , étourdi par le craquement des machines criant dans l'abime, par le bruit des cascades souterraines, qui se xnéle aux chants rauques des mineurs, aux coups lointains et sourds du pic et du marteau , où l'on

BSQVISSSS DU 11010. 93

avance ébloui aux luears vacillantes des torches , suspendu à des écheUes gfitssante^, ou rampant entre des roues énormes, sur des planches fragiles. '

Nous avions fait cent cinquante lieues depuis Copenhague pour gagner Christiania : il nous en restait autant à faire pour atteindre Drontheim , l'ancienne capitale des rois de Norwège. No as nous mimes donc en mai^che , en nous enfonçant toujours plus au Nord , et nous nous dirigeâmes vers le Dovrefield , où nous devions franchir les Alpes Scandinaves. C'est dans ce trajet que la nature norwégienne nous apparut dans toute sa majesté.

U fallait l'intérêt de ce spectacle pour nous dé<^ dommager des fatigues ^u'il nous coûtait. Dans nos charrettes découvertes , nous étions exposés à la pluie , qui dura huit jours (1). Ces charrettes devenaient de plus -«n plus incommodes, à mesure que nous avancions davantage. On ne pouvait ni s'y asseoir , ni s'y coucher ; on était-réduit à une attitude forcée , qu'on ne pouvait supporter qu'en la changeant au bout de quelques minutes contre une attitude moins pénible. C'est ainsi que, le premier jour, après notre départ de Christia- ' ma , nous côtoyâmes le grand lac de Miosen. Le chemin , pierreux comme le lit d'un torrent,

(i) On échappe & tons cet SnconTénlent en se manitnnt,& son entrée dans le pays , d'un cabriolet. Mais on ne peut se servir commodément d'aacnne voiture plu» pcsaute.

9é MQUnSlS «0 IIOBO*

montait et descendait saut cesse. A la descente »

nos cheyaux se précipitaient avec impétuosité, et les cahots, qui nous disloquaient, OEÔsaient tomber sur nos épaules les malles qui auraient du nous servir d'appui. Quand nous montions, notre pesanteur nous entraînait à l'arrière de notre tombereau, n résoltaitde cette accumulation de poids dans cette partie, qu'au milieu d'une de ces montées I que des chevaux norwégiens peuvent seuls tenter, les chevilles du brancard cédaient^ et le brancard s'élevant comme le bassin vide d'une balance, nous qui formionsle bassin pesant, nous nous trouvions sans cesse au moment d'être culbutés en arrière , et de rouler dans le lac» Maie le paysan qui nous conduisait ne s^émouvait guère de pareils accidens; il sautait à teri'e* et , pesant sur le brancard au point de se faire enlever à demi , finissait par rétablir l'équilibre. Alors il coupait .une nouvelle cheville, la fichait dans le brancard , reprenait sa plai^, et faisait trottcx son cheval.

Je ne peux «Ure que je fusse très-mécontent de cette manière de voyager. La nouveauté m'en plaisait. £t par momens, couché à la renverse sur cette horrible charrette, trempé par la pluie, ne voyant que les sapins a travers lesquels j'étais emporté et le lac, dont les flots et les bords se confondaient avec le brouillard, j'éprouvais quelque chose du ravissement que Lord Byron resseni*

ESQUISSES DU IfOAD» 95

tait dans sa barque , sar le lao de Genève , au sein d'une nuit orageuse.

Toute la journée du lendemain et la matinée du surlendemain furent employées à suivre les bords du grand lac Miosen, que nous neperdioiis jamais de vue pour long*temps. J'eus le loisir de me convaincre, en longeant ses rives monotones et solitaires, que l'uniformité dans la grandeur est le caractère dominant de la nature du Nord. Une certaine pente verte , assex semblable à un côté d'une yallée des Alpes , s'élevait perpétuellement sur l'autre bord du lac , ainsi que je l'avais remarqué à son commencement. C'était comme une décoration . qui voyageait avec nous. Le lac avait aussi toujours à peu près le même aspect. A sa longueur, à ses sinuosités, on eût dit un large fleuve débordé entre de hautes montagnes.

