‹ Littérature et voyagesChapitre 14 sur 53 · ESQUISSES DV NORD · texte numérisé non relu

ESQUISSES DV NORD

pins qui descendent jusqu'au bord de Teau , mais aussi des aunes , des chênes , des tilleuls ; çà et là quelques maisons de bois rouge , quelque château moderne qu'on voit de loin blanchir à travers la verdure : voilà tout ce que Fœil rencontre depuis Upsal jusqu'à Stockholm.

Tantôt le lac s'allonge comme un fleuve, tantôt il s'ouvre et forme un bassin. Ces deux aspects se succèdent sans grande variété jusqu'au moment où il s'élargit pour la dernière fois. On aperçoit alors , en sortant d'un canal assez étroit , la portion de Stockholm qui regarde le lac , et qui déploie peu à peu sa longueur , à mesure qu'on pénètre dans le golfe , dont elle borde une partie.

Stockholm ne se présente pas à fleur d'eau comme Copenhague , ni en amphithéâtre comme Naples; sa situation est singulière, et je crois difficile de s'en faire une idée juste sans l'avoir vue. La ville est disséminée sur des rochers de hauteur inégale , entre la mer et le lac Mellar , qui tous deux la découpent de leurs sinuosités.

J'entrai dans Stockholm à l'approche de la nuit , avec ce vertige qu'on éprouve toujours quand on arrive pour la première fois dans une ville. Ici cette impression était encore augmentée par le contraste des déserts silencieux que je venais de parcourir avec le brouhaha d'une capitale. Il était bizarre pour un français de venir à Stockholm du nord. Quand je rêvais que je ver-

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rais un jour cette Yîlle , je nlmagioaia pas y aifri« Ter des frontières de la Laponie.

Je sortis à la nuit de ma très-mauvaise auberge. A Stockholm on n'attend pas le^ étrangers ; riea n'est préparé pour eux : c'est que Stockholm n'est sur le chemin de personne; on y est vraiment en dehors du mouvement européen. Aussi un jeune diplomate qui s'y ennuyait s'avisa de demander un jour un passeport pour l'Europe.

J'entrai au théâtre ; on donnait une imitation suédoise d'une imitation allemande d'un vaudeville de Paris. Dans toute l'Allemagne j'ai trouvé ainsi les théâtres encombrés de nos petites pièces. Les couplets de M. Scribe retentissent d'écho en écho depuis le boulevard Bonne-Nouvellej usqu'au pied des Alpes Scandinaves. Traduits , commentés f modifiés par le génie des dififérens peuples , ils vont , comme par ricochet , amuser l'Allemagne, le Danemark , la Suède , la Russie , quand ici le public , et peut-être l'auteur lui-ùiéme , les ont déjà oubliés. £n voyageant à la suite d'un de ces vaudevilles, on ferait le tour de l'Europe, et quelque dix-huit mois après le départ , on arriverait avec lui à Stockholm.

Je sortis ; la température était remarquablement douce , quoique nous fussions au 2 septembre ; la lune tout justement pleine , la nuit admirable. Etourdi par la nouveauté de ce qui m'entourait , oncore agité par la musique, encore ébloui par

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lis lumières du théâtre, je me rais à marcher sans but dans cette singulière ville , que je n'avais (ait qu'entrevoir* Je m'avançai du côté opposé à celui par où j'étais arrivé, du côté de la mer. Je trouvai un pont long et à fleur d'eau ; je le passai , noB, sans m'arréter souvent pour regarder les nombreux vaisseaux à l'ancre, rangés sous les fenêtres du palais, fe palais lui-même élevant sa masse carrée au-dessus de la ville blanchie par la lune; puis je pensai que dans ce palais était un roi venu aussi de loin , venu aussi de France , et je révfti à cette destinée, encore plus extraordinaire que tout ce qui m'environnait. Au bout de quelque temps je me trouvai sur des rochers où croissaient de grands chênes , et de l^autre côté de ces rochers je découvrir la mer qui les baignait. Là, je m'assis^ comme fixé par un. enchante* ment A ma gauche et à ma droite étaient d'autres rochers surmontés par des maisons blanches; dans le lointain , j'entrevoyais des promontoires, des golfes , 'des iles ; à mes pieds se déployait une mer calme et brillante, sur laquelle se croisaient sans cesse de petites barques, et où de grands vaisseaux semblaient dormir ; derrière moi la ville avec les lumières , les bruits des voitures , les chants du peuple ; en face , dans le fond d'un ciel pur, la lune pleine et resplendissante. Cette température^ cette lumière , ces arbres auxquels depuis long-temps je n'étais plus accoutumé , me

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ravissaient. Je m^étonnais , en arrivant à Stock- \ holm, de penser à l'Italie ; mes sensations tenaient de Fivresse et du prestige. Si j'étais parti cette nuit, Stockholm m'eût laissé le souvenir d'une merveilleuse apparition.

