HÉLÈNE
F-aataAnagorie classico-romantique , intermède pour la raite d«
Faust, par Goethe.
Le Faust que nous connaissons , ne forme , dans la pensée de Goethe, que le premier fragment d'une trilogie que nous pouvons encore espérer de voir paraître tout entière (1) ; la production extraordinaire dont je vais parler n'est point destinée à entrer dans le corps de l'ouvrage : ce n'est pas une scène du drame , c'est un intermède fait ^our être placé entre la seconde et la troisième parties. Par son étendue, par son sujet, sans lien immédiat avec ce que nous possédons de Faust , Hélène se présente comme un ouvrage à part.
Goethe a pu le détacher de l'ensemble, pour le
■ (f ) X*a tnitede Faust ^{ent de ptrttttfe dani les ceurret pottbunxM «If Goilba. Nota de iS33.
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faire paiçi^tre isolément, et nous pourrons ainsi le considérer en lui-môme , en ne nous dissimulant pas cependant qu'une partie de l'obscurité qu'il peut présenter doit tenir à ce mode de^^ublicalion. Cet étonnant ouvrage, jeté ainsi dans le monde , sans préambule , sans explications , peut sembler au premier coup-d'œil une poétique énigme. Goethe ne craint point que ces productions fassent cette impression sur son public ; il se plait à Tenchainer à la fois et par ce qu'il lui montre , et par ce qu'il lui laisse deviner. Bien difiarent de ces auteurs qui font avec 'grand soiu l'histoire de leur inspiration et le commentaire de leurs écrits, Goethe se plait à dédaigner de» éclaircissemens quelquefois utiles. Il se sent asses riche en inspirations poétiques pour renoncer à l'honneur de quelques-unes ; il compte assez sur les beautés qu'il offre à l'admiration , pour être bien sûr. que quelques mystères ne la décourageront pas. Il y a de c^s mystères dans Hélène , mais il me parait qu'on peut saisir la pensée gé^ nérale , et que cette pensée est grande.
La tradition consignée dans la vieille histoire de Faust , et suivie par les joueurs de marionnettes , qui en sont encore en possession au delà du Rhin r fournissait à Goethe le moyen de faire paraître Hélène dans ce tableau où. on ne s'attend peut-être pas à la rencontrer. Cette tradition rapporte que , sur la demande de Faust , Méphisto-
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phélès évoqua pour lui la belle Hélène ée IVoye, que Faust aima ce fautôme, et qu'il en eut un fils. Voilà la donnée primitive ; voyons maintenant ce que Goêibe en a fait.
Quand on arrive à un de ses ouvrages /il £aut toujours mettre de côté toute idée qu^on aurait pu se former à l'avance , de la manière dont le sujet serait traité par lui^ tant l'originalité de ses conceptions les rend toujours inattendues; la route vulgaire est la seule où on puisse être sûr de ne pas le rencontrer, il ne faut s'étonner de le trouver sur aucune autre.
J'ai établi , à propos de son théâtre, que, dans tout ce qu'il a fait, il a mis lui et son temps. Ainsi dans Goetz , on sent le retour de son imagination et des imaginations contemporaines en Allemagne vers le' moyen âge ; dans Faust, la lutte de son esprit, comme de son siècle entre l'enthousiasme et l'ironie , entre Tinaccessible idéal et l'intolérable réalité. Cette nouvelle composition semble avoir été occasionnée par une préoccupation, qui, depuis plusieurs années, est commune à beaucoup d'esprits, et n'a pas été étrangère au sien ; la contemplation des diverses phases de l'imagination et de l'âme humaine , et celle des diverses poésies qui en ont %té le résultat et l'expression ; dans le cadre fantastique d'Hélène , il semble avoir voulu représenter symboliquement, et sous le point de vue poétique^
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rantiquilé, le moyen âge et le temps pséseai. Mais ce symbole n'est point, Dieu soit loué , une allégorie exacte ^t glacée, qui puisse d'un bout à l'autre se traduire en un système d'histoire ou de critique.
On entrevoit çà et là l'idée de l'auteur, mais on oublie souvent, et lui-même se plaît à l'oublier,, entraîné par la poésie des détails et la vie de l'ensemble. 11 ne faut done se servir de Vex{4icatioa que je hasarde, que comme d'une indication générale , et non comme d'une solution complète. C'est un faible jour qui éclaire ce beau labyrinthe , mais qui deviendrait une clarté trompeuse , 61 on croyait pouvoir , par son moyen , en reconnaître tous les points et en bannir toutes les ombres. Cela posé , je vais donner l'analyse la plus exacte qu'il me sera possible de cette production extraordinaire. Je ne m'interromperai point pour louer ou blâmer des détails. Dans un pareil ouvrage, c'est l'effet du tout sur le lecteur qui doit être la mesure de son jugement. D'ailleurs il ne faut pas oublier le titre de Goethe ; c'est ici une apparition de fantômes. C'est un songe; un songe no se discute pas , il se raconte.
