GOETHE. 3 S
pos, il fait un tableau de l'enfance de Mercure, comme un adieu à la mythologie , qui en résume les traits principaux. Bientôt le jeune Ëuphorion s'avance avec ses parens, dansant et bondissant. Ce ne sont plus les iambes graves et mesurés du dialogue qui ouvraient le drame, depuis ce temps nous avons fait bien du chemin ; ce ne sont pas même les rimes mollement balancées qui plus tard exprimaient la galanterie amoureuse : C'est l'entraînement d'un mètre tout lyrique, pour exprimer le désordre d'une impétuosité sans limite. Ëuphorion traîne à la danse les jeunes filles du chœur; mais il ne se laisse pas arrêter à celles qui tentent de l'enchaîner; il se précipite à la poursuite de celles qui voudraient lui résister. Il apporte dans ses bras la plus rebelle. « C'est mon bonheur, c'est » ma volupté, dit-il, de baiser une bouche qui se
> détourne , de manifester ainsi ma volonté et ma
> force.» Mais sa proie lui échappe ; elle s'enflamme dans ses bras, en lui disant : « suis-moi , » et s'évanouit dans les airs. Alors il s'élance dérocher en rocher. « Toujours plus haut je veux m'élever; » toujours plus loin je veux porter mon regard, » Ici vient se placer une allusion évidente à la guerre de la Grèce : « je sais où je suis, dans la » terre de Pélops, » s'écrie-t-il, puis il parle de combats à mort, d'une guerre de délivrance, et ses discours respirent l'ardeur belliqueuse la plus emportée : « Entenilez-vous les tonnerres sur les
§4 LITTÉBATIIftB JJ^IXiROI^.
p flolfl et ceux que les vallées reuvoieiit auc yallées? » dans la poussière , sur les vagues , armées contre » armées, on se presse, on s'écrase, on soufire , ou p meurt.. £t moi, dit- il, les regarder de loin ! Non, p je vais partager leurs maux... Mais que vois-je? » Des ai]es me sont données ; elles se déploient. 9 Là-bas! là-bas ! Il le faut , il le faut! J'y vole... ? Il se lance dans les airs; un moment ses vétemens le soutiennent, sa tête rayonne, une traînée de lumière le suit ; le chœur s'écrie: « Icare ! Icare ! » douleur ! Il tombe aux pieds de ses parens. Le corps disparaît ; Fauréolç remonte au ciel ; il ne reste de lui que son manteau et sa lyre. Le chœur fait entendre un chant funèbre , dans lequel il est impossible de ne pas reconnaître que le caractère et la destinée de Byron était prései^s à l'âme de Goethe, quand il créait Euphorion»
Hélène , en embrassant Faust , disparait aussi , et ne lui laisse que ses vétemens et son voile : elle est rendue à Proserpine. Phorkyas conseille à Faust de conserver l'habit d'Hélène, qui doit l'en-^ lever au dessus de ^out ce qui est vulgaire. Ces vétemens se résolvent en nuages, entourent Faust, et l'emportent à travers les airs. Les jeunes filles du chœur ne retournent point dans l'enfer; elles se confondent avec les élémens et chantent leur métamorphose dans un fort beau chœur où les forces de la nature semblent représentées comme restant seules après toutes les transformations de
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l'âmë lin<ùaine , qu'a ôxpritiièes jusque- là cette aorte de drame symbolique. La dernière partie du ehœnr , qui est la peinture d'une bacchanale , ter-' mine par une sorte de vertige cette suite de ta^ bleaux fantastiques. Enfin , p<hir àcheyer de con* fondre Timagination , Phorkyas descend du Cotburne, dépose son masque. et son yoile, et pa-^ tadt sous les traits de Méphistopbélès.
Dèslors, le mystère s'explique. Tout ce qui vient de se passer, l'existence d'Hélène , la naissance , la mortd'£uphorion,étaitun encbantement. Méphistopbélès a joué avec des fantômes, et en a amusé Faust. Le poète ne nous l'a pas dit ; il nous a laissés dans l'illusion, nous faisant soupçonner le prestige f mais ne nous en avertissant qu'après qu'il est évanoui.
Tandis que cette fantasmagorie amusait notref imagination , n'y a«t-il pas eu un autre spectacle pour notre esprit ?