Le lendemain il pleuvait : Stockholm était encore une très-belle ville ; mais je ne pouvais comprendre que ce fût ]a même , et que ma promenade de la veille ne fût pas un songe.

Je montai d'abord sur la tour de l'église de Sainte-Catherine , d'où l'on a sous les yeux le panorama le plus singulier : Stockholm entre la mer 'et le lac Mellar. Ce mélange d'eau, de rochers, de maisons , de forets , forme un ensemble impossible à décrire et difficile à oublier.

Malheureusement Stockholm a peu d'édifices remarquables , peu même de belles maisons. Elle est, sous ce rapport, inférieure à Copenhague, qu'elle surpasse bien par sa situation pittoresque. Le palais du roi est ce que la ville offre de plus monumental; c'est un bâtiment italien, dont le modèle est à Florence. Cette architecture italienne , un peu dépaysée , n'est pas très en harmonie avec ce qui Tentoure. Cependant le palais produit, par sa situation , un effet imposant ; il s*élève sur une masse de rochers , et domine la ville et la mer.

L'église de Ridar-Holm est la plus intéressante de Stockholm , par les sépultures qu'elle ren-

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ferme t entre autres celles de Gustave- Adolphe et de Charles XII. J'allais demander où était le tombeau de Christine , quand je me rappelai que je l'avais vu à Rome dans les caveaux de Saint- Pierre.

Stockholm, qui n'a que soixante mille hahi* tans,, renferme dans son enceinte une étendue immense. Outre la place occupée par des rochers nus qu'on voit s'élever çà et là au dessus des maisons , oatre les intervalles d'eau qui séparent différentes parties de la ville , elle contient des champs » des pré^ ; la rue de la Reine , qui conduit à une de ses extrémités , et qui a bien une demi-lieue de long , traverse une véritable cam-* pagne.

Les environs de Stockholm sont charmans ; ils ont un caractère à part , quelque chose de doux et de sauvagp , d'aimable et de solitaire.

Telle est la délicieuse retraite d'Haga , tel est le ^rc , où l'on trouve , en sortant de la ville , à côté de belles maisons de campagne , des solitu* des au sein desquelles on pourrait se croire loin de toute habitation. Là » enfoncé dans un bois de sapins ou. de chênes, entouré de rochers de granit , on voit de son désert un grand vaisseau ou une petite barque glisser et se perdre derrière le feuillage; puis toute trace de la vie disparait , on peut se rêver pour un moment au fond de la Norwège : faites quelques pas , et vous apercevrez

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toat près de tous les édifices d'une capitale.

Les mœurs de Stockholm sont toutes françaises ; la langue française y est généralement connue , elle est là ce que l'allemand est à Copenhague. Gustave III faisait le plan de ses opéras en français, et sa correspondance intime , qu'on a recueillie, est écrite , tantôt dans sa langue , tan« tôt dans la nôtre. Sous lui , la langue française était déjà fort à la mode. On sent que sous un roi de notre nation cette mode n'a pas dû diminuer.

Ce Gustave III , dont la fin a été si tragique , était complètement dominé par l'ascendant que Tesprit français , au dix-huitième siècle, exerçait sur presque tous les pays et principalement sur les cours de r£urope. Gustave avait fondé une académie d'après le modèle de l'Académie française , et tout son désir était que la littérature de son pays devint une contre-épreuve de la nôtre. Ce qui est assez glorieux pour un roi , homme de lettres , c'est qu'il remporta le premier le prix académique qu'il avait fondé , et qu'il ne fut reconnu que bien long- temps après pour l'auteur de l'ouvrage couronné.

Mais , ni ce que Gustave produisit , ni ce que produisirent les beaux esprits qu'il enrégimentait dans son académie , ne pouvaient former une littérature nationale.