Nous sommes devant le palais de Ménélas ; Hélène paraît, suivie d'un chœur de jeunes Troyennes captives, encore tout enivrée du balancemeut, des vagues qui l'ont ramenée de Troye. On dj^ait le commencement d'une tragédie antique. Hélenp,
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dans ime suite dlambes majestueux, salue la maison deTyndare , et apprend au chœur que Menélas lui a ordonné de le devancer dans le palais , et de faire tous les apprêts d'un sacrifice, mais qu'il lui a caché le nom de la victime. On croirait entendre le langag^e calme et serein de Sophocle, n'était quelque chose de languissant, vaguement répandu sur tous les discours d'Hélène, qui paraît sentir et se souvenir comme une ombre. Pour les jeunes filles du chœur, créatures légères et mobiles, leur caractère est, depuis le commencement jusqu'à la fin, la vivacité, la faiblesse et la^râce. £lles ne partagent point les terreurs confuses qu'éprouve Hélène au moment de rentrer dans son palais ; elles sont tout entières à la joie d'exister , d'avoir échappé à la destruction de leur patrie. Mais Hélène ressort bientôt épouvantée, elle a vu assise à terre , prés des cendres tièdes du foyer éteint, une grande femme voilée, qui n'a répondu aux ordres et aux menaces de sa reine, qu'en étendant la main droite , et en lui faisant signe de s'éloigner. Hélène a youlu entrer dans la chambre nuptiale ; mais cette grande et maigre figure , à l'œil creux, au regard terne et sanglant, s'est levée devant elle et l'a empêché d'avancer. L'horrible Phorkyas paraît bientôt elle-même sur le seuil du palais. Les Troyennes , dans la confiance de la jeunesse et de la beauté, accablent d'outrages cet être hideux. Phorkyas les gourmande énergique-
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ment à son tonr par des reproches amers , et captive Hélène par d'adroites paroles. Ici la lai* dear intelligente est opposée à la grâce irréfléchie. Mais , dans Taltercation du chœur et de Phorkyas, des noms sinistres ont été prononcés; les fantômes de FErèbe, évoqués dans leurs injures, troublent la pensée vacillante d'Hélène ; elle se sent entraînée par eux vers les profondeurs de TOreus : t Est-ce un souvenir ? dit-elle , est-ce un rêve, ce qui s'empare de moi? ai-jebien été tout cela ?le suis-je maintenant ? le serai-je à l'avenir ? Cette beauté fatale qui trouble les villes ?....» Dans ce doute d'elle-même , dans ce sentiment obscur de son existencefantastique^ elle s'adresse à Phorkyas pour rassembler ses souvenirs. Celle-ci achève de la confondre en lui parlant d'elle-même comme d'un être fabuleuil c On raconte, lui dit-elle^ que, double image, onite vit à la fois dans Ilion et en Egypte. » Enfin , ce souvenir en souvenir, elle en vient à lui rappelei, que chez les morts, elle a aimé Achille, c Fantôme I dit Hélène, je m'unis alors à un fantôme ; c'était donc un rêve, les mots eux* mêmes le disent. Je m'éblouis , et deviens aussi pour moi un fantôme. >' Elle s'évanouit, et on s'aperçoit avec elle ^ en frémissant, qu'elle n'est qu'une ombre.
Quand Hélène revient à la vie encore épuisée de cet évanouissement » Phorkyas lui porte un coup terrible» en lui apprenant qu'elle-même est
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la victime inconnue que Ménélas destine au sacrifice* Les captives doivent aussi finir leurs jour» dans un honteux supplice. Consternées de ce danger pressant et inattendu , elles n'outragent plus Phorkyas, mais lui demandent de les sauver; elle les raille , et fait froidement apprêter le sacrifice. Les malheureuses croient déjà sentir la main du bourreau et le lacet de mort serrer leur col délicat; elles redoublent leurs prières; Hélène y joint les siennes , et Phorkyas commence une longue histoire.
