‹ Littérature et voyagesChapitre 33 sur 53 · TIECK · texte numérisé non relu

TIECK

long , mais c'est là un reproche que nous faisons à presque toutes les productions germaniques, et qui , peut-être , ne prouve qu'un fait reconnu des Allemands eux-mêmes , savoir : qu'ils ne parlent pas si vite , ne marchent pas si vite, ne comprennent pas si vite, ne se lassent pas si vite , enfin ne font rien si vite que les Français.

Tieck est au premier ran parmi les nouvellistes de l'Allemagne. Si on lit sans prévention les deux nouvelles que contient ce volume , on sera^rappé de l'art avec lequel les incidens sont préparés et amenée, de l'adresse avec laquelle les détails les plus minutieux sont disposés pour l'effet général. On peut condamner toute composition de ce genre , mais il y a tel moment de ces récits que l'imagination ne peut oublier : tel est, dans la première nouvelle, certain regard de dragon , et , dans la seconde , l'effet que produit le nom du petit chien Sirohmian,

Ce qui fait la puissance de ce merveilleux, c'est qu'il n'a rien de fantasmagorique et de puéril , qu'il est toujours lié à un sentiment vrai et profond de ce que les événemens humains ont de mystérieux, et pour ainsi dire, de surnaturel. Ce merveilleux n'est pas produit par un grand appareil de machines et de diableries ; mais, caché au fond même de l'action , il en sort comme par un développement naturel. Il parait de loin

es LITTÉBATCKE ALLEMAIIOE.

en loin d'une manière terrible ; et , en paraissant soudainement^ il porte un grand coup , parce qu'il est à la fois inattendu et préparé par la nature bizarre des événemens , des sentimens et des personnages.

Tel est l'art de manier le surnaturel, de lui donner de la prise sur notre imagination, en le mettant en rapport avec notre vie habituelle. C'est ce que les conteurs arabes , qui ont inventé les Mille et une nuits, ont fait sans chercher à le faire. C'est eu quoi Tieck excelle. Il en résulte qu'en se laissant aller à l'impression de ses ouvrages , on passe , sans trop s'en apercevoir , du monde réel au monde fantastique, à peu près comme en s'endormant on passe insensiblement de la réalité de la veille aux illusions des songes.

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HOFFMAHN (1828).

L'Allemagne a perdu dans Hoffmann un des^ hommes les plus extraordinaires qu'elle ait produits dans ces derniers temps. Ses nouvelles ne ressemblent à rien. Je ne connais aucun ouvrage où le bizarre et le vrai, le touchant et l'effroyable, le monstreux et le burlesque, se heurtent d'une» manière plus forte , plus vive , plus inattendue ; aucun ouvrage qui , à la première lecture , saisisse et trouble davantage.

Concevez une imagination vigoureuse et un esprit parfaitement clair, une amère mélancolie et une verve intarissable de bouffonnerie et d'extravagance ; supposez un homme qui dessine d'une main ferme les figures les plus fantastiques , qui rende présentes, par la netteté du récit et la vérité des détails , les scènes les plus étranges, qui fasse à la fois frissonner , rêver et rire , enfin qui compose comme Callot , invente comme les Mille et une nuits, raconte comme Walter-Scott, et vous aurez une idée d'Hoffmann.

La plupart de ses nouvelles reposent sur un

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fond plus ou moins merveilleux. Le menreilletix joue un grand rôle dans les productions littéraires de TAlIemagne, depuis les simples ballades, comme le Pécheur et le Roi des Aulnes, où il se montre nsuf et touchant, jusqu'à Faust, qui lui doit en partie sa tragique profondeur. Il n'a pas joui chez nous de la même faveur; il y a paru rarement avec succès , et n'y a presque jamais été pris au sérieux par le talent. Les contes d'Hamilton ne sont qu'une frivole et charmante parodie des fictions orientales. Le Diable amoureux, de Gazotte , chef-d'œuvre d'imagination et de grâce , est à peu près le seul ouvrage français dans lequel le surnaturel ne soit pas ou une fantasmagorie ridicule ou un cadre purement satirique. Ce conte original , où le merveilleux est traité avec un art infini et parfaitement dans le goût de rtotre nation , donne idée du plaisir que peut procurer ce moyen employé à propos , et doit réconcilier avec lui ceux qu'en auraient dégoûté les niaiseries de certains romans et de certains mélodrames.

Rien de plusbéte en effet, il faut le dire, que cet appareil convenu de spectres , de diables, de cimetières , que l'on accumule dans ces ouvrages sans produire aucun effet ; rien de plus fatigant que ces horreurs à froid, ces peurs de sens rassis, ces lieux communs usés de l'horreur, ces visions qu'on a vues partout. Autre chose est d'ébranler profondément nos âmes en allant y chercher les

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cordes secrètes qu'y fait résonner la terreur de ^incoI^lu, et le sentiment parfois si vif et si pres^ sant des mauvaises puissances , de réveiller dans notre âge mûr les impressions dès long-temps oubliées de nos premiers ans , de susciter dans notre imagination glacée les fantômes méprisés des superstitions populaires, et de la troubler de leur présence. Pour cela, il faut avoir soi-même le sentiment de ce monde mystérieux qui entoure , quel qu'il soit y là demeure de Thomme. Au lieu d'emprunter à la routine ces machines de théâtre qui ne font point d'illusion , il faut se placer dans le point de perspective où certaines images peuvent apparaître; il faut mettre ie pied dans le cercle magique pour évoquer les fantômes; en un mot, il faut se garder d'être un sot^ et jusqu'à un certain point être un fou. Gazotte , on le sait, croyait à la magie ; et Hoffmann, qui ne croyait à rien, s'épouvantait tellement lui-même de ses conceptions , que les cheveux lui dressaient à la tête en écrivant, et que la nuit, quand il était trop inspiré, sa femme était obligée de se lever, et de venir s'asseoir à ses côtés, jusqu'à ce qu'il eût termiaé son chapitre et fût délivré de sa vision.

