PR106A
Cette eau , qui mouille tes pieds , c'est le sang de ton frère.
Certes , dans cet ouvrage, OËlenschlaeger a tiré un heureux parti de la mythologie de l'Ëdda. Il est curieux d'observer comment un poète du dixneuvième siècle a modifié les traditions du septième ou huitième. La physionomie rude, sanglante, quelquefois grossière de la poésie primitive fait place par momens à une manière spirituelle , à d'ingénieux développemens. — OElenschlasger n'est cependant pas entièrement infidèle au caractère de cette mythologie ; mais il l'adoucit , Tépure , l'orne, l'affaiblit, par une complaisance peutêtre inévitable pour la délicatesse de son temps. Je citerai un autre exemple de la manière dont OËlenschlasger traite les sujets qu'il emprunte à Tancienne mythologie Scandinave , où cette alté?
180 LirTÉBATlTRE DANOISE.
ration est encore plus sensible. C'est un épisode ' de son poème des Dieux du Nord. Le fond du récit est également pris dans TEdda. Ceux qui connaissent l'original reprocheront à OElenschlaeger d'en avoir trop déguisé la rudesse native. Heureusement pour lui ce ne sera pas là le grand nombre des lecteurs. Peut-être les autres aimeront la grâce et pardonneront .à la coquetterie délicate avec laquelle il a raconté les amours du dieu f reyr et de la belle Gerda.
Le dieu Freyr a vu du haut des airs , dans le pays des géans , une jeune fille dont la beauté lui a inspiré un violent amour. Il envoie vers elle son écuyer Skirner pour la toucher en sa faveur. C'est le récit de cette ambassade amoureuse que je vais traduire.
Par une imagination qu'on peut trouver hardie, fantasque, bizarre, mais qui ne manque pas d'originalité , et produit des effets assez piquans , l'auteur a supposé que l'écuyer Skirner , instruit par les nains dans les enchantemens , avait appris .d'eux un secret fort singulier, celui d'enlever une image avec l'eau qui la réfléchit. Il a pris avec dextérité celle du dieu Freyr , l'a mise dans une de ces cornes dorées qui servaient de coupe , et après l'avoir hermétiquement fermée , l'a emportée avec lui dans le pays des géans. Voyons le parti qu'il en va tirer. Il est seul dans la chambre de la belle Gerda , où il lui a dit qu'ira vuit
OSLBNSCflLJEGIB. 181
un présenta déposer pour elle de la part du dieu Frpyr.
• . Près du lit était un vase
d'albâtre que supportaient des pieds élégamment travaillés , rempli de l'eau pure des montagnes. Là Gerda, la jeune fille florissante de santé , avait coutume de laver, avant de dormir , ses mains, son visage et son sein. Skirner saisit en hâte sa corne dorée; il verse ce qu'elle renferme dans l'eau qu'il vient de découvrir , et abandonne la chambre. Mais Gerda , quand le dieu eut réparé ses forces par un repas , et que les serviteurs l'eurent conduit dans un lieu commode , pour y passer la nuit , Gerda se hâta d'aller voir quel était ce présent apporté du Yalhalla; et, faisant la moue , à la manière des jeunes filles , moqueuse et fière , elle s'écria : « Que sera-t-il , ce présent ? des diamans , des rubis ? J'en ai plus que je n'en désire ; on en trouve ici en abondance dans les fentes des rochers ; ils sont rares chez les dieux , dans les airs. » Puis) n'apercevant rien, elle rit une seconde fois , mais avec un vif dépit , et s'écria : « Je le pensais bien !... Vous autres dieux , vous surpassez les géans quand il s'agit de railler. C'est un avantage qu'on ne saurait vous refuser ! ■ Alors elle s'empressa de quitter ses vétemens; elle dénoua sa ceinture , jeta sur ses épaules un lii^blanc comme la neige; nue jusqu'au milieu du
1S2 LITTÉRATURB DAIfOISE. »
corps, elle demeura là, éclairée par on diamant merveilleux qui brillait prés du vase ; puis elle se pencha sur la surface de Ponde pour y puiser de quoi rafraîchir ses joues de pourpre. Soudain , épouvantée , elle aperçoit dans l'eau l'image du dieu Freyr , et recule avec un cri ; puis elle croise et serre fortement ses bras sur sa poitrine , et s'enveloppe , en rougissant , dans le lin flottant. Bientôt son effroi se change en étonnement, car elle com< prend tout le mystère. Elle s'approche de nouveau, à pas lents, enveloppée jusqu'au cou de fourrures, pour contempler Timage. Mais tandis que Gerda, considère le dieu, qui lui sourit avec amour , elle sent une chaleur forte et douce qui s'insinue dans la moelle de ses os ; car le dieu était beau....... Long-temps absorbée, elle le contempla
en silence , sans s'apercevoir qu'une larme tombait de ses joues sur la bouche de son amant. £lle est saisie d'un désir violent, elle sourit, elle soupire : « Freyr 1 » Elle incline sa tête sur cette onde merveilleuse, regarde d'abord derrière elle si elle est sans témoin ; et quand elle est bien sûre d'être seule, elle se penche précipitamment pour baiser la gracieuse image; mais l'image disparaît dans le cercle qui se forme à la surface de l'onde agitée ;; dont la fraîcheur humecte la bouche pourprée de la jeune fille sans rafraîchir ses lèvres. Inquiète, elle regarde alors si l'image avait disparu pour toujours ; mais quand l'eau fut apai-
Œ LEIfSCHt JSGER . 183
sée, et que Freyr reparut à la surface, elle demeura abîmée dans ses pensées. Sa hauteur disparut; elle devint douce comme un agneau, paisible comme une colombe qui roucoule intérieurement. La pelisse à longs poils glissa sur son dos poli, car il faisait chaud. £lle prit courage, et dit eu rougissant : « Une image ne peut voir ; c'est de Teau, c'est un reflet. Je ne pourrais dormir avant d'avoir baigné mes mains et mon sein. » Alors elle laissa tomber le lin , et de ses mains blanches comme la neige, elle prît l'eau, et la répandit sur son cou , ses bras , ses épaules , son sein , et sur les roses enflammées de ses joues. »
L'imagination d'OElenschlseger ne s'est pas exercée seulement sur des sujets empruntés aux traditions du Nord. Il a fait des excursions dans le Midi et dans l'Orient^ mais on est toujours de son pays, et dans son drame du Corré^e , par exemple , le héros est bien plutôt un artiste rêveur et mélancolique de l'Allemagne du moyen âge , qu'un peintre italien joyeux , ardent et , comme dit madame de Staël , en train de la vie,,*
11 faut prendre un ouvrage pour ce qu'il est. Celui d'OElenschlœger est conçu dans l'intention d'exprimer l'âme, l'imagination et la destinée d'un artiste , ainsi qu'il les conçoit lui-même. Prise comipe une peinture de tout ce qu'il y a parfois de souffrant, de maladif dans la sensibilité
184 LITTtBATVRB BàHOISE.
des hommes de génie , de mobile et d'inquiet dans leur caractère, d'irritant et de navrant dans les circonstances de leur vie extérieure , de poignant dims les détails de leur existence , la pièce d'OËlenscÙaeger est très-remarquable. Seulement il faut oublier le lieu de la scène.
