‹ Littérature et voyagesChapitre 21 sur 53 · LITTÉRATURE DANOISE · texte numérisé non relu

LITTÉRATURE DANOISE

sion de sa jeunesse fut un besoin irrésistible de voyager. Nous ne connaissons pas cette impatience curieuse qui toujours a porté les hommes du Nord à sortir de leur pays , pour connaître le monde , pour aller voir le soleil.

La lecture d'un journal de voyage fait quitter brusquement à Holberg , âgé de vingt ans , une situation assez avantageuse et Bergen sa. partie , malgré les représentations de ses amis et la colère de ses parens.

Il va à Amsterdam , n'ayant que 60 écos pour toute ressource : il est bientôt obligé de revenir en Norwège et d'y enseigner quelque chose qui passait pour du français. On va voir qu'il n'en jugeait pas plus avantageusement lui-même. Un Hollandais étant venu dans la ville de Christian* sand f où Holberg était alors , lui disputer l'honneur et les profits de cet enseignement , il s'établit entre eux une lutte dont Holberg conte ainsi le résultat : « On assigna le jour et l'heure; nous comparûmes tous deux et combattîmes en présence de nos écoliers respectifs; mais nous nous séparâmes avec un égal succès. Je lui portai en français-norwégien des bottes qu'il para en français-hollandais , je ne crois pas que la langue française ait jamais été aussi maltraitée que dans ce combat. »

Bientôt son humeur errante le reprit, et le voilà parti pour l'Angleterre à peu près aussi bien

HOLBERO. < 223

en fonds que la première fois. Après être resté quelques mois à Oxford , toujours curieux , toujours occapé , la nécessité le ramena en Danemark, où il essaya de tirer parti , pour son existence , de l'instruètion acquise dans ses voyages. Il fit pompeusement annoncer un cours dans lequel il devait en communiquer les fruits. On y accourut en foule : « Mais, dit-il, quand je voulus me faire payer, mes auditeurs avaient trouvé le secret de se rendre invisibles , et le seul profit que j'en tirai, fut que ceux qui avaient suivi mon cours , me saluaient plus profondément lorsqu'ils me rencontraient. » Enfin il trouva un 'poste qui lui convenait d'autant mieux , qu'il lui offrait une occasion de voyager. Il partit pour l'Allemagne avec un jeune homme qu'il était chargé d'y acr compagner. On trouve plus le futur poète comique , que le futur professeur, dans ce qu'il dit de son assiduité aux cours deTuniversité^e Leipsik : ■ Nous y assistions régulièrement , dit-il , moins pour y apprendre quelque chose, que pour nous y amuser des professeurs et de leur débit. >

Ce fut à son retour en Danemark^ après ce troisième voyage , qu'il débuta dans la carrière littéraire par quelques travaux historiques sans importance. Il fut attaché à l'Université , et proiita d'une commission qu'elle lui donna d'examiner les hautes écoles luthériennes de Hollande ,

i%i LrrrtKATumi danoise.

pour entamer une nouvelle excursion qui de proche eu proche le conduisit à Paris et à Rome.

A Paris , il eut l'humiliation grande , pour un maître de langue française, de s'entendre dire par une fille d'auherge , qu'il parlait le français comme un cheval allemand. Ce ne fut pas le seul inconvénient que lui attira sa prononciation danoise. Il raconte que le libraire auquel il s'adressait pour acheter un Bu Chêne , lui apportait un Lucien, et que quand il demandait son logis (la louchi) , on lui répondait : Je ne connais point mademoiselle Lucie.

. Ne pouvant , d'après ces aveux , beaucoup pro« fiter de la conversation parisienne , il passait une partie de son temps dans les jardins publics qu'il trouvait très-fréquentes, et dans les bibliothèques où il ne rencontrait personne , si ce n'est quelques étudians qui arrivaient avanj; que la porte s*ouvrît , et alors se précipitaient dans les salles, chacun s'efforçant d'arriver le premier pour pouvoir s'emparer du dictionnaire de Bayle , la nouveauté littéraire de ce temps où l'on se ruait encore sur les in-folios, comme aujourd'hui sur les brochures. On est étonné d'entendre Holberg dire en arrivant à Lyon : « 11 me semblait entrer dans un monde nouveau , tant les habitans de Lyon difierent de ceux du nord de la France par la langue, les mœurs et la manière de vivre. » Pour effacer

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ce caractère local , si frappant pour un étranger , et qu'il ne trouverait plus^ qu'a-t-il £b11u ? Un siè* de et la révolution française.

