‹ Littérature et voyagesChapitre 4 sur 53 · M8C0CE · texte numérisé non relu

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très ; c'est à la poésie que tiennent aboutir , c*est dans elle qne viennent se résumer toutes les autres parties de la littérature, et l'esprit qui les anime se retrouve là plus énergiquement , plus complètement exprimé que partout ailleurs.

Mais l'histoire de la poésie elle-même m'ofirait un cbamp trop étendu, il a fallu de nouveau me restreindre , et comme j'avais choisi , daus l'histoire de la littérature en général , l'histoire de la poésie , faire choix dans celle-ci d'une portion de son ensemble que nous puissions embrasser. Ici , j'ai hésité. J'ai porté les yeux sur ce vieil Orient , terre d'enthousiasme. J'étais tenté d'emprunter les secours de la science contemporaine pour vous faire connaître quelque chose des poèmes de l'Inde, de ces épopées de cent mille vers, où combats , fictions , héros , tout est gigantesque, comme les sommets de l'Himalaya et le lit du (^ange : mélange extraordinaire d'austérité religieuse et de volupté passionnée , d'abstraction métaphysique et de grâce naïve. J'aurais aimé à évoquer devant vous les traditions héroïques de la Perse , ou à vous promener dans le jardin de roses de Sadi ; à vous faire entendre quelques fragmens des poésies mystiques des Suffis , dans lesquelles un quiétisme étrange , qui tient à la fois de Fénélon et de Spinosa , s'exprime par les images les plus terrestres empruntées à l'ivresse et à Tamour. Je vous aurais entretenu d'une poésie

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qui Yoas est plus familière , mais sar laquelle il reste beaacoap à dire , de la poésie hébraïque ; nous aurions comparé la mélancolie amère de Job , aux extases prophétiques de David et d'Isaïe; de là nous aurions passé aux chants impétueux de l'Arabe; je vous aurais parlé de Mahomet , aussi grand écrivain que grand législateur , qui fixa la langue en même-temps que la religion de ses peuples , et qui , pour convaincre les incrédules , s'écriait : « Qu'ils disent que celui qui a écrit ce chapitre du Coran n'est pas inspiré de Dieu ! » Enfin y il n'est pas jusqu'à la poésie chinoise , depuis ses chansons politiques, populaires, il y a trois mille ans, jusqu'à ses poèmes descriptifs dans le genre vaporeux , sur le parfum des fleurs, les nuages et le clair de lune , de mode aujour* d'hui là comme ailleurs, qui ne vous eût arraché un sourire par ses bizarreries, et quelquefois par sa grâce.

J'ai pensé aussi à l'antiquité, si curieuse quand on l'étudié en elle-même et non. à travers les imitations de nos poètes ; d'abord à cette Grèce ingénieuse , que vous pouvez presque dire votre patrie , où , par un concours de circonstances heureuses , il fut donné aux hommes d'atteindre à ce point délicat de perfection dans les arts, du beau que nul autre peuple n'a surpassé ; ensuite à Rome qui , trop souvent écolière et copiste des Grecs, parfois, cependant, à leur poésie riante, mêla

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qaelqae chose de son austérité et de sa grandenr.

Malgré l'intérêt qae ces tableaux nous eussent présenté , j'ai préféré les temps modernes. Plus rapprochés de nous, ils excitent dans nos imaginations une plus Tive sympathie. On peut, en suivant leur cours, arriver juàqu'à noire siècle. En littérature, comme en politique, leur étude importe à notre présent et à notre avenir.

Ce champ était encore trop vaste; j'ai dû me restreindre toujours davantage, et ne prendre pour sujet de ces leçons qu'une moitié.de la poésie dans les temps modernes.

Ici , j'avais à choisir entre le nord et le Midi; entre les peuples qui parlent des langues nées du latin , telles que le français , le provençal, l'italien , l'espagnol ; et ceux qui parlent divers dérivés des anciennes langues teutoniques^ tels que l'allemand , l'anglais et les dialectes Scandinaves. Je me suis décidé pour le Nord. Sa poésie est moins connue, et j'en ai fait une étude spéciale. J'oserais difficilement parler devant vous de vos troubadours , qui , au moyen âge, éveillèrent la poésie dans le Sud de l'Europe , qui donnèrent l'impulsion à l'Italie, à l'Espagne, au Portugal. Je me sentirai plus à l'aise en vous entretenant d'un su* jet auquel manquera moins à vos yeux le mérite de la nouveauté. Certes , on ne peut, sans un vif regret, détourner la vue des littératures du Midi, à fécondes , si brillantes ; mais les littératures du