Notre vision n'a-t-elle pas commencé dans la paisible et belle antiquité ? N'avons-nous pas été emportés dans un brouillard au sein de la chevalerie et du moyen âge ? Et enfin n'était-ce pas i^ symbole de la poésie de ce temps , que cet Icarer personnifié dans le génie de Lord Byron, à qui la terre ne peut suffire, qui ne peut atteindre le ciel et se précipite en voulant s'élancer? Ce singuJiei' ouvrage commence dans un monde fantastique ^ dans un temps reculé, et, traversant les âges ^
s 6 LiTTÉaATVRK ALLBIÂIIDK.
vient finir tout près de nous par des allusions à un poète que nous avons connu , a une guerre qui dure encore : ce sont quarante siècles qu'on rére sans sortir d^un nuage. Peut-être y a-t-il.un inconvénient attaché à toute allégorie dans les arts ; peut-être y ena-t-il un plus grand à prendre Fart mên^e pour objet de l'art. Mais il faut songer que ceci est un jeu de la poésie, un intermède magique, enfin un songe en beaux vers, pour lequel il y aurait de l'injustice à se montrer sévère si , à travers une foule d'images gracieuses et frappantes» on entrevoit de grandes pensées.
Enfin tout autre sentiment que celui de l'admiration cesse , quand on songe qu'au bout d'une carrière si glorieusement remplie , et qu'on pouvait croire achevée, l'illustre vieillard de Weimar a su produire , après un si grand nombre de chefs-d'œuvres, un ouvrage si différent de ses autres ouvrages , où se trouvent tant de jeunesse d'imagination , tant de finesse d'aperçus , tant d'énergie de langage , et que lui seul enfin pouvait avoir la hardiesse de concevoir et d*exécuter.
MlBTâli If
NÉCROLOGIE DE GOEfHE (1832).
C'est un sentiment profondément douloureux que celui dont nous sommes saisis en apprenant qu'un g^and homme vient de mourir. Nul ne peut toir sans tristesse une belle yie s'éteindre, un beau génie disparaître. Elles sont si rares les destinées qui s'accomplissent; il faut souvent tant de siècles pour réparer cette minute où un être privilégié quitte la terre 1 Notre temps a déjà fait bien des pertes; la mort a cruellement éclairci le premier rang des générations contemporaines : qui rempla^^ cera ceux qui sont tombés? qui remplacerait ceux qui restent ? quel grand nom littéraire survivrait à Chateaubriand? Au milieu de nos agitations souvent mesquines, des promesses qui trompent, des espérances qui avortent , des petitesses qui nous gagnent , c'était un spectacle fait pour consolei* l'âme et la reposer, que la carrière de ce mortel extraordinaire qui avait vu trois âges d'homme depuis que sa renommée avait commencé ! qui, seul héritier du grand siècle de l'Allemagne, représentait par sa gloire l'illustration littéraire dé son pays. Cette carrière tst tci'minée : Goethe vient dé mourirt
3S * LITTiAATVEB ALLXHAHDB.
Il est peu d'hommes célèbres dont la biographie soit aussi dénuée d'incidens remarquables ; Goethe a passé soixante ans de sa vie , dans une yille de dix mille âmes. Son voyage d'Italie est à peu près le seul événement qui ait interrompu cette pai^ble existence. 11 n'est jamais allé ni à Vienne , ni à Londres, nia Paris. Une situation douce, élevée et fixe , a soustrait sa vie aux orages qui tourmentent si souvent celle de l'homme de lettres. La vraie biographie de Goethe , ce serait l'histoire de son esprit; ce qu'il faudrait savoir et raconîer, ce sont les vicissitudes et les phases de sa vie intérieure: car nul homme n'a plus vécu au-dedans , nul n'a tenu plus constamment ouvertes toutes les portes de son entendement. De quel système n'a-t-il pas essayé? quelle idée n'a-t-il pas accueillie d'abord pour l'éprouver? On a publié dernièrement, dans l'édition complète de ses œuvres , une espèce de journal dans lequel sont indiquées ses lectures et ses impressions de chaque jour durant plusieurs années. Quand Goethe n'eût pas écrit une ligne de ses ouvrages , ces notes jetées sans but , suffiraient pour attester un mouvement merveilleux de la pensée ; et cet homme , d'un esprit si vaste et si libre, fut en même temps un admirable artiste. L'alliance si rare de l'inspiration et de la réflexion, ce fut là le caractère , et , si l'on peut le dire , le prodige de son génie. '
Il y a soixante ans, environ, Goethe publiait
GOSTHB. 39
Weriher, écriyait Gaetjs de Berlichingen et méditait Faust, Goethe était alor^ en proie aux sentimens qui passionnaient la jeunesse allemande. (Tétait le temps de cette génération ardente et mélancolique qui se nourrissait de Klopstock, de Bûrger et dToung ; qui dansait autour du chêne teutonîque en l'honneur d'Odin, rêvait le moyen âge et admirait le suicide. Goethe n'échappa point à la con* tagion , mais le sentiment de Tart , si profond en luif tourjia tout en poésie; au lieu de s'épuiser en élégies sur le moyen âge. il le peignit dans Goetz; au lieu de se tuer, il écrivit Werther. Enfin le ma* laise qui tourmentait les âmes dans cette ^HeiD^gne qui se cherchait encore, le besoin de croire , le désespoir de doute dont son temps était travaillé comme le nôtre, au lieu d'accabler sentaient l'éle* vèrent à la plus grande hauteur ; ils lui inspirèrent Faust.