La curiosité passionnée d'Holberg pour tout ce qui était nouveau à ses yeux , se trahit par cette confession naïve : « Je vis à Mar^ille beaucoup d'Orientaux ( ils y sont plus rares aujourd'hui) , une grande quantité de galères , et beaucoup de captifs turcs et chrétiens, qui traînaient à travers la ville les fers rivés à leurs mains ou à leurs pieds. Ce spectacle était fait pour arracher des larmes , mais chez moi il éveillait une sorte de plaisir , parce que je n'avais encore rien vu de semblable. ■

Dans ce voyage, Holberg se montre toujours le même, toujours entraîné par son ardeur de connaître , surmontant toutes les difficultés , se résignant à toutes les privations et parfois se jetant dans les plus grands embarras pour la satisfaire ; de plus sans cesse malade et traînant à travers la France et Fltalie une fièvre dont , à son retour , il fat subitement guéri par un concert. Au milieu de ses miser es,. de ses périls ,^on le voit constamment soutenu par le désir d'observer la nature humaine , et surtout d'en saisir le côté ridicule ; tantôt accablé par la maladie et livré aux brutalités d'un aubergiste génois , tantôt sur un vaisseau près d'être attaqué parles pirates, au milieu des gémissemens, des prières , des vœux de tout l'équipage, à son rang, l'épée àla main, et invoquant Saint- An-

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toine , diUil , tout aussi dévotement que les autres ; enfin à Rome, réduit à préparer économiquement son diner lui-même, tel qu'il se peint, tenant unlivre d'une main et de l'autre la cuiller à pot, s'a* percevant parfois qu'il n'est pas facile de faire en même temps de la cuisine et de la philosophie ; dans toutes ces vicissitudes , il est toujours occupé de l'effet comique qu'on fait sur lui ou qu'il fait sur les autres, il se laisse distraire d'une infortune réelle par une scène, une situation qui lui semble plaisante ; il se raconte et se raille lui-même : la vie est pour lui une comédie dans laquelle il se voit jouer un rôle bizarre, souvent triste, mais dont la représentation l'amuse toujours.

Cette existence errante et traversée est l'éducation presque nécessaire du poète comique et satirique ; on ne voit bien les vices et les travers • des hommes , que quand X)n est mêlé familièrement avec eux par les intérêts pénibles de la vie ; c'est le besoin qu'on en a qui force à les connaître.

Du reste , cette expérience des choses n'a manqué ni à Cervantes , soldat à Lépante , prisonnier chez les Maures , ni à Goldsmith , ni à Goldoni , ni à notre Molière lui-même, qui erra long-temps de province en province; enfin , il faut se souvenir que , par une singulière rencontre , tandis que la Norwège, dans la personne d'Holberg, venait visiter la France et l'Italie, Regnard se pré-

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parait, sans s'en douter, à une carrière du même genre, et allait, après beaucoup de courses et d'ayentures , graver son nom encore inconnu sur les rochers de la Laponie.

Après sa dernière excursion , plus longue et plus lointaine que les autres, Holberg revint attendre qu'une chaire fût vacante par la mort d'un professeur , « dont , dit-il naïvement , la vie me paraissait bien longue. » Enfin cet heureux événement arriva ; .mais le sort , qi« voulait mettre d© la comédie dans la vie d'Holberg , l'appela à professer la métaphysique. Cette prétendue métaphysique était la logique barbare des écoles qui n'avait aucun attrait pour l'esprit vif d'Holberg , et son bon sens cultivé par l'expérience, c Aussi , dit-il , à ma nomination , ceux qui me connaissaient un peu particulièrement, présagèrent pour cette science recommandable une fin prochaine , et en cela ils ne se trompaient guère, car j'avoue franchement que je n'ai pas suivi les traces de mes prédécesseurs , et que la métaphysique n'a jamais couru un plus grand danger que sous ma tutelle. Dans le commencement je cachai de mon mieux mes arrière-pensées, et je fis bientôt après mon installation un discours en l'honneur de la métaphysique ; mais ce discours était conçu de sorte que tous ses véritables partisans ne purent l'entendre sans colère, s'imaginant qu'au lieu d'un panégyrique de la inétaphy-