Cest la grandeur des distances , c'est l'étendue des lieun qui distinguent surtout ces régions des autres pays de montagnes que je connais, par exemple de la Suisse. En Suisse , on passe sans cesse d'une vallée à une autre , d*un canton à un autre canton; on peut commodément s'élever, dans une même journée , à diverses latitudes , visiter des populations différentes de mœurs , de costume , de langage; mais en Norwège , on fait trente lieues sans quitter le bord du même lac , sans sortir du même district, on ne s'effraie point d'nn détour de cinquante lieues pour voir une

9C BSQVISSIS DV KORD.

cascade ; tel paysan fait tous les dimanches , pour aller en poste entendre la messe à l'église la plus proche et pour en revenir, plus de chemin qu'un habitant de l'Oberland n'en fait dans toute l'année. Gomme l'homme est borné , et qu'il ne peut saisir qu'un point à la fois , cette grandeur ne frappç pas d'abord , et la portion de vallée où on se trouve produit au premier coap d'œil le même effet qu'une vallée entière de la Suisi^se; mais le temps, s'écoule , les relais se succèdent , et on retrouve encore-devant ses yeux les tableaux, qu'on a déjà contemplés : on commence à s'étonner que le même spectacle dure si long-temps ;^ on se rap« pelle tout le chemin qu'on a fait , et on arrive ainsi à sentir par réflexion le grandiose de cette vaste nature.

£n Norwège , les vallées sont des provinces p les torrens sont des fleuves , les lacs des petites mers.

La hauteur absolue des montagnes seule n'est pas sur cette grande échelle. Des montagnes de huit mille pieds sont peu dignes de ce magnifique entourage.

11 est à regretter de ne pas rencontrer au bout d'une de ces vallées le Mont-Blanc , à qui elles siéraient mieux que la mesquine vallée de Chamouny ; il est certain que dans le Nord , aux grandes forets , aux grands lacs , aux longs fleuves, aux masses de, rochers , il manque pour cou-

millier cette harmonie dHmmensité d^re domi* nés par de gigantesques sommets.

Le Gulbrand-dale est une de ces yalléesde cin* quante lieues dont je*parlais tout à l'heure ; elle débouche dans le lac fiGosen. £n le quittant, nous entrâmes dans cette gorge longue et profonde qui défait nous conduire auDoyrefield, où est le plus haut passage des Alpes Scandinaves. Quand on pé* nèlre dans le Gulbrand-dale , l'aspect du pays change tout à coup ; au lieu des pentes doucement inclinées qui bordent le Miosen, on se trouye. d'abord au fond d'un précipice étroit , dominé de tous côtés par des sommets qu'on Toit s'élerer les uns auf-desBus des autres , à mesure qu'en s'élève soi-même en serpentant au milieu d'eux.

La pluie recommença dans cet endroit et nous tînt depuis assez tdèle compagnie jusqu'à ce que noua eu/»ioos , passé le Dovrefield. Pour m'en consoler , je me faisais ce raisonnement, qui se peut dé^i^re : en général , les formes des mon<> tagnes Scandinaves manquent de beauté ; il n'y a pas .pour l'œil beaucoup à gagner à saisir bien exactement les rudes contours de ces nàasses, oomme s'il s'agissait des lignes gracieuses d'Albano ou de Tivoli. Un jour terne , un ciel plu* vieux ne vont point mal à un pays sévère et triste , pas plus qu'à un monument gothique , tandis que la lumière , et une lumière éclatante , est nécessaire à la nature niéridionale comme à l'ar^