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Nord nous dédommageront par leur originalité , leur variété , leur profondeur. Nous ne Terrons pas la poésie italienne naître sublime et puissante avec le Dante» dans cette œuvre extraordinaire qu'il a nommée la divine Comédie et où il a jeté au travers d'une grande allégorie philosophique , répopée et la satire de son siècle ; ensuite , entre les mains de Pétrarque, s'épurer en s'afiaiblissant, et à peine échappée à la barbarie, incliner vers la recherche ; puis, après avoir été mystique et platonicienne , renaître chevaleresque et galante au siècle du Tasse et de l'Arioste : le Tasse, dont les malheurs et les amours , la vie et la mort furent d'un poète, qui introduisit toute la nouveauté du sentiment moderne dans le cadre de l'épopée antique; dont le beau poème, quoique déparé assez souvent par la faiblesse et le mauvais goût , respire partout la grâce de la jeunesse et de la passion : l'Arioste , doué tout à la fois d'une imagination plus hardie et d'un talent plus mûr, qui, dans ses caprices pleins d'un art délicat, promène sou lecteur, comme par enchantement, du gracieux au sublime, du plaisant au pathétique ; qui porte le bon sens dans la folie , et rend l'impossible vraisemblable par la vérité des détails et la perfection du récit. Je ne vous transporterai point dans cette Espagne, qui fut aussi une nation , qui chanta ses vieux héros dans des romances épiques qu'on a appelées une Iliade sans Homère; qui

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produisit le génie de Cervantes, singulier mélange rVimagination romanesque et d'ironie philosophique; où naquirent et Lope do Vega, dont la fécondité prodigieuse et FinTention inépuisable semblent passer les bornes de la vraisemblance , et Calderon , qui fit le drame du Catholicisme, comme le Dante en avait fait l'épopée. Enfin , Messieurs, je ne vous parlerai point du Portugal, plus malheureux encore que TEspagne , s'il est possible , dont la littérature toute patriotique eut, au temps de Camoêns , comme la nation au temps de Gama, son jour de grandeur.

Mais la carrière que nous allons parcourir ne nous ofifrira pas des objets moins dignes d'atten • tîon que la carrière à laquelle nous renonçons. Nous trouverons aussi dans le Nord de gais et galans ménestrels ; et avant eux nous rencontrerons les scaldes et les bardes chantant, sur les champs de bataille , les joies de la guerre et de la mort, n me semble qu'il y aura quelque chose de piquant à faire retentir , pour la première fois , ces chants sublimes et sauvages sous votre heureux ciel, en présence de votre belle Méditerranée. Au Heu du Dante, du Tasse , de l'Arioste, de Cervantes, de Lope , de Calderon, de Camoêns, nous aurons Shakespeare, Milton, Klopstock, Schiller, Goethe , Byron : ces noms sont grands aussi. Nous suivrons , de siècle en siècle , la marche de la littératare anglaise à travers les révolutions poli*

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tiques et religieuses dont elle reproduit toutes les Ticîssitudes. L'Allemagne nous ofirira le phénomène d'une littérature se développant tout à coup et produisant, en moins de quatre-vingts ans, assez de grands hommes et de chefs-d'œuvre pour pouvoir rivaliser avec les plus vieilles littératures de l'Europe» Enfin, les pays Scandinaves c'est-à-dire, le Danemarck, la Nqrwège , la Suède et l'Islande ; nous révéleront une poésie à part , qui, à elle seule , est tout un monde.

Après avoir déterminé l'ohjet de nos études , il me reste à vous soumettre quelques réflexions générales sur la manière dont doit , selon moi, être traitée l'histoire de la poésie.

