‹ Littérature et voyagesChapitre 18 sur 53 · ESQUISSES DU NORD · texte numérisé non relu

ESQUISSES DU NORD

B'Upsal, je fus yisiter la mine de fer de Dane* raora. Cette mine ne ressemble à aucune autre. Là f point de puits ténébreux , de galeries souterraines , mais un large gouffre à ciel ouvert ; des seaux , que fait monter une machine mise en mouvement par des cheyaux , apportent le minerai à la surface du sol. C'est dans un de ces seaux qu'on se place pour descendre au fond de la mine. Le moment où il se détache du bord, où la roue commence à tourner , la machine à crier , et où l'on se sent flotter au dessus de l'abime, a quelque chose d'effrayant pour l'imagination. On se voit bientôt entouré de rochers en désordre, jetés les uns sur les autres, et l'on descend comme par enchantement à travers ce chaos pittoresque ; deux ou trois mineurs à cheval ou à genoux sur le bord du seau, se tenant à la corde et aux chaînes par lesquelles il est attaché , l'empêchent de se heurter contre les saillies de rochers qu'il rencontre sur son chemin. Bientôt on commence à distinguer les hommes qui travaillent au fond de la mine , à entendre le bruit du marteau et le chant plaintif des mineurs. On continue à s'abaisser d'un mouvement assez rapide , mais égal et sans secousse. La corde énorme qui vous porte , flotte au dessus de votre tête , comme un ruban agité par un vent léger. £n la suivant des yeux , on la voit s'amincir et presque disparaître. 11 semble que rien ne vous soutienne sur cette effroyable profondeur. Enfin le

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seau touche le fond , on le détache , et à sa place on en accroche un autre que la machine enlèye à son tour. On ne peut se défendre d'une sorte de frémissement qui n'est pas sans charme , en voyant ce seau plein de minerai faire le chemin qu'on vient de faire soi-même , s'amoindrir en s'élevant, de manière à n'être presque plus qu'un point quand il arrive au hord. C'est une impression assez étrange, que celle qu'on éprouve en se disant : « Toilà comme je suis venu , voilà comme je m'en irai. »

Quand vous êtes ainsi arrivé en bas, le spectacle qui s'offre à vous est des plus extraordinaires. Les parois de la mine semblent de grands murs de fer. Ëntout temps le fond est pavé de glace. En marchant sur cette glace , en contemplant ces , grands murs noirs , je pensais à l'enfer du Dante , quand , levant les yeux ^ je vis le bleu doux et pâle du ciel , la lumière d'un beau jour , et quelques légers nuages qui glissaient au dessus de ma tête ; alors ce ne fut plus à l'enfer que je songeai. Je me souvins de ce ravissant purgatoire , où le poète entrevoit la couleur si douce du saphir oriental se fondre dans un air serein.

Les sensations du voyage que j'avais fait à travers l'espace , m'avaient plu tellement , que je les voulus renouveler. Je montai et je redescendis.- Par bonheur midi approchait , et l'on allait faire jouer la mine. J'entrai avec les mineurs dans la

cabane garantie par un rocher, où ils se mettent à Tabride l'explosion- Jamais je n'ai entendu un fracas plus magnifique. Ce fut tout à coup comme un océan de bruit qui.se répandit à travers l'a* bime» et sembla le remplir. Je remontai sur-le^ champ à travers la fumée et la poussière soulevées par Texplosion , qui roulaient en nuages sous mes pieds , autour de moi , au dessus de ma tête, et augmentaient Tefret pittoresque de» rochers à travers lesquels je m'élevais. Par moment j'étais enveloppé dans ces tourbillons; le ciel disparaissait ; le haut de la corde m^était entièrement caché, et je demeurais comme saps point d'appui » sus pendu entre' le ciel et Fabîme. Enfin je sortis du nuage^ je me trouvai avec délices sur la terre, et j'éprouvai les impressions les plus douces, quand, aa bout de quelques momens , ma petite charrette m'emporta rapidement le long^d'un charmant lac, à travers un joli bois de chênes et de bouleaux , éclairé par le soleil.