Dès lors Goethe entra dans une voie difierente , et il y entra , lui » comme un homme nouveau. S'étant ainsi guéri de ses agitations en les exprimant , Goethe ne tendit plus qu'à s'élever au desssus des orages de la vie dans les calmes régions, de l'idéal. Cet homme , qui avait senti et peint avec tant d'énergie l'amertune de la tristesse et les plua profonds ébranlemens de la passion , prit en dédain Jes tristesses et les passions humaines , il ne les admit plus dans ses compositions , que tempé-^
4tf ÙTTtiUtviX ALtKHAlIlIBJ
ihéesptif Fart» refaaaMées par la poésie, et gènè^ falisées par l'abstraction. Amonreox de la forme , il en poussa la perfection jusqu'au dernier deg^é du raffinements
Ce point de rue^ que durent faire prévaloir en-^ tùre dans l'esprit de Goethe l'étude et le spectaèle de l'antiquité, ce point de yne produisit Iphigénie et le Tasse. Égmoni me semble une heutueuse transition de sa première manière à sa se-* cônde.
Méprisant de plus en plus ce qui pouvait sem'' bler Tulgaire , il se plut dès lors presque exclusif Tementdans des combinaisons élevées et ingénieuses, mais toujours inattendues^ dans des voies iieuves et détournées. Wilheni Meister, chefd'œuvre de style et d'originalité, appartient à cette classe d'ouvi'ages, dont la- finesse n'est pas goûtée de tout le monde, mais ne l'est à demi de personne.
Depuis ce moment, presque toutes*ses conceptions furent des essaie et souvent des découvertes, llevétant sans cesse et comme à plaisir de nouvelles formes ^ il parut se jouer de seè admirateurs et de lui-même ; mais je crois qu'il était moins bccupé de la foule que de son but, qu'il songeait inoins à éblouir le public pitr des prestiges de dextérité^ qu'à tenter pour son compte toutes les expériences dont pouvait s'aviser l'infatigable curiosité de sbn talent.
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Uactivité de son esprit le poussa aussi dans le champ des sciences naturelles. Goethe, comme ratteste son curieux ouvrage sur les métamorphoses des plantes^ avait devancé , à plusieurs égards, des systèmes qui sont devenus célèbres. Ses théories sar la lumière , contestées en France , mais admi*rées en Allemagne , fussent-elles erronées , attesteraient encore l'étendue de cette grande intelligence. ♦
Les prodigieux bouleversemens de l'époque n'ont laissé presque aucune trace dans les écrits de Goethe. Cet homme, qui comprenait tout, n'aimait à se prononcer sur rien. L'impartialité , l'indépendance de l'esprit , étaient chez lui un be^ soin et un système. Le monde idéal dans lequel il l'était réfugié n'avait rien à faire avec les terribles réalités de la révolution française , et cette révolution ne figure guère dans ses œuvres que pour encadrer les scènes naïves d'Hermann et Dorothée.
Une belle et douce période de la vie de Goethe, ce fut celle de son amitié avec l'autre grand poète de rAllemagne , avec Schiller. Ces deux hommes, aussi dififérens de talent que de caractère, que rapprochaient une généreuse amitié et un sincère amour de Tart, avaient prise l'un sur l'autre, par l'opposition même de leurs nobles natures. Goethe aimait la fougue du génie de Schiller; Schiller avait un profond respect pour la sérénité puis-
4i LITTÉaATSKB ALiEMAND£.
