‹ Littérature et voyagesChapitre 32 sur 53 · TIECK · texte numérisé non relu

TIECK

tit les acteurs de ce qu'ils doivent fairç; quand , pendant la représentation , il s'oublie en présence du roi , et cependant , après que le coupable s'est trabi , ne tire aucun parti de cette circonstance. Plus tard , il le trouve en prière, et diâere encore de porter le coup décisif; il aime mieux se prêter une soif de vengeance monstrueusement raffinée (en attendant , pour le frapper, qu'il soit occupé à quelque action profane) , pour avoir une raison de remettre , et une excuse vis-à-vis de lui-même. Avec sa mère, il donne un libre cours à son emportement. L'Esprit l'exborte de nouveau ; mais lui , qui n'a pu embrasser un plan fixe , se laisse envoyer par le roi eh Angleterre....; 11 revient, et perd un temps précieux à philosopher mélancoliquement dans le cimetière, pour amuser son humeur contre la vie. Sa vanité et la vivacité de son âme le livrent à Laêrtes. Quand on lui propose le combat singulier , il ^ des pressentimens ; il pèse de nouveau tout ce qu'il y a de fâcheux à exposer $a vie, et le peu de regr^s pourtant qu'elle mérite. Ce mépris de la vie, lié à un attachement extrême pour elle, caractérise Hamlet dans un grand nombre de scènes. C'est aussi un trait auquel on reconnaît tous ceux qui, blessés de bonne heure dans leur orgueil ou dans leurs sentimens, ont perdu la verdeur de l'existence^ et à qui des songes creux ont ravi toute assiette calme et solide. Dans cette sombre nature d'Hamlet, toutes les passions se pro«

ta LITTÉRATVftB ilLLEXANDE.

duiseilt soas nn aspect sinistre; la yengeance, la colère, la ruse, Tenvie, Torgueil , l'ambition, se déploient d'une manière effroyable, mais tellement adoucies et épurées par le sentiment, l'esprit, le gout^ les connaissances, la noblesse du {Personnage, 'que cette étonnante apparition attire et enchaîne, que même ce qui repousse en lui n'est pas dénué d'un certain éclat et d'une, certaine- grandeur. Ce bizarre et inexplicable mélange de folie et de sa-^ gesse, de grandeur d'âme et de petitesse, d*amour et de haine^ de vanité et d'orgueil véritable; cet amant qui montre de la passion et à qui on ne peut confier aucun amour; qui parle et sent comme un noble ami ; qui, quand il a envie d'être aima* ble« l'est autant qu'il le veut, et par là est devenu l'idole du peuple ; qui en un sens pénètre tout ce qui l'environne, et qui cependant est la dupe de chacun ; ce mélange d'éfemens hétérogènes que nous rencontrons si souvent dans la vie ordinaire, sefilêment sur une plus petite échelle, et pour lequel, dans les derniers temps, on a inventé , avec quelque raison, le nom dHntérèssans^ ces contradictions étonnantes dont est atteint plus ou moins tout homm^ un peu doué, tout cela a été la cause du succès universel de cette tragédie et de ce personnage. Chacun croyait, non sans raison, comprendre ici le poète; presque tout le monde croyait avoir éprouvé les même sentiraens ou des sentimens analogues. Aussi cette prodigieuse com-

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position a-t-elle dû faire époque dans l'histoire de la poésie. Depuis, beaucoup de poètes anglais ont voulu imiter, continuer ce personnage; et chez les poètes allemands, où ne retrouve-t-on pas Hamletoudes échos d'Hamlet? Cet ouvrage a donné à ce temps, aussi bien qu'au nôtre, un œil, un sens de plus; l'humanité n'avait pas encore été saisie de la sorte dans sa profondeur, embrassée à ce point dans sa diversité; les mystères du cœur n'avaient pas encore été ainsi racontés familièrement avec une raillerie poussée jusqu'au désespoir, avec une sublimité tragique qui descend jusqu'à la simplicité de l'enfance. La terreur du monde invisible, la politiquç insidieuse des palais, l'absurdité du sens vulgaire, la mélancolie et la gaité, ne s'étaient pas encore fait entendre si près le^ unes des autres. Comme le jugement dernier de Buonarotti, cet ouvrage tourna long- temps toutes les tètes en Angleterre, et chez nous tourmenta plus d'un esprit, non encore développé, ou le poussa par la fièvre de Timitation à la folie de l'exagération, tandis que cet ouvrage, dans son audace et sa grandeur, est déjà arrivé, comme aussi Macbeth et Lear, aux dernières bornes du possible, de sorte qu'en avançant encore au-delà, ne serait-ce que d'une ligne, on tomberait infailliblement et nécessairement dans l'absurde.

as LnTÊRATDÈB âlXEMAllDB.

£t €i)at bott^-'Slmour et JEtagte.-^Cgbert le blantr»

Tieck est à la tête de ce qu'on appelle partîcu-^ lièrement en Allemagne la poésie romantique, celle qui prend ses sujets dans les traditions du moyen âge, et dans les légendes populaires, celle qui par conséquent emploie de préférence le merveilleux. Cette poésie du merveilleux produit deux effets difTérens : tantôt elle excite en nous une terreur profonde par le sentiment vague d'un monde surnaturel qui nous environne, et qui peut tout à coup apparaître au milieu de celui où nous vivons ; tantôt , du contraste de ce monde avec le nôtre , elle tire des effets d'un comique particulier. C'est le double caractère du prestige : entre les mains d'un magicien, il épouvante; entre celles d'un jongleur , il amuse.

