‹ Littérature et voyagesChapitre 19 sur 53 · LITTÉRATURE DANOISE · texte numérisé non relu

LITTÉRATURE DANOISE

OELENSGHLiEGER.

C'est un obstacle à la gloire qu'un' nop^, trop difficile à prononcer ; et celui du premier poète vivant du Danemark , d'un des poètes les plus éminens de l'Europe , itérait aussi connu et aussi admiré en France , qu'il Test en Allemagne , s'il n'était pas si barbare pour nos oreilles. Mais enfin il faut se familiariser avec Tétrangeté des noms propres si l'on veut goûter les littératures étrangères. Le nom de Shakespeare semblait aussi assez bizarre , surtout quand on le prononçait à peu près comme on Fécrit. Klopstok n'a rien de bien mélodieux ; il faudra prendre son parti et s^accoutumer également à OElenschlaeger (1).

11 y a donc une littérature en Danemark ? Que

(i) On prononce Eulçncbléger.

li 15.

17 LITTtlUTUHE IlAlfOlSB.

peut être une littérature en Danemark ? C'est tout justement ce qu'on disait il y a quelques années de rAllemagne. Alors on s'arrêtait au Rhin ; pourquoi nous arrêterions-nous à la Baltique ?

Oui , il y a une littérature danoise. C'est le Danemark qui a produit le second poète comique de l'Europe. Holberg est moins loin de Molière que qui que ce soit.

A c6té de ces deux noms il y a encore ceux de trois ou quatre autres poètes parfaitement originaux , et à peu près entièrement inconnus en France.

On peut en dire autant de la Suède.

Et en outre il y a en Danemark , en Suède , en Norwège , dans tout ce qu'on appelle la Scandinavie, une innombrable quantité de chants populaires , de ballades n aires , belles comme les ballades écossaises qui ont inspiré Walter-Scott et leur ressemblant beaucoup , dont les paysans ont fait les paroles et la musique , et qu'ils chantent dans leurs vallées , sur leurs montagnes ^ au bord de leurs grands lacs solitaires.

Et enfin il y a derrière tout cela une vieille poésie Scandinave contenant les antiques traditions païennes du pays , dans la langue primitive d où sont sortis le danois et le suédois modernes , et qui s'est conservée presque pure dads un pays perdu, aux extrémités du monde, dans cette ile formée de lave et de glace , de neîge et de soufre,

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de cratères et de gladert , qu'on appelle l'Islande.

Mais je ne parle ici que des poètes danois modernes.

Celui* auquel est consacré cet article a puisé dans les sources antiques de ces traditions primitives du Nord \ dans les dogmes sombres et mélancoliques de la religion d'Odin; il s'est inspiré avec bonheur du caractère souvent lugubre p.

quelquefois attendrissant, gracieux même de ces « dogmes. x

Il sera peut-être curieux pour des lecteurs français de le suivre dans ce monde nouveau pour eux.

Disons d'abord un mot du poète luirméme.

OËlenschlœger a une %ure belle et expressive, des yeux et des cheveux noirs , un teint brun et coloré ; tout dans son extérieur porte un cachet méridional. On a peine,, en le voyant , à croire que œ soit le chantre des dieux et des héros du Nord qu'on a devant les yeux.

« Mon malheur , me dit-il un jour à Gopenha* gue , quand j'écris en danois , est d'écrire pour deux cents personnes.

Aussi a-t-il cherché à étendre le cercle de son public. Il a traduit lui-même en allemand une partie de ses ouvrages. Plusieurs de ses pièces se jouent fréquemment sur les théâtres de l'AUema^ gne.

Nous parlions des préjugés nationaux en litté^

nt LITTtRATCEE BANOfSE.

rature. Je lui disais que notre dédain , ou plutat notre paresse , diminuait de jour en jour , que nous commencions à connaître F Allemagne. , que le tour de Copenhague viendrait aussi. Ses yeux noirs s'animèrent et brillèrent d'une reconnaissance anticipée. !Nous serions trop heureux , me dit-il , qu'on s'occupât de nous dans cette belle France ; nos propres préjugés tomberaient bien- , tôt. Notre colère était du dépit. »

Le premier de ces ouvrages, dont je vais chercher à donner une idée , est un poème dramatique fort beau et fort extraordinaire , dont le sujet est emprunté à l'ancienne mythologie Scandinave , la mort de Balder. ^

Balder est un dieu, c'est le plus doux , le plus aimable des dieux , et cependant il doit mourir , car , selon cette mythologie , les dieux sont soumis à la mort. L'imagination triste et belliqueuse de ces peuples avait conçu la vie du monde comme un combat entre les bonnes puissances , représentées par les dieux ^ et les mauvaises , représentées par des géans et des monstres. Elle avait placé au bout de ce combat une grande catastrophe nommée le crépuscule des dieux, dans laquelle les dieux et le monde devaient périr dans un vaste embrasement.