Mnte de l'âme de Ôoêthe. Ils se tempéraient mu'* tuellement, et chacun savait apprécier dans Tauii^e des qualités différente! des siennes; rien n'était plus touchant que leui's rapports. L'âme de Schiller, expa^nsive et ardente,, irritable cft souvent malade, avait besoin de tendres ménagemens; Goethe la soignait avec l'adresse la plus aimable^ Part le plus délicat. Quel beau moment que celui où Herder et Wieland vivaient encore, où Goethe et Schiller passaient ensemble leur vie , agitant des questions littéraires, se communiquant de^ plans d'ouvra^ges ou des sujets de ballade. Weimsrr ressemblait à une petite cour d'Italie au seizième âiècle. Où a peine à croire que cette sorte d'exis- 4eitce put se rencontrer quelque part dans les dernières années du dix-huitième siècle, entre la Convention et l'Empire.-
Puis la mort vint détruire cette association brillante: en quelques années, Goethe perdit successivement s^ trois illustres amis; il demeura seul.- Il comraenç'ait à vieillie ; le temps des grandes èréatîons était passé ; le loilg spectacle des choses humaines , l'analyse coristante de tous les sentiinens et de toutes les idées , en étendant sa pensée, Avaient fini par modéi'er son imagination. Dans la pleine possession d'urie intelligence qui s'était exercée en tous sens ,.i1 se livrait an plaisir supétrieur d'uiie contemplation désintéressée ; et , pai' idoitlent, se soutenant qu'il était grand pdèter^
«eET«E. 4 s
il retrouTait la fraieheur de ses premières inspira- ^ons. C'est ainsi que plus tard encore » rajeuni , dit-on , à soixante-quinze ans , par un sentiment exalté , il publia^'sous le titre de Divan > un recueil de poésies qui respirent par interyallé& toute la passion et toute la grâce de l'Orient.
Ce qu il y avait de merveilleux dans Goethe , c'était une immense activité et un grand calme. Rien ne lui était indifférent , et rien ne le troublait. TQujoursau courant de ce qui se faisait dans les arts , dans les sciences , dans les lettres , sur tous les points de TEurope, il prenait vivement part à tous les efforts de l'esprit humain. Il avait voulu connaître les affaires , et il avait été ministre de son petit état. Pendant plusieurs années , il avait dirigé le théâtre de Weimar avec un zèle ardent , qui s'étendait aux plus minutieux détails. Il fut l'un des premiers à appeler l'attention de ses compatriotes sur cette école allemande de peinture, qui ne doit rien à l'Italie. Bans les derniers temps de sa vie, il étail surtout préoccupé de la France; il suivait le mouvement de nos idées ; sa sagacité avait prévu qu'il nous conduirait à des tentatires bizarres de rénovation religieuse.
L'apparition d'un talent qui s'élevait était pour Goethe une joie véritable; il l'étudiait avec un intérêt ffai était presque de la tendresse. Quel empressement il mit à faire connaître et comprendre
44 LmtRâTVïS AUSIAHDE.
Manzoni ! L'éclat soudain que jeta Lord Byron eût pu lui déplaire : presque au terme de sa carrière , il voyait un jeune rival attirer l'attention , et disputer les applaudissemens de TËurope. Son admiration et sa sympathie furent sans réserve , et je n'sû pas entendu sans attendrissement Goethe parler de Byron , plusieurs années après sa mort , avec un enthousiasme digne de tous deux.
Au milieu de tant d'excitations , qui venaient l'assaillir de tous les points du monde intellectuel , l'effort constant de Goethe était de maintenir l'équilibre entre ses facultés : il voulait tout recevoir^ mais tout dominer. De là , qaejque chose de contenu , qui , au premier moment , donnait de la froideur à ses manières. Lorsqu'il se livrait un peu , son abandon , pour être mesuré , n'en avait que plus de charmes. La vie était pour Goethe coibme un concert harmonieux d'idées et de sentimens , qu'il gouvernait en chef d'orchestre habile , et qu'il se plaisait à écouter retentir dans les profondeurs de son âme.
Cette attention à veiller sur lui-même ne l'abandonnait jamais, surtout vers la fin de sa vie ; sentant le besoin de ménager ses forces , il se tenait en garde contre toute agitation extraordinaire. S'il s'animait en parlant , si seulement il prenait à la conversation un intérêt trop vif, on le voyait «'arrêter , disparaître un moment , puis revenir quand le danger de l'émotion était passé.
COBTBS. 4S
Egoisme , dira-t-on ; comme si l'emportement de la passion était bien désintéressé. A cela , je réponds : Goethe a sympathisé avec ce qu'il y a eu de bon dans son temps et dans tous les temps , et il était adoré de ceux qui l'approchaient.
On Ta juger , par le trait suivant » si Goethe était capal)le de prendre part aux douleurs même qui lui étaient le plus étrangères.
Pendant son voyage d'Italie , il recherchait avec soin tout ce qu'il pouvait recueillir sur Cagliostro , dont la destinée aventureuse Tavait frappé. Dans un village de Sicile, le hasard lui fit rencontrer la mère de ce personnage célèbre ; c'était une simple paysanne , qui ne savait pas ce qu'était devenu son fih , son cher Balsamo , dont la fin fut en efiet assez mystérieuse. Goethe , pour lui éviter un vif chagrin , lui dit que ce fils vivait , qu'il était en Allemagne et fort heureux. « Mais il ne m'écrit point », dit-elle. « 11 vous écrira , » répondit Goethe. £n efiet , depuis ce moment , la bonne Sicilienne reçut chaque année une lettre de Balsamo , et Goethe ne cessa cette pieuse correspondance qu'à la mort de cette femme.