Dans les pays méridionaux de l'Europe , l'as -

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cendant des lettres grecques et latines s'est facilement établi. On pourrait dire que leur génie s'y est continué. La religion chrétienne s'y est moulée sur le paganisme , la littérature moderne sur la littérature antique; mais la forme relig^ieuse et poétique , naturelle au Midi , transportée dans le Nord, s'est trouvée en contradiction avec les sentitnens et les idées des peuples. De cette contradiction est résulté asservissement d'abord , lutte ensuite , enfin affranchissement. Cet affranchissement s'appelle en religion le protestantisme ; on l'a appelé le romantisme en littérature : il fallait l'appeler dans le Nord , l'indépendance.

En effet , plus l'on s'avance au Nord , et plus la question est tranchée. La France , pays central , qui réunit dans son sein le Nord et le Midi , qui touche à l'Allemagne et à l'Italie, la France a suivi une ligpie intermédiaire entre les deux extrêmes : elle est restée catholique ; mais son catholicisme est plus épuré que celui de Naples et de Madrid ; sa littérature s'est modelée , pour la forme , sur celle de l'antiquité, mais en conservant un profond caractère de nationalité (1). En Allemagne , en

fi) U est à remarcfuer que la France, qui avait commencé par marcher avec le Midi, avec l'Italie sous François !«*', avec l'Espagne jusqu'à Louis XIV, et sons Louis XIV avec l'antiquité grecque et btine, k partir de Tépoque suivante, est entrée dans le mouvement

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Angleterre, la*réforme Fa emporté, et raffranchis* sèment littéraire a été complet. Dans les royaumes scandinares , il devait à plus forte raison en être ainsi tôt ou tard. Aussi c'est de Suède qu'est sorti ce Gustavcr Adolphe, le chevalier, le représentant et comme le martyr héroïque de la réforme ; mais le peuple qui avait été le plus vaillant champion de la liberté religieuse, était demeuré jusqu'à nos jours soumis assez constamment à l'infLuence despotique des lettres françaises. C'était surtout à là fin du dix*huitième siècle, par l'action de Gustave et de son académie, que cette influence étrangère avait préva]u sur l'originalité nationale. Quelques hommes avaient bien paru véritablement Suédois par rame et le talent. Le chansonnier Bellmann , mêlant au désordre et à la verve grotesque de ses compositions lyriques des éclairs de profondeur, des traits inattendus de grâce et de mélancolie. Stagnelius , poète rêveur et religieux , tantôt s'inspirant des idées et des vertus chrétiennes , tantôt essayant , à une é|)oque où les antiquités Scandinaves étaient bien imparfai{.ement connues , d'y chercher des sujets pour le drame et des couleurs pour la poésie ; mais ses efforts et ceux de quelques autres n'avaient point eu de suite. Des hommes dont la nature avait destiné le talent à Fori-

inlellflcluel do Nord. Le dix-haltième siècle s'appuie'âur l'AogleC re, et le dtx-neuvième part de rÀllemagpne.

er-

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ginalité , tels que l'infortané Lidner , araient eax-méines en partie cédé aux lois que leur imposait , au nom du bon goût, un monarque aussi jaloux de son autorité en matière littéraire , que vis-à-vis sa noblesse révoltée; et au commen* cernent de ce siècle régnait sans partage le représentant le plus distingué de Técole classique, le respectable Léopold , quand s'éleva contre cette école la violente opposition qui la devait renverser.

Ce fut précisément Tappel d'un général français à l'héritage des Wasa , qui fut l'occasion de ce soulèvement contre l'école française en littérature.

C'est que la révolutioja qui devait mettre le général Bernadotte sur le trône , fut une révolution libérale; l'indépendance est chose contagieuse; et par le fait seul de l'affranchissemeiit politique, raffranchissement littéraire s'ensuivit.

