ESQUISSES DU NOES
sur un fond noir ; tantôt comme une écharpe se détachant d'un sommet et se déroulant dans les airs ; celles-ôi glissaient sans bruit le long des pentes; oelles-là, d'un seul bond, se précipitaient dans une yallée étroite et profonde , tombaient nomme un fleuve ou se brisaient en mille ruisseaux; Tune s'échappait à mi-côte d'une large grotte, puis, comme un cône immense , s'engouffrait dans un abime. Une autre courrait tout un pan de rocher de sa nappe large et transparente. J'en vis deux surtout , former le contraste le plus frappant du gracieux et du terrible : la première semblait un ruban d'argent qu'une main invisible laissait flot« ter au-dessus de la cime des sapins et des bouleaux ; pour la seconde, on eût dit un grand serpent blessé traînant ses réplis sur le flanc de la montagne et se roulant dans son écume.
Je sais qu'on perd ses paroles à vouloir décrire de parailles scènes et que les lecteurs redoutent les efforts maladroits qu'on fait pour les rendre ; mais il faut savoir gré de sa retenue à un homme qui a vu quelques centaines de cascades et qui se borne à en décrire une demi-douzaine.
Quand on â passé le Dovre-Field , la nature prend un caractère encore pi us imposant de grandeur et de solitude ; les formes de montagnes deviennent Jplus hardies, les vallées s'élargissent, et on découvre ces immenses horizons, que je n'ai vus qu'en Norwège. A mesure qu'on avance vers le
114 asQiinsES DO sou».
Nord, la verdure, qui est le véritable ornement de ces contrées, redouble de fraîcheur; l'œil en est constamment enchanté, on oserait presque dire ébloui , tant elle est vive et éclatante. Cette rer* dure perpétuelle tapisse toutes les montagnes , borde tous les lacs et tous les torrens , gravit les pentes les plus escarpées des rochers et couronne leurs cimes les plus aiguës. Les toits des cabanes sont verdoyans comme des prés. L'avoine y croît en abondance , de sorte qu'on pourrait y faucher et même y moissonner. Des pieds de sorbier des oiseaux y poussent même quelquefois, et alors on dirait que ces toits portent des vergers.
La beauté des sapins de Norwège est célèbre. Ces arbres paraissent être d'autant plus beaux , qu'ils approchent plus de la latitude , au-delà de laquelle leur taille diminue ; c'est comme les Norwégiens si grands, qu'on rencontre tout juste avant les Lapons si petits. Il semblerait que le froid est favorable au développement de l'homme et de certains végétaux jusqu'à un certain point , où son excès l'arrête brusquement. Le booleau , qui seul partage livec le sapin la possession de ces déserts de verdure, y atteint aussi des proportions plus grandes que dans nos climats. Sa forme est plus majestueuse, ses branches plus tombantes ; il offre souvent l'aspect du saule pleureur , et son feuillage pâle et délicat se détache avec grâce sur
E«^JSS£8 DO JIOKD. 113
le feuiOage de sapins dont il égaie un peu la teinte mélancolique.
Nous approchons de Drontheim , de cette an* cienne capitale des rois de Norwège; mais rien n'annonçait le Toisinage d'une yille de dix mille âmes : c'était toujours la même solitude ; d'immenses forets, d'immenses horizons et point d'hommes ; d'énormes masses de montagnes amoncelées les unes derrière les autres, de vastes espaces de verdure et de vaste espaces d'eau. Imaginez ayec cela un ciel gris , un jour sans éclat qui ne semblait pas venir du soleil, tant il était terne et morne ; une tristesse infinie et un grand calme*
Après avoir traversé une dernière foret de sapins, puis de pelouses désertes semblables à toutes les autres, on se trouve sur une petite hauteur ; au-delà on n'attend rien que des nouveaux ' déserts. Tout à coup on aperçoit à ses pieds les toits rouges de Drontheim. £n présence de Drontheim , il est impossible de ne pas songer à Christiania. Les deux villes sont placées au fond d'un de ces fiords^ ou bras de mer nombreux , qui s'étendant dans l'intérieur de la Norwège et Tentament si profondément. Le fiord de Drontheim a trente lieues. C'est jusqu'à la pleine mer un labyrinthe d'iies, d'ilôts, de promontoires; mais devant Drontheim le golfe est libre. Un mur de rochers à pic, en demi-cercle , semble la clore de tous cotés. La petite ile de Munk-Holm , à un de-
118 ESQUISSES BU IIOR».
En sortant de l'église , nous fûmes frappés de l'apparition d*un carrosse rouge où l'or se releyait en bosse, et d'une forme tellement surannée, qu'on ne pourrait , je crois ^ en rencontrer un pareil que dans les tableaux flamands du temps de Charles- Quint. Chassé de pays en pays par ]es progrès du gôut moderne, le gothique carrosse avait enfin trouvé un asile contre les modes nouvelles , dans cette ville lointaine, eu l'on en est encore au passé , parce que le présent n'a pas eu le temps d'y arriver. L'étendue des distances est comme l'éloignement des siècles.
Nous retournâmes dans la journée , avec quelques habitans de Drontheim , yisiter la cathédrale en détail. Je me réjouissais de me trouver sur le terrain des vieilles traditions Scandinaves : je m'attendais à recueillir une foule de récits curieux , de légendes poétiques. L'un de nous , qui s'était préparé sur la matière, adressa à nos guides, touchant saint Olaf et Olaf Trygvason , quelque questions qui les embarrassèrent beaucoup. Pour toute réponse, ils nous conduisirent dans une petite chambre , où ils nous dirent que saint Olaf avait été enfermé , probablement quelques siècles avant qu'elle fût bâtie. Nous demandâmes si l'église renfermait des objets curieux. « Sans doute, nous répondit-on , et Ton nous mena voir l'orgue nouveau dont un petit gardon toucha devant nous avec le plus grand succès; si elle possédait d'an*
B9Q1TISBE8 DV ROED. 110
defks monumens : on nous l'assura, et poar preuve, on nous montra le corps d'un enfant embaumé , nous dit-on , depuis plus de cinquante
ans.
La Bibliothèque de Drontheim me parut renfermer des choses remarquables , mais dans le plus grand désordre. Ce n'était pas la peine d'aller chercher cela si loin. Du reste, ce désordre me surprit moins, quand j 'appris que le bibliothécaire est aussi l'organiste; ou plutôt c'est l'organiste qui dans l'occasion sert aussi de bibliothécaire.
II nous donna une preuve assez amusante de son ignorance. Voici, nous dit-il, en nous montrant nn manuscrit^arabe, toîcî l'Alcoran en Chinois. Je m'efforçai alors de lui persuader que Mahomet avait écrit en Arabe. Mes efforts furent fort mal reçus et complètement inutiles. Il persista , et il est probablement encore convaincu que l'auteur du Coran fut compatriote de Confucins.
Dans notre rapide passage à Drontheim , nous ne pûmes étudier à loisir les mœurs et les habitudes sociales du pays. On nous parla de quelques fortunes commerciales assez considérables; d'une maison de Drontheim , qui avait quatre millions , quatorze vaisseaux, et qui en avait eu trente. Une discassion , dont nous fûmes témoins , trahit le peu de ressources de la société de Drontheim. Il y avait eu auparavant une espèce d'opéra chanté