Ce n'est pourtant pas le merveilleux , proprement dit, la sorcellerie , les diables, les apparitions, qui me frappent le plus dans les écrits d'Hoffmann, quoiqu'il ait traité tout cela avec un talent qui £ait par moment frissonner le plus

? a LITTÉRATtRB ALLESAIIDE.

hardi lecteut. L'impression produite par de pareils moyens peut être forte , mais elle est nécessairement passagère , et , en fermant le livre ,' on s'étonne d'avoir pu l'éprouver. Ce n'est que par surprise ou par violence que l'auteur a pu nou» transporter un instant au sein des chimères dont on herça notre enfance, et qui ne sauraient tenir en présence de notre hon sens , quand une fois il s'est réveillé. Non , ce qui dans Hoffmann a , selon moi , une véritable prise , ce qui aussi appartient en propre à cet écrivain, c'est l'emploi d'un genre de merveilleux que j'appellerais le merveilleux naturel. Je n'entends point parler ici de ees tours d'escamotage, de cette plate jonglerie qu'on trouve dans certains romans, où tout s'explique à la fin par les procédés de la fantasmagorie et les effets de la machine électrique; mais il est un ordre de faits placés sur les limites de l'extraordinaire et de l'impossible , de. ces faits comme presque tout le monde en a quelques uns à raconter , et qui font dire, dans des momens d'épanchemens : 11 m'est arrivé quelque chose de bien étrange. N'y a-t-il pas les songes , les pressentimens que l'événement a vérifiés , les sympathies , les fascinations , certaines rencontres singulières, certaines impressions indéfinissables ? Hoffmann excelle à faire entrer ces choses dans ses étonnans récits ; il tire un parti prodigieux de la folie, de tout ce qui lui ressemble , des idées fixes , des manies , des disposi-

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fions bicarrés do tout genre que déreloppe Taxai tation de Tâme ou certain dérangement de l'organisation. La liaison même du récit, son allure simple et naturelle , a quelque chose d'effrayant qui rappelle le délire tranquille et sérieux des fous. Du sein de ces événemens , qui ressemblent à ceux de tous les jours, sortent, on ne sait comment, le bizarre et le terrible. Ils vous enveloppent peu à peu : le récit marche , toujours clair et bien enchaîné ; mais on sent au fond quelque chose de mystérieux et de menaçant. Enfin, la terreur et le délire , le pathétique et le grotesque , l'ironie et la volupté , entrent de tous côtés sur la scène , et produisent par leur mélange un épouvantable vertige. £n résumé, les compositions d'Hoffmann semblent tantôt des souvenirs du sabbat, tantôt des caricatures de Bedlam tracées dans un moment de gaité par le bouffon du. diable.

Hoffmann, tel que sa l^ographie nous le montre, ne frappe pas moins l'imagination que le plus incohérent de ses personnages. Après une enfance ardente et une jeunesse agitée , promu aux graves fonctions de la magistrature, il débute par se faire renvoyer de la ville de Posen, pour avoir mis en csaricature ses plus notables habitans. A Varsovie, toujours magistrat, on le voit tantôt battre lamesture pour diriger des concerts, tantôt, de conseiller devenu peintre de décors, en veste, sur un échafaud, une bouteille de vin. de Hongrie à ses a. 7.

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côtés, tout en amasant ses amis des saillies les plus originales, couvrir les mors d'un palais de monstrueuses figures et de capricieux arabesques. A Bamberg, il devient tout-à-fait chef d'orchestre dans un théâtre public , et donne , avec le plus grand succès, son opéra à!Ondine , que l'auteur du Frei^^cAf//^ appelait Vune deê compositions musicales les plus remarquables de ce temps. A Leipsik , sous le feu des bombes françaises , il compose un autre opéra et conçoit ses Contes fantastiques à la manière de Gallot. Enfin il rentre dans l'ordre judiciaire, et on le rappelle à Berlin. De ce^oment date la dernière période de sa vie , la plus remplie , la plus désordonnée et la plus douloureuse. Ennuyé de la fadeur du grand monde, possédé d'un insatiable besoin d'émotions fortes , il se laisse entraîner à un genre de vie déplorable ; on le voit passant les nuits dans une taverne , et là , s' exaltant par l'action du vin et la fougue d'une conversation entièrement libre , se livrer à toute l'intempérance de son esprit , à toutes les débauches de son imagination ; puis , par un contraste qui le peint tout entier, passant la matinée an milieu des dossiers et des rapports, et s'acquittant de sa tâche d'homme de loi avec une exactitude de travail , une netteté , une sagesse d'opinion irréprochable; puis, tout le reste du temps, rédigeant dans un style ferme, claire et précis, les plus délirantes conceptions. Ainsi vécut Hoffinann pendant

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plusieurs années , jusqu'à ce qu'un tel désordre eut amené un état maladif, qui d'abord ne l'interrompit point. Semblable à Scarron, Hofiinann conserva le triste courage de rire au milieu d'atroces douleurs. Les deux choses auxquelles il demeura toujours sensible, furent le comique et l'horrible dans leurs extrêmes. Tout le reste paraissait insipide à cette âme forte et déréglée. Bientôt il fut atteint d'une horrible maladie qui paralysa peu à peu tout son corps; sa tête seule resta saine et libre jusqu*au dernier instant. A la fin , le malheureux se croyait guéri, parce qu'il ne souffrait plus. Ainsi finit cet homme aussi bizarre que son talent , dont la destinée fut comme un de ses contes, grotesque et terrible.

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