L'histoire de la poésie ne doit pas être une aride nomenclature de noms d'hommes et d'ouvrages , pas plus que l'Histoire générale ne doit être une sèche chronique. Qu'importent eu eux-mêmes les sièges, les batailles ? Ce que nous voulons connaître , c'est la cause , c'est , pour ainsi dire, le sens des événemens; c'est ce qu'ils peuvent nous apprendre du caractère des hommes et des peuples; c'est^ en un mot , la nature humaine dans ses diverses manifestations. De même , ce que nous demandons aujourd'hui à l'histoire littéraire , ce n'est pas d'être ce qu'elle a été trop souvent , un catalogue de publications et un recueil d'anecdotes; c'est de nous dévoiler les états successifs par lesqueb ont passé l'ame et l'imsigination humai-

Discoufta. •

De, et dont la littérature a reçu et gardé l'em* preiate. L'âge oh nous vivons , Messieurs , tra- Taille à une grande oeuvre ; il a entrepris de cornprendre « de refaire les siècles ; chacun a sa tâche à remplir , dans cettte entreprise immense qui doit s'accomplir par une foule de travaux partiels. Les uns , dans les crises de la vie des peuples , dans les conquêtes , dans les révolutions , cherchent les lois qui gouvernent les destinées de la civilisation. B'autres s'attachent à en suivre les développemens , dans les religions , dans la philosophie , dans les sciences , dans la législation, dans les arts, dans la littérature. C'est partout le même esprit , la même tendance.

De tous ces efforts divers et combinés doit sortir, Messieurs , l'histoire complète de l'humanité. Ce majestueux drame de quarante siècles , il sera peut-être donné à l'homme du dix-neuvième de le contempler.

Pourquoi ne pas vous avouer, Messieurs , que celui qui vous parle , aveuglé sur sa faiblesse par son enthousiasme , a consacré sa vie à concourir pour sa part à ce grand but ? Peut-être l'écouterezvous avec plus d'indulgence , quand vous saurez qu'il s'est préparé déjà par dix années de voyage et de travaux à cette histoire de la poésie qu'il va commencer aujourd'hui devant vous.

Signalons d'abord une différence essentielle entre l'histoire de la poésie et l'histoire générale. 1. 1

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Combien de gens d'esprit ont cra reconnaitre la main de Napoléon dans le fameux manuscrit de Sainte-Hélène ? Quand on s'est assuré de la pu* xeiè et de l'authenticité d'un texte , il faut le lire; s'il se peut , dans la langue originale » en se rendant un compte exact de chaque mot. Pour les poésies un peu anciennes , pour celles des pays éloignés de nos mœurs , de notre civilisation , cette lecture ne se peut faire sans l'aide de notes ou commentaires , expliquant les passages obscurs^ les allusions à des événemens contemporains ou à des usages locaux. Les commentateurs sont utiles et respectables, quand ils se bornent à donner les renseignemens indispensables pour l'intelligence d'un auteur; ils sont ridicules, quand ils mettent leur esprit à la place du sien» Ce sont des truchemens nécessaires entre lui et nous; or, quoi de plus absurde et de plus incom* mode qu'un truchement qui énoncerait ses (propres idées, au lieu de transmettre celles qu'on lui communique ! \"^,

Je suppose qu'on s'est assuré de la pureté €^ l'authenticité d'un texte , qu'on n'est plus ar, dans sa lecture par aucune difficulté matérie s'ensuit-il qu'on en ait uuq intelligence complè\ Nullement, Messieurs; il reste beaucoup à fa^ pour le comprendre véritablement. Après l'int^ ligence externe , pour ainsi dire , d'un ouvrage il reste à pénétrer dans son intérieur par uLe

BISCOVRS. IS

intelligence plus rare que la première. Jusquelà, on ne peut dire qu'où Tait véritablement compris ; ou n'est pas en droit de le juger.

Cette intelligence supérieure d'un ouvrage poétique suppose la connaissance de la société au sein de laquelle il a pris naissance , et de l'homme qui l'a produit. 11 faut savoir ce qu'il doit au génie national , et ce qu'il doit au génie individuel.

Ottétudierons*nous]e génie national, Messieurs ? où trouverons*-nous son empreinte ? Dans tout ce qui compose la vie d'un peuple, dans tous les élémens de sa civilisation. Quels sont les principaux ? La race à laquelle il appartient , le pays qu'il habite, la langue qu'il parle, ses mœurs, ses arts , sa philosophie , sa rdigion , son gouvernement. Le génie national se compose de toutes ces choses, et se manifeste par elles. Il faut donc les prendre successivement toutes en considération.

De même que les races humaines diffèrent par la configuration des traits et par Tintonation particulière de certains sons, leur nature morale a aussi sa physionomie^ et, pour ainsi dire , son accent. Ce caractère spécial d'une race s'imprime à toute sa poésie. Les chants slaves , bien que nés sous le ciel du Nord, sont aussi fougueux, aussi légers que les chants des peuples méridionaux. Yoyes cette race irlandaise , si diffiàrente des po*

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