ohent tous lesniembres de .la fomilla» flouTeol $aaefA nombreuse ; dans une autre, ils se réunissent pour manger , dans une troisième est la cuisine , dans une quatrième la grange : il en est de même pour le grenier commun. £n un mot, tout ce qui ordinairement demande une pièce séparée , forme ici une cabane à part. Un gaard, c'est ^ne maison décomposée. Cette disposition singulière du gaard est particulière à la Norwège, elle y remplace le village; le irillage est une agglomération de familles, le gaard est la famille primitive, dont les membres habitent, possèdent « vivent en commun; il semble que ce soit là l'élément le plus simple de la société , et qu'en Norwège on en soit resté à son premier degré. Probablement les peuples germains , avant de former des villages^ s'établissaient par famille sar le sol qu'ils occupaient : ces établissemens devaient ressembler beaucoup au gaard norwégien« En général, c'est en Norwège que se sont le mieux conservées les mœurs originelles de ces peuple^, c'est là que s'est réfugiée la vieille Germanie, c'est là qu'il faut aller chercher un commentaire de taeite.

C^s cabanes offrent rarement le luxe d'une oon»truelion eu planches; plus souvent leurs murailles sont composées de troues de sapins placés les uns sur les autres et serrés artistement : de la mousse placée à l'intérieur , dans les jointures ,

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acbèredeles rendre impénétrables à l'air , e^melc cette grande simplicité de moyens , ces demeures toat*à-fait primitires sont assez chaudes et assea confortables.

On n'y trouve pas une grande opulence, cepen* dant on y remarque plus de saleté que de misère. La terre est bien peu fertile en Norwège , mais ii y en a tant pour si peu d'hommes, et ils ont si peu de besoins! Quelquefois même j'ai, été surpris de rencontrer sous le toit d'une cahutte perdue dans le désert une bonne batterie de cuisine en très-> bel ordre , et un air de satisfaction et de fierté qui annonçait dans les possesseurs l'absence du besoin et du souci.

Le second jour de notre entrée dans le Guiin'and-dale, nous arrivâmes le soir au bord d'un petit lac. Nous nous étonnions de ne pas voir sur la rive le gaard qui devait nous servir d'asile pour la nuit, il était de l'autre côté. .Un lac en Korwège se traverse comme ailleurs le ruisseau ; an bateau nous attendait qui nous passa sur l'autre bord. Je trouvais assez poétique cette manière d'arriver à Tauberge.

' Ce gaard était un des mieux fournis que j'eusse encore vus , et le paysan auquel il appartenait dorait vivre au bout de son lac dans une certaine aisance. Sa femme avait un vêtement noir trèa-pro* pre; pour lui , grand, fort , la démarche lente, les manières lourdes, couvert d'une étoffe velue , l'air

las tumoai fie tumù*

wtKt elgfniohOf cRnnntd emlMirtïmié entre soitcMfiiell do paysan indépendant et la condition d'auber- |{itle, il arait aases la mine d'un onn forcé à servir, qui obéirait en grondant «

Le lendemain nous continuamet à nous étever toujours de plus en plus , et nous arrirâmes au pied du Dovrefield. Nous rencontrâmes ce jour là , sur notre route » le monument d'une victoire remportée par les Norwégiens sur un corps écos* sais commandé par un capitaine Saint-Clair , au serrioe de la Suède. Ces Ecossais furent écrasés dans cette Tallée par des rochers que leurs ennemis firent rouler Sur eux du haut des montapnes. Une croix de pierre est placée au lieu où ils ont péri. 11 existe sur cet éténement une haliade de- Tonue populaire; nous nous la filmes dianter par un paysan pour en connaîtro l'air. On ne se serait pas douté qu'il eàt été fait pour un chant de triomphe , tant il était laufpiissant et triste. Il en est de même de tons les chants populaires du Kord ; hien que souvent les paroles expriment la gaité ou un sentiment rif , la mélodie en est tonjours tn^nante et plaintive : cW que le caractère de la musique nationale ne traduit pas telle ou telle disposition passagère, mais le fond même de rame d'un peuple. Or , la tristesse est le vé* ritalile caractère du Nord , on l'y retrouve par-* tout ; dans le silence et la grandeur de la nature, dans le mdmeregardderhomme, dans sa démar-