Dans le bourg de Corregio, vit pauvre et retiré le bon Antonio Allegri. On le voit d'abord occupé à peindre un sujet pieux. C'est sa femme qui lui sert de modèle pour les traits de la madone ; c'est son enfant qui pose pour le petit Saint-Jean. La religion , l'art et les affections domestiques , qui se confondent dans son cœur, le rendraient parfaitement heureux , si la pauvreté ne venait l'attrister et l'inquiéter pour ce qu'il aime , et s'il n'avait dans son hôte , l'aubergiste Francesco , un ennemi dont la haine petite et basse travaille saas cesse à empoisonner sa vie par de misérables tracasseries. Cet homme , dont tout le mérite est d'être un bon cuisinier, et qui ne voit rien au dessus de l'argent , est furieux de ce qu'un pauvre diable, comme son voisin Antonio, auquel il a fait souvent crédit pour son dîner, reçoit de temps en temps la visite de quelque seigneur, de quelque artiste qui ne daigne pas entrer chez lui. Plusieurs humiliations , dont le peintre est pour lui la cause innocente, augmentent cette inimitié , si mesquine et si profonde.
Tandis qu'il est ainsi en butte aux persécutions
ŒLENSCiaJBGSR. 185
d'un misérable , le grand homme est mécomiu et blessé par les puissans de la terre. Un seigneur italien loi a fait les offres les plus séduisantes; il veut l'attirer dans son palais , l'occuper, lui procurer l'aisance et le bonheur. Ce n'est que tard qu' AUegri s'aperçoit que ce bienfaiteur prétendu voulait l'infamie de sa compagne , et avait compté sur la sienne. Ainsi on voit les vexations les plus triviales, comme les humiliations les plus amères, briser par degrés rame ardente et fatiguer le tempérament malade de l'artiste irritable et mélancolique. Mais ce qui l'ébranlé le plus fortement, c'est le doute, l'incertitude , l'incrédulité momen* tanée à son propre talent. Une basse supercherie de l'ignoble Fraucesco a suscité un malentendu entre deux hommes faits pour s'apprécier, le Corrége et Michel- Ange. Michel- Ange, blessé par AUegri , qui ne le connaît pas , et scandalisé par quelques fautes de dessin, s'est emporté , et dans sa colère de lion a laissé tomber ces paroles fou* droyantes : « Vous êtes un barbouilleur ! » £t AUegri a reconnu dans ce juge sévère le grand Buonarotti, qu'il regarde comme le dieu de la peinture, comme un oracle infaillible. Il s'est donc trompé sur sa vocation , il n'avait aucun talent pour la peinture ; il se repent d'avoir perdu tant d'années dans cette illusion , U fait serment de ne plus peindre que des pots de terre pour gagner honnêtement sa vie et nourrir sa famille
1S6 LlTTtoATOBS OAlfOISX.
Cependant il ne peut se persuader tout-à-fait qu'il ne soit qu'un barbouilleur; il lui semble qu'il y avait quelque chose dans son âme, et qull a quelquefois réussi à l'exprimer. « Non , dit-il , je ne puis me décider; je veux revoir encore une fois le sévère Buonarotti. £t alors, s*il répète de 8ang«froid ce qu'il a dit dans sa colère , alors.. » eh bien ! je ne peindrai plus que des pots. »
De nouvelles émotions l'attendent. Jules Romain, l'élève , Fami de Raphaël , jeune , brillant , enthousiaste , vient aussi dans sa retraite et le relève, à ses propres yeux , par une admiration qui touche à Tapothéose ; il se charge de ramener Michel-Ange, qui, revenu d'une première impression , répare noblement les torts de sa vivacité. Le Cortège s'est retrouvé lui-même; il jouit de nouveau de sa propre estime et de l'admiration de ceux que lui-même admire; mais ces alternatives, ces secousses , une suite de petits ennuis , de mortifications, d'inquiétudes, ont achevé d'user sa poitrine affaiblie. Cependant il rassemble ses forces pour aller à la ville chercher le prix d'un tableau et le rapporter à sa famille avant la nuit. On le voit revenir, faible , exténué de fatigue , le corps courbé sous le poids de son salaire , que son ennemi, par une noirceur bien digne de sa haine minutieuse et acharnée, lui a fait donner en pe^
(SLBRSCHlJBGEl, 187
tîte monnaie de cuivre (1) ; et portant sur son front une couronne qu'une main inconnue y a déposée pendant son sommeil. Sa femme et ses enfans arrivent; il jette son fardeau à leurs pieds, se couche au bord d'une fontaine , et meurt comme écrasé par la vie terrestre et couronné par l'immortalité.
Nous avons donné à nos lecteurs , dans ce qui précède , une idée de la manière du poète da* nois, quand il traite les anciennes fables religieuses du Nord; nous allons offrir quelques exemples du même talent oppliqué à un autre genre de traditions. Si la Scandinavie a son Olympe, mélancolique et sanglant comme elle, où nous avons pénétré sur les pas d'OËlenschlœger pour y assister à la mort du bon Balder et au deuil de tous les dieux , la Scandinavie a aussi , comme la Grèce, ses familles fatales, ses noms de vieux héros flottant entre la fable et l'histoire, en un mot d'autres légendes non plus surnaturelles , mais encore merveilleuses , souvenirs confus et poétiques , les uns de l'âge païen, les autres de l'époque où la religion chrétienne vintdiputer ces tristes régions à leur ancien culte ; quelques* uns enfin du temps où cette religion ayant triomphé, les sentimens chevaleresques, développés
(i) La tradUion a conserve ccttt anecdote {ayraisesiblBMe tvue la mort du Corrége.