U faut l'avoir vu dans l'intérieur de sa maison , au milieu de sa famille, entre son fils, dont la perte pensa lai coûter la vie ; sa belle-fille , l'une des personnes les plus distinguées de l'Allemagne; ses deux petits-enfans, qui jouaient autour de lui
et avec lui. Là, environné d'objets d'art, de bustes ,
4« LITTÊEATURB ALLEXAITOE*
de plâtres, de g^avores, aa centre d'ime espèce de musée , il jouissait de la vie arec sérénité. Quand il voulait se recueillir , il se réfugiait dans une petite maison attenante au parc du grand-duc , où il passait plusieurs jours , plongé dans l'étude comme un jeune homme , et ne voyait personne. On peut croire que ces petits déplàcemens , comme' tous les incidens de la vie du grand homme »
étaient la nouvelle de Weimar : Weimar vivait de la vie de Goethe. Il y a quelque années , oa craignit ce qui vient ^ d'arriver : les médecins avaient condamné l'illustre malade , une crise heu* reuse le sauva : ce fut le soir qu'on apprit cette nouvelle , et une demi-heure après la ville était illuminée.
La mort de Goethe va hien à sa vie. Lui-même n'eût pu choisir un dénouement qui convint mieu3i: à ce heau poème. Il a expiré sans douleur , il s'est paisiblement éteint dans sa vieillesse , il ne s'est pas senti mourir. Sa dernière heure l'a trouvé occupé de l'avenir et rêvant le printemps.
Par une coïncidence étrange et touchante, Goetx de Berlichingen meurt aussi quand les bourgeons verdissent et que tout espère. Goethe , au début de sa carrière, plaçait ces mots dans la bouche de^ son héros. Il n'imaginait pas que ses lèvres mourantes les balbutieraient, et que, pour pre* mière révélation , sa muse lui dictait ses paroles suprêmes. Goethe aussi est le dernier représentant
d*an siècle qui descend avec lui dans la tombe. Le cheyalier à la main de fer gémissait , en expirant , sur la société du moyen âge ; il sVffligeait de voir Tâge de 1^ 1*qsô remplacer Fâge de la loyauté et de la force. Ce siècle , qu'il redoutait f a été le seizième siècle , le siècle de la réforme ; de lui date la civilisation nouvelle pour l'Allemagne et pour l'Europe. Goethe , au contraire , jusqu'à son dernier moment , s'est réjoui de la marche progressive des idées ; il a eu conjQiance en l'avenir du genre humain. Après lui , comme après Goetz , tin nouveau siècle commence pour l'Europe. L'Allemagne entre dans des voies inconnues; où la conduiront-elles? Le dix-neuvième siècle aurait-il soft Luther ou son GharlesM Quint ?
48 tnrtRATDll AJLLBlAirDI.
TIEGK.
Sur quelques personnages ï'iQamlet*
Parmi les hoitimes dont s'honore la littératare allemande , Tieck est certainement un des moins connus en France , et iin de ceux qui seraient le plus dignes de l'être. Après le nom de Goethe , que l'admiration universelle élève au-dessus de tous les noms contemporains , aucun nom ne rapr pelle , dans ce pays , des succès plus nombreux et des talens plus variés. Ses nouvelles sont , pour la plupart , des chefs- d 'œuvres dans l'art de raconter ; ses comédies offrent un mélange original de plaisanterie et d'imagination , de verve bouffonne et de grâce poétique; un peu vagues peutêtre , et quelquefois un peu obscures à force d'être rêveuses , ses poésies plaisent par un aimable laisser-aller de sentimens et d'harmonie. Au don d'une imagination tour à tour fine et hardie,
TtBCK. é9
tAïllense et mélancolique , Tieck unit un talent remarquable pour la critique littéraire , .dont on peut dire qu'il tient en ce moment le sceptre en Allemagne. Nous nous proposons de donner une idée de cette critique , en extrayant quelques fragmens des Dramaiurgische Blœtter ( feuilles dramatiques) , recueil composé en grande partie d'articles consacrés aux représentations du théâtre de Dresde. Ce recueil comprend aussi différons morceaux sur le théâtre allemand en géné^ rai, et des jugemens sur la scène anglaise, fruit d'un Toyage de Tieck eu Angleterre. Nous détacherons de préférence de cette intéressante collection , ce qui concerne les ouvrages de Shakes^ peare. Grâce aux excellentes traductions de M. A.-W. de Schlegel , les Allemands peuyent Toir jouer sur leur théâtre , et dans leur Idngue, les ouvrages du poète anglais. Pour ceux qui ont eu plaisir de voir représenter à Paris plusieurs de ces chefs-d'œuyres , il sera peut-être intéressant de savoir ce qu'en pense un homme du mé* rite de M. Tieck , pour qui Shakespeare a été un objet constant d'étude. Dans ce qu'il en a dit dans les Feuilles , il n'a pas eu la prétention , et ne pouvait avoir l'intention d'être complet : ce sont quelques idées sur un sujet long -temps médité , qui lui échappent par occasion. L'on peut espérer de jouir bientôt du fruit de ces études qui ont occupé sa vie entière , dans un ouvrage
