LITTÉRATURE FRANÇAIS
la science , des affaires; et l'on peut dire que la littérature latine , au moyen âge , est une littérature morte dans une langue vivante.
Passant aux impressions que notre langue et notre littérature ont pu garder de Tancien état des peuples germains , nous trouverons qu'elles se bornent à de faibles vestiges , d'autant plus im^ portans à recueillir , qu'ils sont plus rares. D'où nous viennent donc, Messieurs, les matériaux de notre littérature , et principalement de la poésie chevaleresque qui en forme , au moyen âge , la partie la plus considérable ? Doit-elle quelque chose aux traditions celtiques de la vieille Gaule, ou à des légendes originaires du pays de Galles et 4e la Bretagne ? Serait-il vrai que le chant des trouvères fût un dernier écho de la harpe des bardes ? £t si ces origines de la muse française sont trouvées mensongères , qu'a-t-elle emprunté de la muse provençale , sa sœur ainée , qu'elle a trop fait oublier ? Depuis le cours que M. Fauriel a professé dans cette faculté (1), on ne peut plus douter que les poètes de la France méridionale n'aient raconté , avant leurs frères d^ Artois ou de Normandie , dans des épopées en partie perdues, toutes ces aventures de chevalerie qui ont fourni
(i) Voyez la prcmitire série rie la Revue des deux inondes, dernier tri,inestre de 1 832, où se trouve imprimée celle portion du cours de M. Fauriel.
Discouag. lai
aux poètes de la France du nord le sajet d'intarissables récits. Quand vous verrez , Messieurs, à quel point l'Europe enlièrQ s'est empressée d'adopter ces récits et de les reproduire, vous sentirez mieux avec quelle gravité se présentait la question de leur origine , et de quelle importance est la solution si neuve et si satisfaisante que M. Fauriel en a donnée.
Jusqu'ici nous n'avons parlé que de TOccident; il faut présentement tourner ùotre vue d'un autre côté. Tandis que la langueT française se formait laborieusement des débris de la langue latine , tandis que la chevalerie naissante mêlait quelque générosité et quelque enthousiasme aux violences de la féodalité , et que la littérature tentait d'associer aux souvenirs altérés de la civilisation antique les senti mens incomplets de la société nouvelle , l'Orient, qui avait eu aussi ses révolutions, et que Mahomet avait renouvelé ; l'Orient , ce vieux monde, berceau du nôtre, continuait de rouler dans sa lointaine orbite , avec ses traditions , ses apologues , ses contes sans nombre , et toutes les éblouissantes merveilles da son ciel et de sa poésie. Le temps venu où il devait donner la main à l'Occident , la littérature française , jeune encore et naïve, avide d'émotions , curieuse de récits , s'avança au-devant de lui , et le rencontra par plus d'un endroit : le génie arabe atteignit la Provence à travers l'Espagne. Les Juifs ,
13S IiITTtRATVBS FKAVÇA1SB.
qui étaient entre les peuples les courtiers des idées aussi bien que des richesses, importèrent dans le midi de la France , avec Fétude de la médecine, une foule de notions orientales; vinrent les croisades, où les Français parurent au premier rang , car ce n'est pas sans motifs que le nom de Franc fut donné à tous ces guerriers aventureux qui allaient combattre pour la cause de la civilisation, en croyant ne suivre queletendard de la foi. Le but des hommes dans ces guerres leur échappa; il fallut abandonner aux infidèles le saint tombeau, et Jérusalem fut perdue. Mais Dieu n'avait pas en vain rapproché l'Europe de l'Asie dans les longues étreintes de cette lutte de deux siècles. Je parlerai seulement de notre poésie, que semble alors illuminer un rayon du soleil d'Orient. Souvenons-nous aussi ^ Messieurs , que nos croisés s'étaient laissé distraire , en passant , par la fantaisie de s'asseoir tout éperonnés sur le trône impérial de Constantin opie. Vous savez en quelle admiration les jeta la reneontre qu'ils firent , aux extrémités de l'Europe , d'une ville si supérieure à tout ce qu'ils connaissaient par les restes de ses arts et la majesté de ses monumens. Gonstantinople était alors comme la porte magnifique de l'Orient. Par là durent encore nous être apportés de nombreux alimens pour notre poésie. — Mais avant ces pèlerins armés ^ empereurs de Bysance, ducs d'Athè-
nés, princes d'Antioche oa de Galilée , d'autres plus obscurs et aussi hardis , cheminant dans l'ombre , se glissant à travers les obstacles et les périls d'un monde presque inconnu , ayaient trayersé la Syrie et salué la Palestine. Une foule de Français entreprirent ces pieux voyages et les racontèrent au retour dans leurs itinéraires ; nom qu'on ne peut rencontrer , à cette époque de la littérature française, sans penser involontairement à sa plus grande gloire dans le siè* cle où nous vivons! Le commerce, l'esprit d'aventures, les ambassades des papes, des rois de France auprès des princes mahométans et surtout des chefs tartares , toutes ces causes et mille autres poussèrent vers l'Asie une foule d'hommes de toute condition , des moines , des artisans , des prêtres, des soldats. — Que d'histoires , de légendes orientales durent voyager alors avec cette foule vagabonde! Combien durent être rapportées sous le toit natal et redites au foyer rustique ou sous la cheminée du manoir , qui avait été contées la première fois au désert, sous les tentes, près des fontaines! — Et nous. Messieurs, dans ce cours, nous remonterons à la source de ces traditions venues de si loin ; nous irons , jusqu'aux bords du Gange , chercher la patrie de ces fables que se sont passées de main en main l'Inde , là Perse , l'Arabie ; qui , tombées enfin dans le domaine de la littérature vulgaire , sont deve-