che lente et son chant plaintif , dans las bramas de la mer, dans les longaas nuits et les longs aré* pnscoles. Il m'est arrivé par moment d'avoir vm sentiment bien profond et bien intima de cette tristesse septentrionale^ quand, ra'éloignant na peu de mes compagnons , j'allai^ m'asseoir sur an sapin renversé , et que je promenais mes re* f^às sur «ne étend«e iouiense et silencieuse. Je restais ainsi lofig-temps sans qu'aiaenn monvament, aucun son^ Tinssent m'arracher à ma rêverie , et cependant le bruit le plus léger se £iit en* tendre dans le calme universel : c'est un petit oiseau qui se plaint faiblement dans les airs , ou le cri d'un corbeau caché dans un nuage « ou un coup de rame au loin sur un lac soUtaire.

Je z:4»treuv^ une note écrite le IS aoât« au fflometii de passer Le fiovrefield*

< ..• • Nous n'ayioas point de cheyaux , il a fiiUu attendre plusieurs heures dans cette cabane, la dernière avant le passage des monta|fnos ; elle ne reaferioail qu'un vieillard i^re qui ne comprenait rien à mes demandes de ohevanx et de diarrettes , et dont l'idée fixe était de me faire prendre de son tabac dans son horrible tabatière. Je sois sorti pour échapper à cette hospitalité; je me Kois nasis devant un chalet sur quelques peaux qui se trouvaient là ; en face de moi> un torrent tombait d'un immense escarpement^ une clochette retentissait au loin ; à quelque dislance «

t06 K8QVIS918 DV IfOlD.

parole , il s'écoule toujours quelques minutes avant qu'ils s'en aperçoivent ; rarement ils répondent à une première question.

C'est que leur cerveau n'a pas eu le temps de faire l'opération nécessaire pour comprendre. Mais une fois qu'ils comprennent , ils comprennent bien et répondent avec une droiture et une fermeté de sens qui étonne. Pour le plus simple calcul , pour des comptes qu'ils sont obligés de faire tous les jours , il leur faut un temps surprenant , mais aussi ils ne peuvent pas plus se trom-* per qu'une niachine arithmétique. Le voyageur qui arrive à la porte d'une auberge , fort pressé de se reposer et de se restaurer , ne saurait se défendre de quelque humeur, en voyant ces grandes figures immobiles, debout sur le seuil de la maison, les bras croisés, et fumant leur pipe avec un flegme parfait. On s'agite , ou s'impatiente , on les questionne , ils continuent à fumer avec la plus profonde indifférence , et vous regardent fixement sans paraître vous apercevoir. Mais ce même homme, à qui il a fallu tant de temps pour se convaincre que vous étiez là devant ses yeux , et que vous aviez besoin de lui, une fois que cela est bien entré dans sa tête , se mettra en devoir , sans se presser , il est vrai , de vous fournir con* ficiencieusement tout ce qui est à sa disposition. Ne l'étourdissez pas de questions , ne lui donnez jamais deux ordres à la fois, ayez patience, tout

MQIII88BS DU HOU). 107

sera lait sans ostentation , sans empressement , mais avec une scrupuleuse attention et une exactitude souvent désintéressée.

Ces hommes ont autant de fierté que de droiture; ils ont gardé fidèlement le tutoiement des âges héroïques, et l'adressent à tout le monde sans exception , à leurs pasteurs comme aux étrangers, que peut surprendre d'abord cette allocution fa* milière.

Le sentiment de leur indépendance, de la constitution yraiment républicaine, sous laquelle ils virent , n'ôte rien , comme on peut croire, à cette fierté native. Ils ont une idée fort nette de leur situation politique à Fégard de . la Suède. L'un d'eux nous disait : « Les Norwégiens n'ont rien à démêler avec les Suédois; ils ont le même roi , et voilà tout. » Sur toute la route de Christiania à Brontbeim , nous rencontripns les paysans occupés du stor-thing qui venait de finir; des vieillards en guenilles sortaient de leurs cabanes pour venir s'enquérir auprès de nous si la session était terminée.