Le mélange de la plaisanterie et du surnaturel est une ressource comique presque inconnue sur

tiotf e théâtre. Amphytrion , cependant / en présente un modèle achevé. Le Songe d'une nuit d'été, de Shakespeare, est peut- être ce qui existe de plus ravissant dans ce genre. Il faut citer aussi quelques comédies d'Aristophane , quek[ues pièces espagnoles , et hors de la scène TArioste et Hamilton.

Ce genre, traité avec adresse et avec goût, procure un plaisir très complet. Le contraste, qui joue un si grand rôle dans tout effet comique, est là plus frappant que partoy^t ailleurs, puisqu'il y existe , entre ce qu'il y a au monde de plus éloigné, le fantastique et le vulgaire, l'idéal et le burlesque. C'est le plaisir de la poésie et celui de la prose combinés d'une manière piquante ; par cette alliance avec l'imagination , l'ironie devient plus légère et moins triste, l'imagination, à son tour, contenue par cette ironie délicate , risque moins de se perdre dans le vaporeux et le tendu, on lui passe beaucoup plus de caprices et de témérités , quand elle les donne pour des folies et qu'elle s'en j oue la première. C'est d onc le meilleur moyen , pour l'imagination , de s'accommoder avec la raison , que d'admettre un mélange de plaisanterie qui rend l'une plus retenue et l'autre plus indulgente.

Tieck a fait un théâtre tout entier de ces contes qu'a publiés Perrault, que certes il n'avait pas inventés , qui sont partout la poésie du peuple, et

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qyA charmaient tant le génie simple de LafoBtaine.

Si Peau-d'Ane m'était conté , J'y prendrais an plaisir extrême.

Ce n'est point avec la bonhomie inimitable , avec la sympathie naïve du grand homme , que Tieck a voulu traiter ces sujets populaires. C'eût ^été chez lui une affectation grimacière. 11 a tiré parti du charme extrême de ces contes ; il en a conservé presque tous les incidens , mais il les a rajeunis par les saillies d'une malice spirituelle. Il y a encadré la satire de son temps. Le Chat botté, surtout, est un persifUage du public allemand, en même temps qu'il est un caprice d'imagination, et, à ce double titre , il mérite d'être lu.

Par une hardiesse tout-à-fait aristophanique , le public joue un rôle dans la pièce; le parterre n'est pas le moins ridicule des personnages. Mais, pour comprendre les intentions satiriques de Tieck , il faut savoir dans quel état se trouvait alors la littérature allemande , et à qui Tieck en voulait par ses plaisanteries.

Elles s'adressaient surtout à deux sectes opposées. L'une d'elles affichait la manie exclusive de l'utilité pratique du raisonnement positif, plat fanatisme d'un faux bon sens auquel elle donnait ari^ogamment le nom d'aufklœrung ( lumières ) ,

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qU^dle a rendu ridicule. Ceux qui. composaient cette secte, pesans disciples des beaux-esprits français de Berlin croyaient que quelques lieuxcommuns mesquins devaient tenir lieu de toute poésie et de toute philosophie, et faisaient la guerre à la nouvelle littérature allemande. Ils opposaient aux ouvrages de Goethe et Schiller de petits traités de leur façon , assez dans le goût des almanach» de Mathieu-Laensberg ( hûlfand-nolhbûchelein), contenant des recettes domestiques et des préceptes de morale , fort excellens sans doute, mais qui n'auraient cependant pas dédommagé complètement la nation des chefs-d'œuvres qu'ils aspiraient à renxplacer.

D'un autre côté , s'élevait la secte mystique , qui ne rêvait que franc-maçonnerie , association secrète pour la régénération du genre humain , qui annonçait le règne prochain de l'amour , le triomphe de la charité universelle. C'était un contre-coup du mouvement révolutionnaire dans des cerveaux rêveurs; c'était tout cet ensemble d'idées dont Werner a fait la poésie, et qui , plus tard , a mêlé ses chimères aux sentimens patriotiques , et a concouru avec eux à la délivrance de l'Allemagne.

A la secte mystique , se rattachait l'école sentimentale , dont le coryphée était Kotzebue. Pour ceux-là , tout était dans une exaltation maladive de rame , qui cachait une grande absence de prin-

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cipes moraux et de vraie sensibilité. Cette école tenait tète aussi à la véritable littérature allemande; elle avait pour elle le public subalterne , si nombreux en Allemagne , où descendent très-bas et l'instruction littéraire , et les besoins de l'imagination.

C'est entre ces deux sectes , qu'on peut appeler les matérialistes et les énergumènes de la littérature allemande, que Tieckse plaça pour les combattre. C'est à eux qu'il adresse les plaisanteries éparses dans l'ouvrage , c'est eux qu'il personnifie dans la plupart des types ridicules qu'il place au parterre.

Le Chat botté abonde en saillies ingénieuses , en excellentes bouffonneries. La figure du héros est dessinée avec une grâce toute particulière. Il conserve jusqu'au bout sa physionomie de chat. La manière dont se mêlent les reflexions du public, les incidens du conte , les vicissitudes de la pièce, produisent une confusion folle et variée que je trouve très -amusante, mais qui scandalise ceux à qui leur dignité ne permet pas de rire autrement qu'ils ont coutume de le faire. Je citerai comme scène du comique le plus franc , celle où le roi , tout en mangeant , force son savant à lui dire combien le monde entier peut avoir de tour, et se fâche sérieusement quand on lui apprend que lui-même est un antipode. Le seul défaut de l'ouvrage, pour nous, est de nous paraître trop

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