188 littAkatvkb daroise.
sous son influence , avaient peu à peu tempéré , puis presque entièrement adouci la rudesse de l'héroïsme barbare.
Le poète dont nous parlons a puisé à ces diverses sources de traditions plus ou moins historiques ; elles lui ont fourni le sujet de plusieurs tragédies , non purement idéales comme celle de Balder, faite pour être rêvée au sein des nuages plutôt que représentée sur la terre , mais dont la scène est ici-bas , dont Taction se passe dans notre monde, à la clarté de notre soleil; destinées à être jouées , et qui l'ont été en effet sur les théâtres du Danemark et de TAllemagne, plus propres par là à exciter en nous un intérêt dramatique , une sympathie passionnée, car rien ne remue plus l'âme de l'homme , que les sentimens et la destinée de l'homme.
Parmi ces tragédies, j'en choisirai trois dont chacune se rapporte à une des trois époques de la civilisation Scandinave que je viens de. signaler.
Pour les temps primitifs , je prendrai celle qui porte le nom de Slarhother ; Starkother est une espèce d'Hercule ou d'Achille du Nord , d'une force et d'une valeur prodigieuses; si célèbre dans les vieux récits Scandinaves , qu'ils le mêlent à tous les exploits qu'ils racontent. Si on en croyait Saxon le grammairien , qui a rédigé ces récits dans son latin recherché et barbare du treizième siècle, il faudrait attribuer plus de deux
OELEVSCHLJBGSII. 189
centB ans de vie à Starkoifaer. C'est que Saxon a compilé , sans les rapprocher ; les diyerses légendes auxquelles la grande célébrité du héros avait donné naissance. Il ne savait pas qu'il en arrive toujours ainsi aux époques héroïques , qu'alors les peuples entassent sur une tête , groupent autour d'un nom tout ce que leur mémoire conserve de plus éclat ans souvenirs empruntés à tous les siècles, à peu près comme ils suspendent pêle-mêle à un chêne sacré les armes enlevées à leurs ennemis durant plusieurs générations, se plaisant à charger ses branches triomphales des trophées successifs qui s'y amoncellent d'âge en
âge.
Autrefois, dans sa fougueuse jeunesse, emporté par la colère , entraîné par les mauvaises puissances , Starkother a tué son roi. Depuis ce temps il est devenu le plus fameux des héros ; il a erré dans le monde parmi les tentes des Huns , à travers les déserts de la Russie, dans les palais de Constantinople; et partout des exploits prodigieux lui ont valu l'admiration des peuples. Mais ce n'est pas ce qu'il cherchait; il voulait expier le sang par le sang , le trépas de son roi par le sien ; les dieux lui ont refusé la mort qu'il poursuit, et l'ont puni par sa propre gloire. Un malheur plus terrible le menace ; s'il ne périt par le fer d'un guerrier , cette gloire ne lui ouvrira pas les portes du Valhalla , réservé , selon la croyance scan-
190 Lirrft&ATViiS bahoisk.
dinave , à ceax qui tombent en combattant. C'est sous le poids de cette destinée brillante et yen* geresse qu'il rentre dans sa patrie après trente années. A peine arrivé, il commence son rôle de réparateur et de vengeur; car à Fégard des autres, il est comme un ministre impassible de cette fatalité qui Faccable lui-même. 11 apprend au fai* ble roi de Danemark qu'il est trahi par son épouse pour le farouche Agantyr. Cet Agantyr est possédé d'une rage indomptable et mystérieuse, d'une sorte de fureur sacrée ; il vient avec ses huit frères , farouches comme lui , défier Starkother , qui accepte le combat. Mais il n'y aura pas besoin de lui pour défaire Agantyr. Celui-ci a un ennemi mortel dans sa propre destinée ; il doit succomber dans sa lutte avec cette destinée qui le tourmente , et se perdre lui-même.
Avant de combattre, Agantyr pénètre dans Fantre funèbre où est la cendre d'Halfdan son pè« re, poursuivi par ses fureurs et par un oracle qui lui a dit : « Avec le glaive d'Halfdan extermine ton ennemi ! a il vient chercher le glaive que, suivant l'usage , on a déposé près de l'urne dans le sein de la terre ; mais au moment de le saisir , un scrupule l'arrête. Selon une croyance antique, celui qui troublait le repos des morts les chassait par là des heureuses demeures du Yalhalla , et leurs ombres venaient errer chaque nuit en sou* pirant autour de leurs tombes profanées, jusqu'à
OBLBIVSCHIAGBB. 191
oe qu'elles fassent précipitées dans les ténèbres du Nifflheim. Agantyr frémit, hésite; enfin sa main tremblante saisit le glaive , mais en même temps il entraine l'urne, qui tombe sur son casque, le brise, et courre l'impie de la cendre de son père. Alors, saisi d'horreur pour lui-même, c'est contre lui qu'il tourne la rage qui le poursuit. Comprenant enfin l'oracle , il accomplit sa destinée avec le glaive qui devait exterminer son ennemi , en le plongeant dans son propre cœur.
Cette scène est d'un effet terrible.
Starkother tient tête aux huit frères qui restent , et les abat tous à ses pieds. Il défend le faible roi contre une rébellion soulevée par les fureurs de son épouse . Celui-ci , las de la guerre et du trône, pose lui-même sa couronne sur la tête d'un jeune roi de la mer dont Starkother a été le Mentor , dont il a protégé les amours avec la belle Helga. Le jeune héros se trouve être précisément fils du roi que Starkother a immolé. La carrière du vieillard se termine par un dénouement tout-à-fait héroïque. Le nouveau roi est inauguré aux acclamations des guerriers qui , en frappant sur leurs boucliers , le surnomment le Hardi, Alors il se recueille un moment , méditant sur sa nouvelle destinée; puis, s'adressantà Starkother: «0 mon sauveur, protecteur d 'Helga , ami du royaume, je te remercie vivement de ce bienfait. » n l'embrasse, ensuite il recule, tire son épée et s'é»
192 IITTÊBATUEB DANOISE.
crie : «Meurtrier de mon père, son sang, son ombre pâle m'appellent à le Tenger. Je te défie sur le champ à la vie et à la mort ! • — « Que les dieux te donnent la vie et qu'ils m'accordent la mort, s'écrie Starkolher avec un sombre espoir. » Ils vont combattre. Bientôt on rapporte le corps du vieux guerrier , dont la mort est un triomphe , une délivrance , une réhabilitation. L'on entend gronder le tonneri'e^ le roi s'écrie : « En tendez- vous ! Thor (1) s'avance sur son char pour le recevoir.» Les destinées sont apaisées , et le vainqueur , auprès du corps de l'ennemi qu'il a dû frapper, proclame l'apothéose du héros.