On sera moins surpris de cette préoccupation générale de la chose publique , si l'on se rappelle que tous les paysans , sans exception , savent lire et écrire. On n'accorde la confirmation qu'à ceux qui ont reçu cette instruction élémentaire. Ëlleest également exigée pour l'exercice des droits poli tiques. Pour ces deux raisons, nul ne s'en dispense.

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La difficulté es«. d'aller à l'école dans ua pays où les habitations sont isolées et séparées quelquefois par une distance de sept à huit lieues. Gomment faire ? On obvie à cet inconvénient par des maîtres d'école ambulans. L'un d'eux s'établit sur un point pour un temps, durant lequel il instruit tous les enfans des habitations qui ne sont pas trop éloignées. Gela fait , il lève sa tente et va porter ailleurs son enseignement nomade. Malgré cette facilité , les écoliers doivent avoir encore de terribles courses à faire pour en profiter ; et avec une tête norwégienne qui n'apprend pas vite , un petit paysan doit faire en allées et venues l'équivalent d'un voyage avant de savoir lire.

Tout paysan a sa Bible , qu'il lit le dimanche , et souvent d'autres livres encore. Au rapport des libraires de Gopenhague , il se vend , proportion gardée, beaucoup plus de livres en Norwège qu'en Danemarck ; et cela non seulement dans les villes, qui d'ailleurs ne sont pas nombreuses, mai?) encore dans l'intérieur du pays. M. P.-£. Muller (1), à quij 'emprunte ce détail, dit avoir connu des voyageurs qui avaient trouvé chez un paysan , dans les montagnes, un Ëuclide que le père de famille avait étudié d'un bout à l'autre ; chez un second ,

(i) Ueber den ursprung und verfall der IslaendIscKeo historiographie , p. i53.

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il trouva qaelqaes écrits de Kaht; chex un troisième, unyolttme de Rousseau.

On m'a conté à Christiania qu*Un autre voyageur , étant arrivé dans une vallée reculée de la Norwège avec des instrumens de physique pour mesurer les hauteurs des montagnes , avait excité chez ces paysans un étonneraent qui d'abord fail- ' lit lui être funeste. On le prit pour un sorcier , et on allait chercher le ministre pour l'exorciser. Jusque là son aventure ressemble à beaucoup d'autres; mais ce qui me paraît caractériser les Norwégiens , c'est ce qui suit. En «'expliquant , il parvint à leur faire comprendre la destination , et josqu'à un certain point l'emploi de ses instrumens. Alors ils passèrent de l'inquiétude à l'admiration^ se firent dire les hauteurs de toutes les montagnes environnantes, les gravèrent dans leur mémoire, les apprirent à leurs enfans; et depuis, quand d'autres voyageurs sont venus dans ce coin écarté, ils ont été fort étonnés de trouver ces bonnes gens si bien informés de la hauteur de leurs montagnes, et tout fiers déposséder quelques élémens de trigonométrie.

C'est probablement à cette grande diffusion de ~ Tinstmction populaire qu'est due le rareté des cri mes et des supplices en Norwège. La peine de mort y est presque inconnue. Cependant il y a quelqpes années, cinq hommes commirent un assassinat sur des maîchands qui avaient imprudem-

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ment tenté leur cupidité, en leur laissant voir qu^ls étaient porteurs de sommes assez considérables ; mais le crime était pour les meurtriers quelque chose de si nouveau, de si étrange, ils étaient si embarrassés de ce qu'ils avaient fait , qu'ils se trahirent bien vite , avouèrent tout au premier interrogatoire , et , selon l'ancienne coutume du pays, eurent la tête tranchée avec la haché.