324 UTTÉKATVmB rMUÇAlSB.
unes le patrimoine commnn des diverses na* lions de l'Europe , et dont la France , une des pren^ières, a recaeilli Théritage.
Nous terminerons cette partie de nos redierches par l'histoire des traditions orientales sur Alexandre; il est beau de suivre ce g^and nom à travers les siècles, et de voir comment , dans Fignorance de la vérité , l'imagination des peuples se travaille pour égaler par des inventions gigantesques la grandeur que l'histoire lui a faite. — Après que ce conquérant eut disparu du monde, que sa puissance remplissait , comme chacun de ses capitaines prit un morceau de son empire , chaque peuple qu'il avait soumis voulut hériter d'une portion de sa gloire : l'Egypte lui donna pour père un de ses rois ; la Perse le fit naître de Darius, cherchant à couvrir par cette fiction hardie la honte de ses défaites ; les Arabes se plurent à broder de fables la destinée de l'élève d'Aristote. Quand la figure d'Alexandre , ainsi dénaturée par les étranges ornemens que lui avait prêtés l'imagination, orientale, vint à se montrer en cet état aux peuples de l'Occident , ils augmentèrent encore la confusion , en affublant le roi de Macédoine , devenu monarque asiatique et magicien, d'un costume de chevalier. C'est ainsi qu'Alexandre entra dans notre poésie , devenu , pour ainsi parler , le héros de la terre entière , portant confondus les insignes de l'admiration de tous les peu-
BiMooBs. Sirs
pies , comme s'ils les eussent réanis à plaisir, pour en .faire un magnifique et bizarre trophée à la plus vaste gloire qui fût jamais.
Après avoir recherché les origines , et , pour ainsi dire, la matière de la littérature française au moyen âge , il reste à en suivre les effets silr les autres littératures.
La poésie chevaleresque se répand presque en même-temps par toute l'Europe : l'Italie est la plus prompte à la recevoir de nous. Dès le treizième siècle , les paladins de France , les héros de Charlemagne , fournissent le sujet de récits et de chants qui ont cours au delà des Alpes. Bientôt toutes ces ayentures qu'avaient racontées nos troubadours et nos trouvères , sont célébrées dans une foule d'épopées qui perpétuent en Italie la tradition chevaleresque née en France, jusqu'à ce que deux hommes lui impriment un caractère nouveau. Pulci ose donner place à la plaisanterie entre les récits incroyables et les réflexions dévotes de la légende; Boiardo y introduit Tinté* rét romanesque, et c'est ainsi méteraorphosés , que les héros de Tnrpin arrivent aux mains de l'Arioste. Tout en se jouant de ses personnages et de ses récits arec une grâce que Pulci n'avait point connue , tout en laissant bien loin derrière lui les plus aimables inventions du Boiardo , l'Arioste ne s'en rattache pas moins , par ces deux hommes et par leurs prédécesseurs , à notre vieille
21ft^ LITTtlATUtE nAnÇAISl.
poésie chevaleresque , dont son imagination ingénieusement naïve a plus conserTé ou mieux retrouvé qu'on ne croit d'ordinaire , Tallure naturelle et facile , et ce mouvement à la fois continu et varié d'un récit qui s'interrompt sans cesse ei ne s'arrête jamais. Dès ce moment , la poésie chevaleresque ne peut plus être qu'une poésie badine ; l'Arioste , qui lui a prêté tant de rians prestiges , l'a dépouillée sans retour de tout prestige sérieux. Cependant, avant de s'éteindre , cette noble poésie chevaleresque , ranimée au nom des croisades françaises , qui lui rappelait son origine un peu oubliée, jettera encore un dernier rayon, le plus brillant peut-être , sur la classique épopée du Tasse.