Cependant le sort des dieux est assuré , tant que vivra le plus pur , le plus brillant des fils d'Odin , le bon Balder. Toute la nature dont l'exis-

leoce est MCachée a la sienne , l'aime ei voudrait le sauver. Cependant la destinée l'emporte , et il succombe. C'est le sujet de ce drame mythologique qui, comme on sent , n'a point été destiné à la représentation.

Il y a une beauté profonde dans l'idée de ce dieu bon et pur , l'amour du ciel et de la terre » qu'un sort fatal condamne à mourir. Sa mort , n'est pas seulement touchante par la tristesse et le deuil du monde ; c'est un malheur prophétie que qui annonce tous les malheurs , c'est la crise de la destinée des dieux. Si Balder périt, leur propre fin est proche» OËlenschlœger a parfaitement senti toat ce que renfermait son sujet de douceur attendrissante et de grave mélancolie. Ce bel ouvrage est jeté dans les formes les plus pures de la tragédie antique , il est pénétré d'un bout à l'autre d'une inspiration pleine de calme et de tristesse. Les sons un peu sourds dç la langue danoise répandent sur son ensemble une harmonie vague et voilée. En le lisant, on est saisi d'une compassion qui n'a rien de déchirant pour ces êtres d'une condition divine et mortelle , qui gouvernent le monde et que le destin domine.

On a comme un pressentiment plein de grandeur de la fin des temps ; il semble que , transporté dans les tranquilles demeures du Yalhalla (1), on

(i) L^ paradis dei t<»iidinaTet.

17 4 LITTÉRATURE DAFTOISE.

aperçoive de loin les premières ombres du crépuscule et de la nuit des dieux.

Balder raconte à sa mère Frigga les songes qui le tourmentent. Il a réyé sa propre mort : le jeune dieu s'afilige doucement de quitter la vie ; sa mère le rassure ; elle lui promet que les autres divinités s'uniront à elle pour ordonner à toute la nature d'épargner Balder. Elles le font en effet. Odin le prescrit au feu et à la lumière ; ^gir à la mer , son domaine ; la belle Freya , la Vénus du Nord , à l'air , son empire ; Frigga. elle-même à la terre et à tout ce qu'elle porte. Cette adjuration , à laquelle rien ne peut résister, tranquillise son cœur maternel. Mais voilà qu'elle se souvient d'avoir oublié un être bien faible , un chétif rameau de gui; cet oubli la frappe : « Quoi, dit-elle , les dieux seraient-ils tombés si bas , que la vie d'un d'entre eux fût menacée par une frêle plante que le vent courbe en tous sens ? » Elle ne le peut croire , et se confie à la promesse que tous les autres êtres lui ont faite. Cependant Loki, enfant de la race funeste des géans , admis parmi les dieux , et représenté ici comme un être incomplet dans ses deux natures , flottant entre lè bien et le mal ; Loki, tourmenté de cette situation indécise , fatigué d'amuser et de railler des maîtres, ouvre l'oreille aux noires suggestions de ses frères de l'abîme. Il se dévoue à embrasser franchement leur cause ; il se décide pour le mal. Le

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pi as grand qu'il puisse faire est la mort de Baider. Il sait que Frîgga a oublié de conjurer une créature , mais laquelle ? Loki emploie pour le découTrir un moyen diabolique. Il prend la forme d'une jeune fille qui implore Frîgga pour son amant malade. « Un sage , dit-il , sous ce déguisement, m'a conseillé de prendre ce qu'il y a de plus innocent sur la terre, ce qui n'a jamais inspiré de crainte à personne , et de le livrer aux flammes du sacrifice. » Frigga, touchée , indique ' alors l'humble plante qui , seule dans la nature , ne lui a inspiré aucune crainte. « Réduis-la en cendres , dit-elle , et ainsi sera anéantie ma dernière inquiétude. » Elle lui donne le rameau et disparaît.

Aussitôt le soleil s'obscurcit ; des nains noirs sortent des fentes des rochers pour forger la pointe dtf trait fatal ; ils la plongent dans le cœur d'un enfant nouveau-né, et expriment leur joie par un chant sinistrç.

Cependant la paix règne encore dans le ciel : Balder seul conserve ses pressentimens mélancoliques : les dieux,' rassurés, célèbrent par des jeux guerriers la fin de leurs inquiétudes ; ils se plaisent à s'assurer de l'impuissance 014 sont tous les êtres de nuire au dieu sauvé, en le frappant tourà-tour de leurs armes. £t dans un chœur d'une admirable poésie, les hommes qui contemplent de loincette fête, abrités par l'épaisseur des bois,

17C imteàtUAB BIIV^ISK.

contre les rayons trop ^latods de la troupe divine» décrivent ainsi ces jenx.