' La tragédie d^Hakon Jarl appartient à un autre temps, à un antre ordre d'idées. 11 s'agit ici de la lutte du christianisme et de la religion d'Odin. Le dernier défenseur de cette religion lugubre est le farouche Hakon, ce puissant Jarl de Norwège, presque roi. Au dessus des' nombreux incidens qu'a fournis à l'auteur l'antique saga (2) , dans laquelle il a puisé le sujet de sa tragédie, s'élève, entourée d'une sombre majesté, la figure de ce yieux guerrier avec ses violentes passions , son courage féroce, son attachement sombre à ses dieux de carnage , et un pressentiment contre
( I ) Le dieu de la foudre.
(a) Saga : ce qu*on dit, ce qu^on raconte; récit transmis par la tradition orale.
QBLEIISCBLJBGEB* 193 <
lequel il se débat en yain de la chute prochaine de leurs autels. Olaf , le fondateur du christia* nisme en Norwège, a soulevé contre Hakon les paysans que ses Tiolences avaient indignés. L'ar* mée de ce rival grossit , le danger augmente; enfin on vient apprendre au païen que son fils aîné est mort de la main d'Olaf. Resté seul , il se plonge dans de lugubres pensées: « Le bonheur, dit-il, commence à s'éloigner de moi. Quoi donc ! un épais brouillard entoure-t il le Yalhalla ? Son éclat défaille , les dieux éternels passeraient ; la lumière d'Odin ne brille-t-elle plus ? La force de Thor est-elle épuisée ? Est-ce déjà le crépuscule des dieux et le triomphe des mauvais génies ? Allons y Hakon ; allons, vieux héros du Nord , lèvetoi et combats... » Dès ce moment il se voue sans réserve à la cause chancelante de ses dieux , et jure de leur tout immoler. Il croit lire dans des runes (1) que le hasard fait tomber sous ses yeux un mystérieux avis , un ordre du ciel auquel il faut obéir. Les dieux lui demandent ce qu'il a de meilleur : < J'ai , dit-il , encore un fils ; c'est un jeune enfant avec des cheveux blonds, des yeux comme le ciel ; il est pur comme l'étoile du matin, vif comme le chevreuil qui bondit sur les rochers. » Hakon se décide à l'immoler , et l'emmène dans le bois sacré où. sont les images des
(i) Caractères magiques; cabale du Nord. ^
94 UTTtftATtEE OAlfOISE.
dieux et l'autel du sacrifice. C'est le matin : le soleil se lève , le petit Ërling exprime naïvement sa joie innocente en voyant les roses de l'horizon et les perles de la rosée. Mais la peur prend tout à coup le pauvre enfant à Taspect des menaçantes figures des idoles et de la grande barbe d'Odin. Son père lui dit: « Ageiîouille-toi, mon fils, étends vers le ciel tes deux mains , et dis : « Père universel , écoute les prières du petit Ërling et prends-le sous ta protection paternelle.» Tandis que l'enfant , sans se douter de son sort , adresse à Odin cette prière , debout derrière lui , son père veut le frapper ; mais le poignard lui échappe et tombe. Ërling le relève et lui dit : « Ton poignard est tombé , mon père ; qu'il est brillant et acéré ! Quand je serai plus grand , je veux avoir aussi de belle armes pour te défendre contre tes ennemis. » Malgré cette réponse , dont la naïveté enfantine perce le cœur , Hakon, entraîné par une fureur sanguinaire et sacrée , accomplit son horrible vœu.
Bientôt nous retrouvons Hakon vaincu, fugitif, mourant de fatigue et de soif. Où ? Dans la demeure de Thora , d'une femme qu'il avait aimée , puis abandonnée, et dont il a tué les frères. Thora, qui l'aime toujours , a tout pardonné. Elle l'a accueilli , caché , elle cherche à le consoler , mais , frappée tout à coup de cette étrange situation : « Dis-moi, Hakon, s'écrie-t-elle , es-tu vraiment
QBLSIVSCBLJBGEft. 195
cet homme pâle et muet qui est là dans cette chambre , et qui , sans casque , sans manteau de pourpre, fatigué et pensif, s' appuie sur sonépée?» Hakon lui répond avec un sombre égarement : « Le fantôme que tu vois a été autrefois un chef norwégien. Les héros lui faisaient honneur et lui obéissaient ; il tomba dans une bataille ; c'était près de Hlade ; il y a long-temps de cela , il est presque oublié. Maintenant il revient , et son ombre rôde au sein des ténèbres... Il s'appelait Hakon.
La dernière scène de sa vie est d'un eflPet étrange et profond. Hakon est enfermé dans un souterrain; il n'a près de lui qu'un serf nommé Karker, espèce d'animal sans intelligence et sans volonté, accoutumé à obéir au moindre geste d'Hakon , et qui maintenant tient sa vie entre ses mains; car on entend en dehors une voix promettre de la part du Tainqueur une récompense à celui qui apportera la tête d'Hakon. Au bout de quelques instans de silence, Hakon dit à demi- voix : « JEhbien ! Karker , dors-tu ?
^ LE S£RF •
Oui , seigneur Jarl.
HAKofl.
Ah ! stupide esclave... Hakon, Hakon , cette brute
198 lITTtEATlIftB VAROISE.
même à ses rêves , ne pas oser lai refaser la mort qu'invoque son âme en délire.
En avançant dans la série des siècles , en arrivant au moyen âge , nous rencontrons à l'époque de la féodalité et de la cbevalerie la plus célèbre tragédie d'OËlenschlœger , Axel et Valbor.