50 LUTÉBATIIBS ALLSMAlfBl.
sur Shakespeare qui contiendra , sur ce qui l'a précédé , son temps , son génie , Tordre, l'histoire et le caractère de ses ouvrages, les recherches les plus approfondies, et certainement des idées neuves et ingénieuses. Les fragmens que je vais traduire peuvent être considérés comme un avant-goût de ce grand ouvrage.
Je commencerai par parler des réflexions de M. Tieck sur quelques personnages d'Hamlet.
Hamlet m'a toujours paru , de toutes les tragédies de Shakespeare , le plus difficile à comprendre; j'avoue même que je n'ai entrevu une solution à cette étrange énigme , qu'après l'avoir entendu lire par M. Tieck. Il est reconnu en Allemagne que nul ne lit comme lui , surtout les drames de Shakespeare. J'ai éprouvé , à ces lectures , un plaisir dont je ne me faisais pas d'idée : c'était comme* celui que donn'erait^ si elle était possible, une «représentation où tous les acteurs seraient excellens ; pour certaines pièces , quelque chose de mieux peut-être. La véritable illusion de l'art, celle que font naître des sentimens naturels exprimés avec un accent vrai , était complète. Poar celle qui tient à la scène , aux décorations ,»aux costumes, qui est toujours imparfaite, qui , dans les pièces de Shakespeare, est souvent impossible , on n'en avait pas besoin comme au théâtre ; l'imagination y suppléait mieux que le machiniste n'aurait pu la produire. Après ces lectures, j'é-
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tais étonné de tout ce qu'elles m'avaient appris sur Shakespeare , qu^elles m'avaient mieux inter-* prêté que le plus habile commentaire. Tieck lit et entend Hamlet tout autrement qu'on ne' le joue généralement en Allemagne. Un grand ac- \ teur , Schrœder , dans une refonte à laquelle son talent procura beaucoup de succès , avait concentré tout l'intérêt sur le jeune et mélancolique prince de Danemark. Tous les autrels personnages étaient dans l'ombre , ou ne servaient qu'à faire valoir le personnage dominant , devenu un héros ^ de sentimentalité , ce qui le rendait tout-à-fait du goût d'un certain public nombreux en Aile'» ^agne. Cette altération de Shakespeare s'est transmise par tradition, et a eu de l'influence même sur les acteurs qui suivaient une version plus fidèle que celle de Schrœder. Tieck cherche à remettre chacun à la place qui lui appartient y en appelant l'attention sur ce qui peut se trouver d'important et de caractéristique dans divers personnages méconnik ou négligés du drame, et en montrant dan^ Hamlet, au lieu d'une mélancolie agréable et d'une sensibilité intéressante , les agitations , le malaise et le châtiment de la faiblesse.
M. Tieck trouve que l'on rabaisse trop le personnage du roi devant Hamlet ^et cette injustice lui Inspire , pour le premier , une sorte de partialité. Même si Ton ne partageait pas son opi-
êi LITtÊRATDftB ALLBHAUDI.
nion , on ne pourrait , ce me semble, s'empéelMHf d'être frappé de la sagacité arec laquelle il décour* ▼re cà et là dans le drame les traits dont il cornpose la figure qu'il veut nous montrer. En parlant de ce personnage , comme en général des person*" nages de Shakespeare , il semble qu'il parle d'un être réel : il les a vus , il les connaît ; on sent qu'il a vécu long-temps avec eux.