« Voyez, voyez comme les dieux, eouverts d'acier, le casque au front, brandissant leurs lances, le glaive à la ceinture, s'approchent, l'air menaçant, avec une colère qui n'est point véritable, du paisible , du bon Balder. Lui , les tempes découvertes , ses cheveux blonds flottans , se tient debout au milieu d'eux dans sa gracieuse innocence; portant à la main un rameau de chêne, emblème de paix. 11 baisse la tête en rougissant , presque comme nne jeune fille, et attend aveo un sourire qu'on commence le jeu belliqueux qui doit prouver sa puissance.

> Voyez, voyez comme Qdin, sur 'son cheval qui galope de ses huit pieds, sa bonne épée à la main, se précipite^ et, de sa luisante épée, frappe le sein du pabible , du bon Balder. Hais la cuirasse ne ploie point, et, comme auparavant, s'arrondit sur sa poitrine. Maintenant Thor (1) vient sur son char, tenant son marteau , la tête haute , l'air mâle et terrible; il frappe le dieu , mais le marteau glisse sur Balder, et Balder sourit encore.

» Freya passe devant lui sur son char d'or ; ses beaux cheveux»qui enflamment les désirs, flottent sur ses épaules. Sa main de neige agite un bouquet de roses ; elle en frappe la joue virginale du jeune

(i) Le dteu de )• foudre.

0SlEir8GIIlX6n< 177

dieu, et s'éloigne sur son char en riant de la faiblesse de ses armes. »

Cependant le chœur observe à l'écart deux figures lugubres qui semblent ne point prendre part à la joie universelle. C'est Loki et l'aveugle Hother , frère de Balder « Pourquoi ne te méles-tu pas à la fête, lui dit Loki ? !N'aimes-tu plus ton frère? Ne veux-tu pas comme les autres lui faire honneur, et prouver qu'il est invulnérable en feignant de vouloir le blesser ? »

Le triste Hofher ne voit d'abord là qu'une des railleries ordinaires à Loki. « Tu me demandes, lui dit-il, à moi, pauvre aveugle, pourquoi je ne me mêle pas à là fête , méchant Loki ; comme si tu ne savais pas que d'épaisses ténèbres m*ont séparé , depuis long-tempK des plaisirs et de l'action qui se passent à la clarté du soleil ; d'aillears, je ne sais pas seulement où est mon frère et je n'ai point d'armes à la main, ainsi que les autres'dieux. On me traite à moitié comme un enfant, à moitié comme un vieillard blanchi par les années et qui est faible comme un enfant.

Loki lui remet alors le trait fatal , formé du rameau de gui oublié par Frigga ; il le place de manière à ce qu'en courant, il rencontre son frère, et l'encotirage par ces paroles ironiques:» Allons, COUTS mon cher Hother , fils aveugle de la nuit , cours, la pointe du trait en avant, et tu toucheras ton frère. Us rient , les dieux, entends-tu? ils rient

178 UTTteATUBB BÀROISB.

dans la joie' du ciel ; allons 1 mets le comble à leur joie ! Hother s'est armé : Sois imjnobile , Balder , pour qu'il puisse te toucher. C'est ton frère , Balder ; il veut te prouver son amour par cet hommage. Hother , touche maintenant , étonne les dieux , mets fin à leurs rires moqueurs , touche ! 1

LB GHOEUK LBS HOMMES.

Je suis attendri de voir l'aveugle Hother s'avancer avec un trait fragile ; car ce n'est que par amour pour son frère, que le dieu aveugle oublie, dans la joie des fêtes, le tourment de ses ennuis, et s'expose à la risée superbe des dieux.

(Hother »e précipite alors sur Balder et le perce. Balder tombe. Le» dieux «ont maet<* Loki «'échappe; Hother «'écrie : )

£h bienl ai-je touché? Pourquoi ce silence? Le trait a-t-il passé à côté de Balder? Alors riez , au moins I mais tout se tait. — On insulte toujours l'aveugle. — Toi , Balder , parle , mon bon frère , car tu es le seul qui t'associes aux ennuis d'Hother, et qui les soulages!— Dis-moi, mon trait a*t-ilsifQ.é près de ton sein , comme le vain bruissement d'une mouche importune , ou a-t-il rebondi sur ta cuirasse comme un grain de grêle ! Ohl réponds.

0KI.ÏIV8CKI.JU1B. 179

L'hommage de Payeugle aurait-il excité ta colère?

11 se tait ! c'est étrange! Tous se taisent ! tous !....

L'assemblée des dieux est silencieuse comme les vieux tombeaux des anciens rois , comme un champ de carnage après l'heure du combat...

Ah ! un enchantement î je suis dans Teau , au mi*

lieu d'un torrent, les flots mouillent mon pied

Odin, Frigga, mon père ^ ma mère, répondez!

répondez I

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