Pendant Fabsence d'Hélène , un peuple de race cimmerienne s'est établi dans les montagnes , au nord de Sparte , du côté des sources de FEurotas. Us y ont bâti un château inaccessible , et de là oppriment le pays à volonté. Leur chef est brave et loyal. £n un mot c'est un chevalier. A la des cription que Phorkyas fait de son château » c'est un castel féodal, et on entrevoit le moyen âge vivant derrière ce songe de l'antiquité. Phorkyas étonne les jeunes ombres troyennes , qui croyent vivre , en leur parlant des mœurs de ces hommes. Elle étourdit leur imagination de pilastres , d'arceaux , d'ogives ) d*aigles , de lions , de panaches , de tous les caprices de l'architecture gothique , de toutes les formes bizarres du blason , et leur inspire un vif désir de ce monde inconnu* Dans ce moment , des trompettes se font entendre : c'est la mort qui approche ; Hélène, se décide à la
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fuir. Aussitôt un brouillard se répand sur la soène , et enreloppe le chœur , qui s'écrie :
> Ëh quoi ! eh quoi ! mes sœurs. Regardez autour de vous f n'était-ce pas un jour serein! Le brouillard s'élève en longues traînées au dessus des flots sacrés de l'Ëurotas. Déjà ses aimables bords couronnés de roseaux se sont dérobés à nos regards ; et les cygnes libres, gracieux et fiers , qui se plaisent à glisser sur ses eaux, à s'y jouer de concert , hclas ! je ne les vois plus.
» Cependant ^ cependant, j'enteiids de loin retentir leur sourde voix , ces chants qui annoncent la mort. Oh ! qu'au lieu de la délivrance promise , lear chant ne soit pas pour nous aussi un chant de mort.
a Malheur à nous, semblable^ à ces. beaux cygnes par notre col hlanc et long comme le leur ! Malheur à notre reine , à qui un cygne donna le jour ! Malheur ! malheur !
> Déjà tout autour de nous se couvre de brouillards* Ifous ne nous voyons plus les unes les autres. Que se passe-t>il ? Marchons- nous , ou frappons-nous la terre du pied sans avancer , flottantes et immobiles ?... .
> N'aperçois-tu rien ? Hermès ne plane -t-il pas devant nous , et ne vois-tu pas briller son sceptre d'or qui nons réclame , qui nous ordonne de re-
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toiiroQr yers les espaces tristes et sombres, plein» d'insaisissables fantômes^ les espaces si rempKs el si éternellement vides des enfers ? * .
Après ce chœur , le nuage se dissipe ^ et laisse. Toir la cour intérieure d'nn château féodal , entouré des constructions fantasques du moyen âge. De jeunes pages , d'une beauté ravissante , apportent des tapis , des coussins , et dressent un trône sous une tente. Hélène y monte, le chœur se range au pied , et Faust paraît revêtu de la parure d'un chevalier , au milieu d'un cortège brillant. Hélène ouvre une oreille charmée au langage nouveau pour elle de la courtoisie moderne , Faust amène à ses pieds un captif enchaîné , et lui demande de prononcer sur son sort. C'est Lyncée ; placé sur une tour du château , il devait avertir de ce qui s'approchait, et a négligé d'annoncer l'arrivée d'Hélène. Lyncée rivalise de galanterie avec son maître. £bloui par la beauté d'Hélène , il a oublié de donner le signal de son approche. Hélène pardonne , et Faust lui adresse ces paroles gracieuses :
< Ainsi ta présence fait des rebelles de mes plus fidèles sujets , et expose la sécurité de mes remparts. Je crains déjà que mon armée n'obéisse à ta beauté triomphante, à toa iuvinciblie. charme. Que me reste-t-il à faire , que de me donner à toi , moi-même et tout ce que j'ai rêvé m'appartenir ? Laisse-moi, à tes pieds , libre et fidèle , te reconnaître pour ma souveraine maîtresse » toi à
qui il suffit de te montrer poar subjuguer et pour régner. »
Pais il lui déclare qu'elle est reine de tout ce qu'il possède , et lui demande à genoux de partager ce pouvoir avec lui , qui veut la servir , Fadorer , la défendre. Hélène , au milieu de son ravissemeut , s'étonne du nouveau langage qu'elle a entendu ; car Lyncée a parlé en vers riraés.
«Pourquoi, dit-elle, le langage de cet homme » a-t-il retenti si étrange , étrange et gracieux ce-
> pendant ? un son semble se marier à un autre,
> et quand un mot a résonné daniï notre oreille ,
> un autre mot vient le caresser. * Alors Faust lui apprend ou plutôt lui laisse trouver l'art magique des vers. « Gomment faire , lui dit-elle , pour parler ce beau langage ?» — « Cela est facile , répond « Faust , il faut qu'il vienne du cœur :
Qnand il est iaoDdé des désirs les plus doux. Il demande quelqu^un...
Pour jouir avec nous.