Par momens^ les paysans norwégiens sortent violemment de ce calme qui leur est habituel, par de courtes explosions d'une gaîté sauvage; par la colère ou par l'ivresse. Souvent il en résulte des combats sérieux. Leur arme est un couteau à gaine qui pend toujours à leur ceinture ; mais si ce que Fondit est vrai, ils portent jusque dans la fureur du duel le sang-froid qui leur est propre. On assure qu'avant de combattre, chacun lance son couteau contre une table, et que le point d'honneur > la loi du combat , leur défend d'enfoncer cette arme dans le corps de leur adversaire plus avant qu'elle n'est entrée dans le bois. On ne peut assez admirer tant de bonne foi dans la convention , et une précision d'adresse et de loyauté si grande daas son accomplissement.

Ces paysans ont encore une autre sorte de duel qui se conçoit plus facilement. Chacun des deux combattans tient dans la main droite un de ces redoutables couteaux, et, de la gauche, saisit fortement le poignet droit de son adversaire ; ainsi cha-

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cun s'efforce à détoarner le coup de l'autre en lui portant le sien. Ce duel, qui tient de la nature de la latte, convient à des montagnards , chez qui la force corporelle et l'agilité sont les qualités prin-* cipalesy et celles qui doivent toujours avoir Ta vantage.

Nous avions franchi le fameux passage du Do- Tre-Field presque sans nous en apercevoir. J'attendais toujours une cime escarpée qu'il nous faudrait gravir ; mais comme nous avions fait cinquante lieues en nous élevant insensiblement, nous étions arrivés sans nous en douter jusqu'au sommet , et , à force de petites montées et de petites descentes , nous nous trouvâmes de l'autre côté.

Bu reste, rien de plus triste que ces hauteurs : le terrain se compose presque uniquement de toarbières , de mousse , de pierres et de marécages. On ne conçoit pas qu'à cette élévation on paisse trouve^ tant d'eau. On la voit sourdre de tous côtés. Nous n'apercevions, à travers le brouillard qui nous entourait , que de petits lacs et de petites vallées , des crevasses où traînait quelque reste d'une neige paresseuse, des bouleaux rabougris et déformés, des montagnes longues, arrondies , couvertes du lichen que paissent les rennes. £n somme, tout ce pays ressemble beaucoup à ce» lui des Lapons. £n s' élevant , on trouve toujours l'analogue des régions situées plus au Nord : les

lia I8QCISSE8 DO hoad.

hauteurs moyennes de la Suisse donnent une idée des plaines de la Suède; et ici, près des sommets de la Norwège , j'ayais une anticipation des marais de la Laponie^

Un yeritable enclianteraent m'attendait sur le rcTers du Bovre-Fieid. Je marchais tête baissée à l'entrée d'une yallée qui débouche dans les. montagnes; tout à coup je lève les yeux et j'aperçois près de molis trois cascades , dont l'une semblait tomber des nuages assez bas qui flottaient sur nostéies; un oiseau de proie volait en cercle à l'entour, et parfois venait la raser de son aile. Les cascades qui sont dans les livres, qu'on va chercher de propos délibéré , m'ennuient presque toujours ; mais ici la surprise, l'inattendu de cette irencontre me ravit , et dès ce moment la même surprise se renouvelait à tous les pas. Je me croyais chez Ossian ; c'était bien la vallée aux cent torrens, la vallée étroite et reutentissante de Gona. Ce n'est qu'en Norwège , après plusieurs jours de pluie, qu'on peut trouver cette abondance d'eau vive , ce luxe de cascades. Gha(^ue rocher avait la sienne ; toutes étaient différentes de forme, d'aspect, d'effet pittoresque : les unes tombaient à ma droite du sommet qui bordait la route; j'en voyais à ma gauche blanchir sur l'autre flanc de la vallée; d'autres encore grondaien* invisibles comme un tonnerre souterrain. Tantôt c'était de loin comme un filet d'écume serpentant

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