< Le roi , dit-il , issu d'une famille de héros , a beaucoup de grandes qualités , mais qui sont lar« gement compensées par un aussi bon nombre de mauvaises. Une chose du moins est en lui toute royale : il représente toujours avec dignité. Il peut se montrer pervers et dangereux , jamais ignoble. La trahison , l'ambîguité , le manque de foi , com« posent sa nature ; mais il en cache l'odieux sous des dehors qui imposent et plaisent. Il est grand et fort ; c'est un bel homme. L'esprit , dans sa violente accusation , lui reconnaît pourtant le don de séduire. Hamlet lui-même, qui le peint, tandis qu*il a le dos tourné, comme tout-à-fait repoussant et méprisable , est toujours devant lui mal à l'aise et embarrassé, et il ne retrouve plus, en présence de celui qu'il déteste, les grands mots qu'il se permet si volontiers quand il est seul. L'usurpa-* teur n'est pas tant à dédaigner , ni le roi assassiné tant à regretter , que le prétend un fils passionné dans son étonnante scène avec sa mère... Le roi est débauché, intempérant, il ordonne un
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banqaet à chaque occasion ; mais Tesprît se plaint aussi d'ayoir été enlevé d'ici-bas dans la fleur de son péché , immédiatement après le repas. Les deux frères ont entre eux , et aussi arec Hamlet , des ressemblances de famille frappantes. Tous trois s'écoutent volontiers parler, ils ont le don de la parole ; ils aiment à proférer des sentences , à faire part de leurs observations. » Ne dirait-on pas que Tieck parle d'une famille de sa connaissance ? On ne peut refuser de la finesse à ces aperçus. Cette finesse -est peut-être poussée à 1,'excès , mais cet excès même fait connaître le génie de la critique allemande.
Dans Polonius , Tieck voit « un courtisan rusé et un vieillard timide qui a encouragé l'amour d'Hamlet pour sa fille , dans le temps où celui-ci avait la perspective de monter sur le trône , dont il devenait par la mort de son père l'héritier naturel. Mais Hamlet , qui ne sait pas profiter des circonstances , même pour s'emparer de ce qui lui appartient le plus légitimement, s'est laissé dépos* séder. Maintenant Polonius défend sévèrement à sa fille de l'écouter, et fait même congédier par elle , en forme , un amant dont il n'a plus rien à attendre et dont les assiduités pourraient le compromettre auprès du roi. Puis, quand la folie d'Hamlet se déclare , le bon homme prend peur qu'on ne lui demande compte de ce malheur , qu'il croit causé par l'amour du prince pour
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Ophélie ; il craint que le roi ne soupçonne qu'il a fayorisé cet amour. Dans son embarras , il profite de ce que les ambassadeurs sont revenus avec de bonnes nouvelles, pour faire passer la sienne à l'aide de quelques lazzis , sans trop inquiéter le roi, qui s'en inquiète pourtant. Puis , en homme aux petits expédiens , il lui conseille d'écouter la conversation d'Hamlet et d'Ophélie; plus tard ce goût d'espionnage le fait se cacher derrière la tapisserie du cabinet où Hamlet parle avec sa mère; et ainsi , après que les mesquins embarras de sa conscience et les malencontreuses supercheries de sa politique Font privé de toute la dignité que lui donnait Timportance de son rang et de ses services , il périt sottement ^ victime de son trop d'empressement à se rendre utile , et d'une pru<* dence maladroite à force de calcul. »
Quant à Ophélie , Tieck pense que < le poète a voulu indiquer , dan? tout le cours de la pièce , que la malheureuse jeune fille , dans l'enivrement et l'abandon de la passion , a déjà assez accordé au prince pour que les avis et les insinuations de son frère viennent trop tard. Il est délicat et digne du grand poète que cette relation , ainsi que beaucoup d'autres choses, soit placée dans sa pièce comme une énigme. Mais c'est , considérés de ce point de vue , que les procédés d'Hamlet se montrent dans toute leur amertume , que la douleur et la démence d'Ophélie se motivent et
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fie comprennent.... La folie subite d'Hamlet çom-» menée à Tébranler fortement. Il faut ensuite qu'elle se prête à un manège cruel , dans la scène où elle rend à celui qu'elle aime ses présens, pen-r daut que son père et le roi écoutent derrière la tapisserie. Quel supplice pour elle de se trouver avec cet amant qu'elle ne doit plus revoir , à qui elle aurait tant de choses à dire , et de ne pouvoir lui parler plus librement ! Il faut qu'elle se mon-» tre à lui sous un aspect emprunté de froideur ^ qui doit lui paraître l'affectation même ; il faut qu'elle supporte ses mépris , ses railleries amères qui touchent à la brutalité , sans oser prononcer un mot pour sa défense , jusqu'à ce qu'enfin , n'étant plus observée , elle puisse se livrer à l'exr pression de toute sa douleur. Bans la scène de la représentation , il faut qu'elle supporte devant toute la cour les grossièretés d'Hamlet , qui la traite sans aucun égard , ainsi que sa conduite (facile d'abord , ensuite froide sans motif , ) doit lui sembler le mériter. Enfin il est éloigné; le père d'Ophélie a péri par lui : alors le chagrin long-r temps contenu de cette jeune fille, le retour sur le passé , le souvenir d'honneurs plus belles, tout cela pèse à la fois sur elle , et triomphe de sa rair son chancelante. La folie, née de son amour, prend pour prétexte le chagrin de la mort de son père , afin d'avoir le droit de se déployer sans . retenue; et elle chante alternativement un chant
Ift LITTiRATUBX AUBMAHDE.