L'attaque commença par un journal nommé le Polyphètne , il fut bientôt suivi d'un autre , portant le nom de Phosphoroa , auquel travaillaient des jeunes gens d'Upsal, pleins de mérite, de conviction , d'ardeur, quelquefois d'âpreté. C'était le Globe de la Suède. Seulement la tendance de l'ancien Globe était plusi historique , et celle du P^o«pAofio« plus métaphysique. Il s'appuyait principalement sur les spéculations de la philosophie allemande reproduites et modifiées par un poète

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moraliste , Thorild , et par un penseur doué d'une haute faculté d'abstraction , Hojeer. C'étaient ces spéculations^ et notamment celles de Kant et de Fichte , qui avaient donné aux esprits le mouvement nouveau. Les phosphoristes soutinrent les théories littéraires de rAllemagne , en traduisirent , en imitèrent les productions ; ce n'était pas encore une franche nationalité , mais un grand acheminement vers ce but ; car , entre des Suédois et des Allemands , il y a fraternité de race , sympathie de nature , parenté de langue. Mais ce qui acheva de vivifier ]a littérature suédoise, et de lui donner toute son individualité-, ce fut le retour vers les traditions Scandinaves. Aux journaux polémiques , tels que le Polyphème et le Phosphoro8 , succéda un journal scientifique, l'Iduna , qui contient des morceaux de critique et des essais poétiques du plus haut intérêt.

Enfin le talent de ces jeunes champions de la rénovation littéraire a mûri , et ils ont donné à leur pays plusieurs ouvrages du pr expier ordre. M. Geyer , qui avait montré ce que Ton pouvait faire en poésie avec les souvenirs de l'ancienne Scandinavie , s'est depuis voué tout entier à l'histoire^ et son premier volume des Annales de Suède est un modèle d'érudition et de sagacité. M. Hammarskiold , disciple ardent de la philosophie allemande , y mêlant quelque chose du mysticisme indigène de Svedenborg, a publié une

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Histoire de la littéfxtfure , et une Histoire de la phiiosophie Suédoise, Cet homme excellent yivait encore quand j'étais à Stockholm; je le vis atteint déjà de la maladie dont il est mort, déjà couché , tout sonfirant et tout pâle , sur le lit d'où il ne s'est pas relevé pour long- temps. C'est chez lui que je rencontrai le poète Atterbom, qu'on pourrait appeler le Lamartine du Nord. C'est la même suavité de mélodie, de tristesse et d'enthousiasme, avec plus de vague et d'audace. M. Hiaj^ a écrit, sous le titre bizarre de la Dame dépique un roman évidemment inspiré par Werther, dans lequel , à la passion telle que Goethe sait la peindre , se mêle un tour d'imagination excentrique, assez semblable à celui de Jean-Paul , et qui porte l'empreinte d'un génie particulièrement sombre ^ où Ton sent une tristesse toute Scandinave. Enfin, ce qui a mis le sceau au triomphe du parti novateur, c'est le poème de Friihiof, publie par M. Tegnér. Un ancien récit conservé par la tradition, une saga a transmis la belle et pathétique histoire dont M. Tegnér a fait le sujet de son poème. Ayant à intéresser des lecteurs du dix-neuvième siècle à des mœurs et des sentimensdu huitième, il s'est tiré en général avec boAheur de cette difficulté. C'est un des exemples les plus brillans du parti qu'on peut tirer , pour la poésie de notre temps , des sujets empruntés à une époque primitive.

Peut-être M. ïegnér a-t-il mêlé une trop grande

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délicatesse de sentiment aux rudes passions de l'a* poque héroïque , qu'il retrace quelquefois dans toute son énergie. On croit lire un chapitre de Pan* cienne saga , quand le poète moderne , qui Ta en effet suiirie fidèlement en cet endroit, nous montre Frithiof au milieu des flots déchaînés par les puis* sauces magiques, distribuant de For à ses compa* gnons pour qu'ilsn'arriyent pas les mains vides chez la déesse de la mer, enfin le héros et le vaisseau luimême, ce vaisseau §nimé comme les trépiedsd'Homère, attaquent ensemble les monstres qui soulèvent la tempête ; Frithiof en atteint deux de ses traits, et le brave navire Ellida perce du fer de sa proue le troisième qui flottait devant lui sous la forme d'une immense baleine. Mais peut-être trouvera- t-on le morceau qui va suivre trop tendre et trop délicat pour appartenir au même ensemble ; dans l'original il est plein de grâce et de naïvetés

|llatnte b'3ngrb0r«

Voici rautomne :

De la mer le Bot brumeux tonne.

Ah! sur elle j'aimerais tant

Aller flottant !

Sous les étoiles Je vis blpnchir a^ voiles.

Frithiof, heureux ton vaisseau

Qui fuit sur Teau I

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