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sique, j'avais prononcé son oraison funèbre. » Holberg alors s'occupa encore une fois de travaux historiques pour lesquels il avait plus de vocation. C'est du sein des recherches , des compilations, des dissertations latines, que sortit son premier écrit poétique. Cet événement le surprit autant que personne : jusques alors il ne s'était senti aucun attrait pour la poésie. Loin de là , elle lui inspirait une sorte de répugnance ; et s'il lisait quelquefois les poètes latins, c'était une violence qu'il se faisait pour s'exercer dans leur langue. < (]'était, dit-il, pour moi comme une potion désagréable qu'on prend , parce que le médecin l'a prescrite. »

Cependant un beau jour, fatigué de cette foule de poèmes de circonstance, d'épithalames , d'épitaphes qui pleuvaient autour de lui, il s'avisa d*essayer aussi d'être poète ; et , pour son coup d'essai , il choisit la sixième satire de Juvénal , la. plus violente , la plus âpre , la plus effirénée de toutes , et la traduisit en vers. Cet homme de qui devait dater la poésie danoise n'en savait pas encore les règles. Un sien ami lui enseigna la partie technique de l'art , et le début de ce novice fut Pierre Pors (Paars), poème héroï- comique, où sont racontées avec une pompe homérique les aventures d'un artisan danois , qui fait une traversée de quelques lieues pour aller voir sa prétendue. La sensation que produisit cette .Odyssée

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burlesque fut prodigieuse : Pierre Pon fut , dans l'espace d'un an et demi , réimprimé trois fois , ce qui n'était encore arrivé à aucun ouvrage danois. Les critiques , l'envie , les tracasseries de tout genre ne manquèrent pas à l'homme qui venait de donner à sa patrie le premier monument littéraire qu'elle pût opposer à l'Angleterre et à la France. Les raconter en détail, ce serait écrire une autre épopée comique plus longue , mais moins amusante que celle d'Holberg.

Il publia ensuite ses Satires au nombre de cinq; puis , dégoûté de la poésie par le déchaînement que sa verve caustique avait soulevé contre lui, il se remit à l'histoire et reprit un travail autrefois commencé sur la constitution ecclésiastique et civile du Danemark et de la Norwège. Mais, au milieu de ses recherches , le génie comique se réveilla en lui dans toute sa plénitude , et il conçut la pensée de donner à son pays un'théatre national. Au bout de trois années (17ââ-â5), ce plan était accompli. Holberg avait fondé à Copenhague, avec l'aide de quelques comédiens français , un théâtre , et y avait fait représenter environ vingt comédies. C'est à elles qu'il doit surtout sa renommée ; je dirai quelque chose des principales.

La première , et l'une des plus célèbres comédies d'Holberg, est le Potier (Tétain politique. Cette pièce , qu'on a tenté plusieurs fois d'intro-

2S0 LITTÊRITURB lUROISI.

duire sur notre théâtre , n'y a jamais réussi. Elle y réussirait moins encore à présent. Le procès de nos mœurs tendra toujours de plus en plus à mettre à ]a portée des classes inférieures , sinon des dernières classes, l'intelligence de la yraie po* litique, c'est-à-dire des intérêts et des besoins du pays. £n ce sens , il n'y a , grâce à Dieu , déjà plus rien de ridicule à ce qu'un ferblantier s'occupe de politique; mais il faut penser qu'Holberg écrivait sous un gouvernement absolu , et que sous un tel gouvernement la politique des particuliers est en eJBfet ridicule, parce que malheureusement elle est inutile.

Le Potier d'éiain est un excellent homme qui n'a d'autres travers que de s'occuper des affaires de l'£urope et de négliger les siennes. Pour le guérir de cette manie , on imagine de lui persuader qu'il est nommé bourgipestre. On peut croire que cette dignité lui tourne la tête. Voici les instructions qu'il donne , à cette occasion , à son valet et à sa femme.

HEHHARIf.

Écoute, Henry!

ttENRT.

Maître !

BOLBlftG. 29t

BKRXAIflV.

Drôle! plus de semblable titre à l'avenir, si je t'appelle, tu répoudras : monsieur! et si quelqu'un demande après moi^ tu diras : Le bourgmestre de Bremenfeld est à la maison.

Faudra-t-il répondre ainsi, que monsieur soil à la maison , ou qu'il n'y soit pas ?

HERHAim.