Le sujet de cette tragédie est emprunté à une ancienne ballade du Nord , l'un des chants populaires les plus universellement répandus en Scandinavie. Il est remarquable comme certaines histoires circulent en tout sens à travers cette vaste étendue de pays , et comme chaque localité se les approprie , pour en grossir le trésor de ses traditions. Il y a vingt vallées depuis le Danemark jusqu'au fond de la Suède et de la Norwège où l'on raconte que s'est passée l'histoire du jeune Axel et de la belle Valbor , et dont les habitans croi^it posséder les tombeaux. L'auteur de la tragédie avait à choisir pour le lieu de la scène entre tous les points des trois royaumes ; car partout cette tradition est établie, domiciliée , pour ainsi dire. Il s'est décidé pour Drontheim, cette antique capitale des rois de Norwège. C'est dans sa fameuse cathédrale que se passe la pièce ; car cette pièce, romantique s'il en fût par le sujet, qui roule tout entier sur la peinture des sentimens modernes , des mœurs du moyen âge , se renferme dans les limites de lieu les plus rigonreosement classiques. Ce n'est point par déférence
fnUHBCUJBGU. 199
pour Aristote qu'OËlenschlœger a donné cette forme à sa tragédie. Il y a un motif poétique à ces limites. L'histoire d'un amour du Nord parfaitement pur , aux prises arec les rigueurs de l'Église, le culte de la fidélité, l'enthousiasme du déTOuement, qui planent sur tout Touvrage, sont heureusement placés sous les arceaux gothiques et dans la religieuse enceinte de la plus ancienne église du Nord.
Le jeune Axel reyient de Rome dans sa patrie, il en rapporte la permission d'épouser la belle Valbor, malgré leur parenté à un degré où l'Église interdisait le mariage. Il la retrouve fidèle après une absence de cinq années, et se livre tout entier à la joie et à l'espérance. Pendant qu'ils se jurent avec transport , dans Téglise , en présence de Dieu , une constance à toute épreuve , l'anneau qu'Axel veut mettre au doigt de Yalbor pour la fiancer , tombe , et on ne le retrouve plus. € Bien! dit Yalbor, il a roulé- dans le tombeau de notre aïeul Harald!.. » et un pressentiment sini»* tre , bien que vague , commence à menacer de loin leur bonheur. En effet , le roi de Norwège s'apprête à le traverser. Ce roi , aussi de la race du grand Harald , apparemment à un degré plus éloigné qu'Axel , espère profiter des empêchemens qu'il ne sait pas avoir été levés par l'Église, «t il a résolu de partager son trône avec la bienaimée du héros. Un moine méchant et rusé , le
300 LITTitATUKS DAIIOISE.
lioir frère Knut , sait trouver dans la dispense pontificale un oubli important. L'obstacle de parenté y est levé en effet ; mais il en reste un autre non moins grave , selon les idées du temps , et qu'on a négligé de prévenir. Axel et Valbor ont été tenus ensemble sur les fonts baptismaux ; dès lors leur mariage est impossible. Knut apprend tout cela avec une joie diabolique au vénérable arcbevêque Ërland , dont le cœur bon et sensible est décbiré par le malheur des deux amans ; mais il ne peut l'empêcher , et quand le jeune couple arrive dans l'église, précédé d'un nombreux cortège de guerriers et de jeunes filles , au milieu des flambeaux, des fleurs, des chants sacrés, au moment où ils marchent à l'autel , l'évéque , à la tête du clergé , s'avance vers eux y les arrête de son bâton pastoral , et leur dit :
« Infortunés , un vieillard se voit forcé par un devoir sacré de vous fermer le chemin fleuri de l'espérance. N'entrez point en désespoir sur votre sort; remettez- vous filtre les mains de Dieu, et ne haïssez point le vieillard dont la plus grande joie serait de vous unir , si la volonté du ciel le lui permettait. »
Au milieu de la douleur d'Axel et dé Valbor , le frère Knut , qui n'oublie rien , arrive avec un morceau de toile qui , d'après l'usage , devait être coupé en deux , pour indiquer l'éternelle séparation des amans. Il faut se soumettre à cette
OEL^NâCHiAGEa. 201
craeile cérémonie. Chacun des déax prend un côté de la toile , et le glaive qui la divise semble diviser à jamais la trame de leurs destinées. Ensuite le bon archevêque , dont cette scène a déchiré le cœur compatissant , réclame pour les deux infortunés le droit que leur confère une autre coutume , celui de se parler seuls dans réglise, pour se dire un dernier adieu. On les laisse l'un avec l'autre. La douleur d'Axel s'exhale avec une impétuosité déchirante ; pour celle de Valbor, elle a ce caractère d'exaltation délirante, de désespoir rêveur que la passion prend souvent dans le Nord, surtout chez les femmes. C'est une des dispositions de Tàme qu'OËlenschlœger ex^ prime avec le plus de bonheur et d'originalité. Elle prend sa couronne de roses sur sa tête , et la regarde avec égarement : ; - •
c La rose blanche est un' signe de l'amour éternel ; vois , le rouge enflammé de la terre a disparu ; sa belle forme est restée blandbie comnf e les an^ ges! • ^
AXEL
Ah ! Valbor ! Valbor !
tâIbob lui ieud la main.
Du courage , mon ami!
20S LITTilATDBI DA.II0I8B.
AXEL
Du courage : comment t'est-il possible de te calmer si facilement , si vite ?
VALBpR.
Bans la nuit du tombeau tout «st calme. {Elle regarde l'image d'Harald sur la pierre de son tombeau, ) J'y étais préparée.
AXIl.
Yalbor I préparée ! Non , jamais ton œil ne brilla d'une joie céleste comme dans le moment où tu as tendu la main à ton fiancé l
VALBOB.
L'œil n'est jamais plus brillant que quand il est rempli de larmes.
Barbare ! s'écrie Âx^l , tu as pu percer un cœur comme le sien , et tu appelles cela aimer !
VALBOB.
Mes yeux auront bientôt pleuré toutes leurs larmes : ils sont las et troubles ; ils ne pourront pas endurer la clarté du jour. Jusqu'à ce que la
OBLBlfSCILBGIft. 103
douce main de la mort me touche , la sainte Eglise est ma mère ; elle prêtera yolontiers un voile à sa fille. Alors je me promènerai ici souvent la nuit ; je me ressouviendrai de mon beau songe , de ton retour , Axel , e^t des rigueurs de notre sort. Mon esprit s'unira intimement à Dieu , dans les prières et dans les chants ; et celui qui m'entendra soulagera mon cœur.
AXSL.
Valbor!
VALBOR.
Silence ! ... Je serai assise dans ma petite cel-* Iule; je broderai Tor sur la soie ; paisible et triste, je passerai les jours comme une tourterelle inno* cente, qui ne trouve nulle part où se reposer , qui ne s'arrête pas sur les verts rameaux , quelque lasse qu'elle soit , et qui ne boit jamais d'une eau limpide avant qu'elle ne l'ait troublée avec ses pieds.