A mon retour à Stockholm , un autre spectacle encore plus frappant m'attendait : celui d'une aurcure boréale. Je me retirais vers minuit , avec un de mes compagnons de voyage, par un beau clair de lune. Nous aperçûmes tout à coup une lueur vague et blanchâtre répandue dans le ciel. Noos nous demandions si c'était une nuée éclairée par la lune; mais c'était quelque chose de moins compacte encore , de plus indécis ; on eût

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dit la voie lactée ou une lointaine nébuleuse. Tandis que nous hésitions , un point lumineux, se forma , s'étendit d'une manière indéterminée , et on vit tout à coup de grandes gerbes , de longs glaives , d'immenses fusées dans le ciel ; puis toutes ces formes se confondaient , et à leur place paraissait une arche lumineuse, d'où tombait une pluie de lumière. Le plus souvent ce qui se passait devant nos. yeux ne pouvait se comparer à rien. C'étaient des apparences fugitives , impossibles à décrire, et que l'œil avait peine à saisir , tant elles se succédaient , se mêlaient , s'effaçaient rapidement. Jamais on ne pouvait prévoir une seconde à l'avance ce qu'allait offrir le kaléidoscope céleste. Ce qu'on croyait voir avait disparu, tandis qu'on cherchait encore à s'en faire une idée distincte. Le merveilleux spectacle semblait toujours finir et recommencer , et il était impossible de saisir le passage d'une décoration à l'autre. On ne les voyait pas apparaître dans le ciel ; mais tout à coup elles s*y trouvaient, et il semblait qu'elles y avaient toujours été. En un mot , rien ne peut donner idée de tout ce qu'il y a de mobile , de capricieux , d'insaisissable dans ces jeux brillans d'une lumière nocturne ; et encore la lune , qui se trouvait pleine en ce moment , nuisait par son éclat à celui de l'aurore boréale. C'est pour cette raison que la lueur de celle-ci était blanche et pâle. Autrement , aux variations

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de formes se seraient joints les variations de couleurs , les reflets rouges , verts , enflammés , qui donnent souvent aux aurores boréales l'apparence d'un grand inceoâie. Mais à cela près, la nôtre fut une des plus riches qu'on pût voir ; elle dura plusieurs heures, se renouvelant, se déplaçant , se transformant^ sans cesse; et l'on nous dit que depuis trente ans , il n'y en avait pas eu de plus belle à Stockholm.

Avant de quitter Stockholm , j'eus l'honneur d'être appelé auprès de leurs majestés le roi et la reine de Suède , faveur que Charles-Jean se plaît à accorder à ses compatriotes. C'était ma première entrevue avec une tète couronnée ; je craignais qu'elle ne se passât en questions indifiërentes de la part du monarque, et de la mienne en réponses insignifiantes. Au lieu de cela, j'eus le plaisir d'entendre , pendant une heure , le roi s'expliquer avec une grande supériorité d^esprit et une grande noblesse, de sentimens sur la révolution et la France , sur lui-même , sur sa destinée et la politique* Je voyais avec orgueil le seul représentant de la gloire française , resté sur un trône d'Europe, se plaire au souvenir de l'époque où il était un des généraux de la république. Je ne saurais dire quelle peine m'aurait causé l'ombre d'un oubli en ce genre. L'infatuation de la royauté , qui avait aveuglé un homme du génie de Napoléon , pouvait me faire craindre la même faiblesse dans son

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ancien compagnon d^armes. Il n'en fut liea, et je n'entendis pas sans émotion sortir d'une bouche royale ces mémorables paroles : i Moi , républi* cain sur le trône ! ■

Enfin y après un admirable mois de septembre passé à Stockholnr, j'en partis à regret, mais pressé par la saison, qui pouvait d'un jour à l'autre amener le froid et le mauvais temps. Je retrou-* vai l'aspect monotone , solitaire et mélancolique de la Suède. Je vis Lands-Krona , où est la flotte de guerre suédoise; port remarquable par des bassins superbes, taillés dans le granit, qui rappellent ceux de Cherbourg, et Calmar, fameux par cette union trop vantée , qui , malgré son nom> sema entre les trois états Scandinaves , vio^ lemment réunis sous un même sceptre ,les germes de divisions qui ont subsisté durant des siècles. J'éprouvai une vive joie quand je retrouvai en Scandinavie la nature de la France et de l'Allemagne. Enfin j'arrivai à Ystadt , dans ce port où j'avais débarqué, lorsque, pour la première fois, je mettais le pied sur le sol des états Scandinaves,, dont j'avais fait maintenant le tour. Le bateau à vapeur qui m'avait alors apporté d'Allemagne , m'y reporta aussi heureusement , et je me trouvai sur la grève de Greifwald, par un beau jour, parfaitement semblable à celui où , trois mois au* paravant » je m'étais embarqué pour la Suède .

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