/ Imbécille ! quand je ne serai pas à la maison, il faudra répondre : Le seigneur bourgmestre de Bremenfeld n'est pas à la maison; ou qaand je ne voudrai pas être à la maison , il faudra répondre : Le bourgmestre ne donne pas audience aiyourd'bui. — (A sa femme.) Ecoute , mon cœur , il faut vite faire du café pour recevoir les dames conseillères qui vont venir te visiter; car nous devons avoir à l'avenir cette réputation , que le bourgmestre de Bremenfeld donne de bons conseils , et sa femme de bon café. J'ai si peur , mon cœur, que vous fassiez c[uelque bévue avant que vous soyez accoutumée à votre nouvelle situation!

— Henry, va vitement cbercher un plateau à thé avec quelques tasses , et que la fille aille acheter du café pour A schellings, on sera toujours à temps de s'en procurer davantage. — Il faut que ce soit

iZl LITTtRATUBK DANOISS.

désormais ane règle pour tous, ma chère, de ne pas parler beaacoap , jusqu'à ce que vous ayez appris à parler un peu proprement. Il ne iant pas non plus être trop timide , mais tous tenir sur tos ergots , et surtout travailler à tous ôter de la tête l'état de potier , et à tous imaginer que tous aTCZ toujours été femme d'un bourgmestre. Le matin , il y aura du thé sur la table pour les étrangers qui pourront Tenir ; le soir, du café, et l'on jouera aux cartes. Il y a un certain jeu qu'on appelle l'hombre, je donnerais tout-à -l'heure 100 écus pour que notre fille , mademoiselle £ugelke , le sût. Vous aurez donc soin de faire attention , quand les autres jouent , afin que tous puissiez l'apprendre. Le matin^ tous resterez au lit jusqu'à neuf heures , neuf heures et demie , car il n*y a que les gens du commun qui se lèTcnt l'été avec le soleil. Mais le dimanche , tous pourrez tous lever un peu plus tôt; comme moi, quand je TOUX prendre médecine. Je tous ferai cadeau d'une jolie tabatière que tous placerez près de tous, quand tous jouerez aux cartes. Quand quelqu'un boira à TOtre santé, tous ne direz pas merci, mais très-humble serviteur (l). Quamà tous bâillerez, TOUS ne mettrez pas la main dcTant TOtre bouche , car ce n'est pas l'u^ge parmi les gens comme il faut ; enfin , quand tous serez en corn-

(i) Ceci esl en français.

HOLBBRG. ZB9

pagnie , il ne faudra pas faire tant la sacrée, mais mettre nn peu l'honnêteté de côté.... Ahlj'ou-^ i^iais quelque chose...,. Vous aurez un chien bichon que TOUS aimerez comme votre 611e , car cela est encore comme il faut; la femme de notre Toisin Arianke a unjoli petit chien qu'elle pourra nous prêter, en attendant que nous nous en soyons procuré un. -Vous donnerez à votre chien un nom français, que je me charge de trouver, quand j'aurai le loisir d'y réfléchir à mon aise. Vous mettrez souvent votre chien sur vos genoux, et vous le baiserez au moins dix fois quand il y aura des étrangers.

Mais bientôt le nouveau bourgmestre commence à sentir les inconvéniens de la puissance et les difficultés de la politique : harassé par les discours contraires de deux avocats qui lui ont cité Justinien et Grotius , il reçoit , de la part du syndic , une énorme liasse de papiers sur lesquels on lui demande son avis. Après avoir vainement cherché à s'y reconnaître, il s'écrie : Il n'est pas si facile d'être bourgmestre que je croyais, Henry! — J'ai là différentes choses à examiner , où le diable ne se reconnaîtrait pas. (Il commence à écrire, se le-ve , essuie la sueur de son front , s'assied de nouveau, et efface ce qu'il avait écrit précédemment.)f — Henry !

2S4 LITTÊRAtUEE DANOISB.

HENar.

Seigneur bourgmestre !

HERHAim.

Quel tapage tu fais! Pourquoi ne te tiens-tu pas tranquille ?

^ HEIfRT.

Je ne bouge pas , seigneur bourgmestre!

HERVÂinf.

( Il se lève de nouveau , essuie encore la sueur de son front , jette sa perruque sur le plancher pour mieux méditer la tête nue , se promène , marche sur sa perruque, la jette de côté , et se met de nouTcau à écrire. ) — Henry !

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