Ce dernier trait, si naïf et si touchant , est transporté avec beaucoup deJionheur de la ballade dans la tragédie. Ce qu'il y a de singulier , soit dit en passant, c'est que la même pensée se. retrouve mot pour mot dans une jolie romance populaire espagnole , certainement antérieure au quinzième
20 f LITTtlATVRB DAIfOISE.
siècle (1). Ce trait offre trop de bizarrerie dans sa grâce , le motif en est trop imprévu , trop gratuit y si on peut dire ainsi , pour supposer qu'il se soit présenté deux fois à l'imagination. Quel chemin a-t-il dû suivre pour venir du fond de l'Espagne aux bords de la Baltique , pour passer de la romance populaire, dans la ballade populaire où OElenschlaeger l'a recueilli ? C'est un exemple entre mille de ces singuliers voyages que fait un chant ou une stance , un récit ou un détail , un accident , une image , à travers les peuples et les âges , d'un bout du mon de à l'autre.
Revenons à notre tragédie.
Jusquici OElenschlaeger a suivi fidèlement la marche des événemens tels qu'ils sont racontés dans la ballade. Tout à coup il s'enéloigne par une conception étrange dont je parlerai pour donner une idée du côté bizarre comme du côté gracieux de son talent, que je cherche à faire connaître. Avant la fin de cette analyse, nous retrouverons
(i) c'est une tourterelle qui parle :
Que ni poso en ramo verde , Ni en prado que lenga flor.
Que si hallo el agna clara Turbia la bevia yo.
Page a4^ du Cancionero de' Romances, Anvers, i55o. Il y a aussi quelque chose de semblable dans un chant serbe^
OELSHSCBIJBOIR. 305
des effets purs et touchans : ce qui suit n'est que capricieux et fantasque... Le vieil éyéque Ërland retrouve tout à coup dans l'Allemand Vilhelm, compagnon d'armes d'Axel , et venu avec lui , le fils d'une femme qu'il a aimée , et qU'on a mariée à un autre. Ce Yilhelm est un caractère étrange et désordonné. Il le dit lui-même : « La nature est bizarre en moi , composé monstrueux d'élémens divers, d'amour, de haine, de colère, de tendresse» Une agitation éternelle fermente dans mon cœur ; c'est pour l'assoupir , que je me précipite dans les combats , ou que je m'attache avec une fidé* lité muette , mais profonde , à un vaillant ami. Ainsi ai -je fait pour Axel. Moi-même je ne puis * aimer ; mais c'est une consolation pour moi de venir au secours des heureux qui aiment. » Cette bonne disposition l'engage à chercher un moyen de réunir les deux amans en les tirant des mains du roi. Celui dont il s'avise est extraordinaire ; il lui a été inspiré par un songe qu'il a eu dans l'église , et dans lequel saint Olaf lui a apparu. L'évêque , que cette vision décide, est prêt à le suivre. Alors, sans s'expliquer davantage, le farouche Yilhelm s'écrie , avec un lugubre enthousiasme : c II n'est pas temps encore , mais à Theure où le jour baisse , où la froide rosée tombe sur la pierre des sépultures, le doute sur l'âme de l'homme et l'angoisse sur la conscience du scélérat ; quand l'église est toute remplie d'une su- I. is.
206 LITTÉRikTURB DàlfOISE.
blime obscurité et que là-haut ces lampes versent sur les tombeaux leur faible lueur à travers les ténèbres; quand la cloche sonne le douzième coup de minuit; quand le hibou crie et le coq chante , à cette heure se lèvera , dans Tattirail royal , saint Olaf , le monaf que de la nuit , pour épouvanter le crime, punir le pécheur, et la larme amère qui brille dans Fœil de Tianocence sera essuyée par son linceul. »
Ainsi finit le troisième acte : au commencement du quatrième , le moine Knut veille dans Téglise avec quelques soldats (on ne voit pas bien pourquoi). Ils . s'entretiennent des derniers rois do Norwège , et se disputent sur le rang à leur assigner. Un vieux guerrier norwégien s'indigne de la mollesse qui corrompt les anciennes mœurs ; il s'emporte contre Tinvention des cheminées qui commençaient à s'introduire , au lieu d'un feu allumé au milieu de la chambre, et d'un beau nuage de fumée à l'entour , selon la coutume du vieux temps ; il se déchaîne surtout contre l'usage efféminé des verres à boire ; il regrette ces grandes |cornes de bœuf sauvage que vidaient d'un trait les hommes héroïques. Peu à peu la conversation toniibe sur les apparitions du roi saint Olaf, et au moment où un vieux guerrier commence à décrire comment elles se passent , l'apparition a lieu dans le fond de la scène. Le' fantôme du saint roi s'avance à pas lents et fait signe aux
OBLSICBCHUBGBB. 207
gaerriers de se retirer. On lui obéit ; le moine seul, plus téméraire par impiété, reste et reçoit un coup de lance à travers le corps ; il succombe. Yilhelm , qu'on peut croire l'auteur de Tapparition , arrive avec Tévêque et Valbor ; Axel vient d'un autre côté, tout' est prêt pour le départ. Axel veut auparavant s'agenouiller avec sa bienaimée auprès du tombeau d'Harald. Tout à coup on entend trois fois le sun guerrier d'un cor retentir dans le lointain : l'écuyer de Yilhelm jparaît ; il annqnce quç la fuite est désormais facile. L'en- Demi , le rival du roi , est arrivé tout à coup dans le port avec une flotte nombreuse , et les sons du cor étaient le signal de son attaque. Axel s'arrête, réfléchit un moment et dit : « Valbor , je ne puis plus partir. » £t il vole à la défense du roi qui l'a offensé.
On les voit paraître ensemble au commencement du cinquième acte. Le roi est poursuivi , blessé; Axel le défend, et il panse sa blessure avec un lambeau de cette toile même que l'église a déchirée en signe de sa séparation d'avec Valbor. A ce dernier trait de dévouement, qui retrace au roi d'une manière frappante tous ses torts , il se trouble, combattu entre son remords, sonorgeuil, l'étonnement delà vertu d'Axel , et une certaine crainte que la générosité du héros veuille l'humilier ; et il s'établit entre eux ce dialogue d'une étrange , mais inconcevable malice.