de funérailles et la romi^ce un peu libre qui contient rhistoire de son propre sort»
< c 11 n'est aucune pièce de Shakespeare où il se soit approché plus familièrement de son public , de manière à ce que , d'après les préceptes d'une critique étroite , cela seul devrait rendre impos* sible toute illusion , toute dignité , toute Traisemblance et tout intérêt. Ainsi il introduit des ac* teurs qui doivent représenter une pièce , mais ce ne sont pas des acteurs en général : ce sont ceux du Globe , ceux même qui jouaient HamleL £t afin de ne laisser aucun doute à cet égard , l'auteur fait allusion aux querelles littéraires que les poètes et les auteurs du Globe ( de la troupe de Shakespeare ) avaient à soutenir contre les enfans de la chapelle royale et leurs auteurs. L'acteur qui se présente devant le prince de Danemark, est précisément Burbadge , celui qui jouait dans les pièces de Shakespeare , Macbeth , Lear, Richard III , qui , très- vraisemblablement, dans cette pièce , était chargé du rôle de l'Esprit; et cette ressemblance foudroyante de l'acteur avec le père d'Hamlet , devait augmenter encore la terreur du roi , et compléter son châtiment. »
Dans une dissertation longue et détaillée sur le
fameux monologue , Tieck cherche à prouver qu'il
ne i^oule point sur l'idée de suicide , comme on
l'entend généralement ; qu'Hamlet , flottant, dans
cet endroit comme dans tout le reste de la pièce.
tlECK. ;' C7
entre un désir passionné de yen^eauce ot Firrésolution naturelle à son caractère , pèse les suites de son action qui, après tout , he peuvent être pires que la mort. Il y va d'être ou de ne pas être... de vivre ou de luourij^... Mais mourir, qu'est-ce que c'est ? Dormir ?:. ou rêver ? etc.
J'avoue que quelques vers du commencement de ce monologue , comme : « !Kst-il plus noble à l'âme de souffrir les traits et 1^ coups de la fortune , que de s'armer contre un océan de maux , et de les terminer en leur résistant , — and by opposing end them* , me paraissent exprimer une idée diamétralement opposée à celle du suicide^ dont on ne peut pas dire qu'il termine les maux en leur résistant, puisque c'est précisément en ne leur résistant pas. Les derniers vers aussi , ces beaux vers :
And ihus thc uative hue ofresoluLion Is sicklied o'er with the pale cast of thought; And enterprizes of great pilh and moment , With ihis regard, theirs currents turn awry.
And lose the namc of action.
■ Et ainsi la teinte vigoureuse de la résolution est souvent affaiblie par les pâles reflets de. la pensée; des entreprises d'une haute portée et d'une grande conséquence sont souvent détournées de leuricours par des réflexions semblables, et perdent le nom d'action. »
5» UTTÊRATCRS AtLEXAllDE.
Ces vers, dis\je, me paraissent se rapporter bien mieux à un [grand coup , comme de poignarder un usurpateAir , et de remonter sur son trône à travers tous leç dangers , qu'au suicide , dont^ au temps d'Hamlèt, on n'avait pas encore fait une belle action , qui n^était alors qu'un péché, comme il le reconnaît dans une autre scène ( acte P' , scène II ) et qui , quand il eût été aussi fort à] la mode qu'il l'est ^dé venu depuis, ne pouvait guère passer pour une entreprise dé haute portée et de grande conséquence. Mais il faut convenir aussi , que vers le milieu du monologue , il y a des vers qui semblent décisifs dans l'autre sens. Serait-il donc si extraordinaire que, dans cette rêverie profonde où Hamlet est plongé, il passât de cette idée: « Au moment de hasarder notre vie , c'est la crainte des suites de notre mort qui nous arrête» ; à celleci : « C'est la même crainte qui nous empêche de nous soustraire par une mort volontaire aux peines de la vie... » , et qu'il revint à la fin à l'idée principale , à son idée dominante , celle de tuer le roi , qui, en effet, conçue avec vivacité , entretenue avec passion, avorte sans cesse chez lui par le défaut d'énergie et l'excès de réflexion.
Il demeurait toujours piquant, que toutes les imitatiofis et les déclamations, dont ce morceau a été l'objet ou le prétexte, portassent, au moins en grande ^partie , à faux. « Hamlet est le même dans tout le cours de son rôle, dit Tieck, quand il aver-