208 UTTiAATUaX DAIlOItS.
LE ROI
Est-ce de ta part un orgueil cruel qui veut se venger de moi, ou est-ce simple grandeur d'âme? Comment dois-je te comprendre , Axel ! veux-tu amasser des charbons ardens sur ma tête ?
AXEL
Non , par saint Olaf , je veux te servir fidèlement sans t'adresser ni plainte ni reproche.
LE KOI»
Ah ! cette grandeur d^âme est mon plus grand supplice. Hakon Herdabreith , pauvre prince , le plus brave de tes héros te méprise!
AXEL
Par Dieu et ma Yalbor ! Seigneur , je t'estime.
LE ROI
Maintenant je te crois; jui'e-le moi ! bien ! c'est cela* £t Hakon a agi avec la légèreté d'un jeune roi ; non pas comme un misérable, non pas bassement , Axel ?
OELENSCBIJEOBK . 209
AXEL
Qui connaît la puissance de l'amour et ne sait pas où il peut entraîner ?
LE ROI
Bien! maintenant tu me parles tout-à-fait du cœur; brave héros, ta fidélité et ta grandeur d'âme me touchent beaucoup....
( Tout à coup d'un ion sévère. )
£t cependant si je te pouvais soupçonner de penser que la douleur , la faiblesse , m'arrachent de semblables discours, Axel , je prendrais mon glaive de la main gauche et je te demanderais le combat à outrance.
L AXEL
Seigneur , je l'ai juré par Valbor , que je t'estimais!
LE Boi , avec feu.
Ecoute, j'ai failli ; mais la pureté , la grandeur
de ton âme m'ont ouvert les yeux ; et maintenant,
en toute liberté , parce que je le veux bien , je
y dompte la passion de mon cœur et je te donne
Valbor , je te donne ce que j'aime le plus
s 10 tITTÉBATURS DAHOISB*
au monde; ne me méconnais pas , vois mon sacrifice.
AXBL.
Je le vois, noble roi, et Dieu le voit aussi !
LE ROI
£mbrasse*moi , maintenant.
AXEL
Prends garde à ton bras.
LS ROI
Oh ! ma blessure ne me fait plus de mal.
En ce morne nt les ennemis se précipitent dans l'église. Axel , en défendant le roi , est blessé à mort. 11 reste seul sur la scène ; se fait asseoir sur le banc de pierre, au pied de la colonne où était son chiffre et celui de Yalbor; recommande à son fidèle Vilhelm de le bien appuyer contre le pilier pour qu'il ne tombe pas en mourant , et il expire en chantant son chant de mort. Yalbor arrive comme il vient de rendre son dernier soupir. Je n'ai pu m'em pécher de traduire envers ce qui suit; il m'a semblé que la prose pouvait difficilement exprimer cette extase de la douleur, dans laquelle
QBLSlfSCHUEGÏB. 211
une âme brisée s'abîme et s'égare comme en un triste songe.
( Elle regarde ÀxeL)
Qu'il est beau dans la mort !.... A ton noble visage Ta chevelure donne un aspect trop sauvage.
(Elle arrange ses cbeirenz.)
Il est mieux maintenant son front est radieux !
Encore ce baisor.... Je veux fermer ses yeux.
Nous serons séparés par un court intervalle !
TILHELH.
Tu pâlis , pauvre fille ?...
VALBOR.
Axel est là , plus pâle !
Ne parle pas Vilhelm....
(Gomme absorbée en elle-même.)
Oh ! qu'on est bien ici I A trayerB ces yitraux que la lumière est belle ! Axel 9 c^est comme hier, elle était belle aussi , Quand tu pressais Valbor contre ton sein fidèle. Que j'aime cette église ! O le calme séjour ! Là , nous serons tous deuk jusques au dernier jour. En face Fun de rautre.— Oui , toi près de ton père , Et la pauvre Valbor à côté de sa mère !
212 LITT&RATURE DAHOISE'.
Et quand sonne minuit, quand près de ces vitraux.
Chante le rossignol caché dans les bouleaux ,
Alors s'ouvre le marbre ; en ses entrailles sombres
Le sépulcre d'Harald laisse errer nos deux ombres 1
Puis , nous donnant la main, nous marchons vers l'autel.
Nous nous plaçons au chœur, tandis que dans 1 e ciel
La lune , qui se glisse à travers les nuages ,
y erse un morne reflet sur nos pâles visages.
Le rossignol ému laisse entendre sa voix ;
Aux chants du rossignol tous deux prêtant Toreille y
XTu souvenir de vie en nos cœurs se réveille ;
Nous sentons à quel point nous aimions autrefois.
Derrière les piliers, quand la lune s'efi&ce,
Nous allons lentement rep^rendre notre place.
Puis , du tombeau d'Harald faisanttrois fois le tour ,
Nous nous disons adieu ! — Dans nos muets asiles ,
Nous nous couchons alors pour dormir tout le jour.
Oh ! qu'au fond du cercueil nos sommeils sont tranquilles.
Tandis que le soleil sur nos tombes reluit ,
Et qu*au dessus de nous le9 vivans font du bruit.
Après cette effusion d'une douleur exaltée , où il semble qu'on anticipe sur les émotions d'une autre vie ', sur les souvenirs et les regrets d'outre-tombe , la mort deYalbor ne se fait pas attendre long- temps. Elle retrouve l'anneau qu'Axel lui avait doiiné , et qu'elle avait cru voir rouler dans le tombeau d'Harald. Elle le meta son doigt : « Maintenant, s'écrîe-t-elle , je suis la fiancée
eELERSCBLAGEE. ||S
d'Axel, maintenant nous pouvous reposer ensem* ble dans le même tombeau. >
Dès ce moment sa douleur deyient'une sorte d'égarement de tendresse et de joie. Elle prie Vilhelm de lui chanter la Tieille romance d'Age et d'Ika, et de ne s'arrêter qu'au moment où Usa rejoint son ami dans la mort. Yilhelm prend sa harpe , et tandis qu'elle place l'anneau nuptial au doigt d'Axel , il chante la ballade. Quand il en est venu à ces mots : « £t à pareil jour, un mois après , Usa était sous la terre , > il s'arrête , il voit Valbor immobile, la tête penchée sur la main d'A^f xel. On Tient annoncer que le roi a péri, et avec lui le dernier descendant du grand Harald. Ainsi finit sa race illustre et infortunée , dont la dçsti-r née s'est agitée en présence de sa cendre , ejt qu'une fatalité lugubre renverse enfin péle-mélo sur les marches de son tombeau.
Quand on passe des ouvrages d'OËlenschli^ger que nous venons de parcourir , à son poème dramatique d^Aladin ou la Lampe merveilleuse , on éprouve quelque chose de ce que sentirait un homme transporté par un coup de baguette des glaces de l'Islande au milieu des roses de Cachemire. OËlenschlseger semble avoir voulu cette fois braver les habitudes de sa poésie , en la dépaysant, pour ainsi dire , autant que possible. Du reste, cet • auteur montre dans ses conceptions une abondance , un^excès , une recherche qui
214 LITTÉRATURE BAIfOiSB.
tiennent du génie oriental; et on pourrait croire qu'il a pris le sujet ôHAladin pour mettre à l'aise un genre d'imagination qui le gène parfois, quand il traite les traditions sévères du Nord. OElensehlœgerestde Técole allemande, et, comme tout poète de cette école, il a toujoursune arrière-pensée philosophique en composant un ouvrage.
Ainsi, dans l'histoire fantastique et populaire de la Lampe merveilleuse, il a vu une idée qu^il a développée dans un grand poème dramatique.
Quelle est-elle? 11 est assez difficile de l'exprimer. L'auteur l'indique à plusieurs reprises ; mais il est trop poète , pour l'énoncer jamais d'une manière abstraite. Il semble que cette merveilleuse lanterne, à laquelle un pouvoir magique est attaché, est pour lui le signe du bonheur, de la lumière , de la vie véritable de l'âme , qui met l'univers à la disposition de celui qui sait la conserveir. Quoi qu'il en soit de cette intention , elle a du moins le mérite, assez rare pour une inten* lion symbolique, de ne pas gâter l'ouvrage en s'y faisant trop sentir. Ce qui me plaît surtout dans ce drame, c'est la conception très- originale et très^délicate du personnage d'Aladin , favori insouciant de la fatalité, à qui tout réussit sans qu'il y mette du sien, qui, ne désespérant jamais dans les traverses , et les surmontant to*utes par son étoile, d'étourderie en étourderie, arrive au comble de la félicité. C'est plaisir de voir échouer
0ELSN9CBLJBGER. 215
contre sa fortune et son talisman la sombre pré- TOyance de Nourredin, la haine profonde et perfide de Sii^dhab, et les puissances de la nature s'empresser au service de cet enfant fortuné.
La pièce a bien l'allure et la couleur d'un conte oriental ; les scènes variées de la vie et les personnages les plus divers s'y succèdent et s'y mêlent dans ce désordre naturel et merveilleux qui fait le prestige et l'intérêt des Mille et une Nuits. On se surprend à oublier que le poète qu'on écoute est né sur les bords du Sund, qu'il est le disciple et le continuateur des Scaldes, le chantre de Balder et de Hakon Jarl.
Il est un ouvrage d'OElenschlœger, qu'en raison de son originalité, je ne puis passer sous silence ; c'est un poème intitulé : Vie de Jésus -Christ, représentée dans les saisons de l'année. Il respire le mysticisme exalté de l'Allemagne , mêlé à cette tendance mise à la mode par certains esprits fran* çais du dernier siècle, qui voulaient expliquer toutes les idées religieuses . par des faits physiques. C'est quelque chose de l'enthousiasme de Klopstok et du système de Dupùis et de Volney. L'auteur, chrétien à sa manière , retrouve dans chaque phase de l'année un des momens de la vie de Jésus. 11 lit dans la nature le même mystère d'amour que révèle l'Évangile. Le spectacle des saisons lui présente d'abord la naissance de l'enfant divin, que le printemps berce sur la ver-
« 216 LtTtÉAATimK ^ANOlSt.
dure. 8a doctrine est préchée par la voix des fo* rets, par le chant des oiseaux, par la beauté et le parfum des fleurs. Ses miracles, ce sont ceux qu'il accomplit par l'action merveilleuse et bienfaisante de la nature, qui rend la yue à ceux qui étaient ayeuglés , qui fait rerivreiles cœurs glacés par un froid mortel. La lumière des jours brùlans, qui, en éclairant, consume , c'est la science éblouis^ santé et stérile des pharisiens. Les troncs desséchés , au feuillage flétri , ce sont les saducéens , ces tristes sages , dont les doctrines arides taris* sent la sève de la vie. Quant à la communion sainte, l'année ne nous en ofire-t-elle pas, dans le cercle qu'elle, décrit, le symbole ? Le vin ne vientil pas après les jours de sécheresse, désaltérer et fortifier l'homme , comme la participation aux secours célestes vient le ranimer après les temps d'épreuve, et lui rendre la verdeur de sa première innocence ? mais arrive la saison des tempêtes; les puissances de la nuit prévalent , les ténèbres se répandent , la vie du monde expire , le dieu disparait et semble mourir; et au lieu d'un bel enfant couché sur la rerdure , il ne reste plus qu'un cadavre suspendu à un trono dépouillé.
Cependant les disciples du Christ font entendre un chant de triomphe ; celui qu'ils invoquent subsiste au sein de cette mort apparente. Le désordre du monde peut voiler et comme ensevelir
QELENSCHLAGSK. 217
un moment, mais non détruire le dieu qui l'habite. « Tu es le bon, tu es l'éternel , lui disent-ils ; tu ne peux périr* » £t ainsi finit par un chant de foi et d'amour^ adressé au principe impérissable du bien, ce singulier hymne à la bonté divine, où se confondent dans une même extase le culte du beau moral, l'apothéose de la nature et l'adoration du Christ.
La traduction du début de ce poème en donnera une idée plus exacte que tout ce que j'en pourrais dire.
NMS8A«CE DU CHBI8T. • : ■
« Chaque printemps , qviand les brouillards ont fui, alors naît -de nouveau le petit Enfant Jfésus: les anges chantent dans l'air, dans les bois , daiis les eaux; c'est lui, c'est notre sauveur! Et la belle nature se réjouit, et revêt le vert de réspérance.
Tout à coup, devant de jeunes, d'innocens bergers, qui regardent vers le ciel , dans la nuit sereine, paraissent des anges qui se balancent dans les rayons de la lune, et qui chantent : Aujourd'hui est né notre Sauveur du sein du printemps, de la douce Marie.
Il est attaché à. la terré par un lien de fleurs , son bégaiement est le zéphyr ; la paille nouvelle