L'Italie avait également reçu de la Provence ses premières inspirations lyriques. En partant de nos troubadours, nous arriverons à Pétrarque, comme nous avons été conduits à l'Arioste et au Tasse. Il n'est pas jusqu'au Dante, dont l'œuvre colossale n'ait quelques fondemens parmi nous : ce triple univers qu'a bâti si fortement sa puissante main , il ne l'a pas tiré du néant ; ces espaces du monde invisible que peuplèrent de tant de créations sublimes sa foi , son génie et sa haine , ces espaces , alors qu'il y entra , d'autres les avaient parcourus. Il y avait des voyages dans la voie d* enfer et dans le purgatoire de saint Patrice, avant le mystérieux voyage du grand poète; Dimte » qui a fait
OlSCOmiS* 327
des Ters en provençal et qui connaissait notre langue , a pu prendre dans quelques-unes de ces légendes qui furent répandues de si bonne heure dans le midi et peu après dans le nord de la France^ l'idée de sa vision. On voit bien un poète islandais du onzième siècle rencontrer par avance les plus sombres imaginations du Dante , ou plutôt les emprunter de même à la France , où il était venu les chercher pour les mêler bizarrement auK traditions du Nord , comme Dante , deux siècles plus tard , à ses croyances théologiques et à ses passions républicaines.
Un genre de littérature, dont Forigine nous appartient plus complètement, ce sont ces contes , ces fabliaux , peinture familière et railleuse de la vie privée^ où n'ont pas dédaigné de puiser large* ment nos génies les plus originaux, Rabelais, Molière et La Fontaine. Avant eux, les conteurs italiens ont sans cesse emprunté aux nôtres les sujets de leurs nouvelles , et ainsi ils nous doivent en partie le genre peut-être le plus national de leur littérature. — Bocace surtout , Jean Bocace , ce joyeux enfant de Paris, qui respira dès le berceau un air imprégné de malice et de vieille gaîté gau* loise , garda toujours quelque chose de Thumeur joviale et moqueuse de ceux qu'un caprice prophétique du hasard avait faits ses compatriotes. Ki le goût des inventions romanesques, où , docile à son temps , il exerça sa jeunesse , ni l'admiration
2S6 LtTTtRATQM fMNÇAISX*
delà gravité latine trop empreiate en son langage cicéronien , ni un vif sentiment deJa poésie grecque dont il fut un restaurateur passionné , n'effacèrent complètement son baptême français. Qui sait combien de ses meilleures nouvelles il apprit enfant, peut-être , dans les rues de Paris, avec de jeunes compagnons, au bout de la table où les compères du marchand florentin oubliaietait son jeune fils pour se régaler de bons contes dont il a fait des récits immortels !
Notre littérature chevaleresque. Messieurs, a franchi les Pyrénées, aussi bien que les Alpes. Sans parler du poème d'Alexandre , un des plus anciens monumens de la poésie castillane , et que lui a prêté la nôtre; sans agiter ici la question de l'origine tant disputée du douteux Amadis , quelquesunes des plus vieilles et des plus belles romances espagnoles sont là pour témoigner que la mémoire fabuleuse de Charlemagne a été populaire dans le pays oii s'était conservé le souvenir d'une expédition historique, terminée par un illustre désastre. Il est curieux de voir la vaillance française célébrée par ceux qui luttèrent contre elle, et les héros de Roncevaux chantés par les vainqueurs des Maures. L'orgueil espagnol cependant ne perd pas ses droits ; il se trahit tantôt par des invectives , tantôt par des fictions également intéressées : en efiet, des romances accusent le courage de Roland , et une chronique donne à son illustre adversaire.,
D. Bernard de Garpio , Charlemagne pour père. C'est ainsi que les Persans faisaient naître Alexandre de Darius. Quand la gloire d'un peuple contraint ses ennemis de la célébrer , il est naturel qu'ils s'efforcent d'en amoindrir l'éclat ou de s'en couvrir eux-mêmes. Mais soit qu'ils veuillent altérer les titres de cette gloire , ou qu'ils prétendent les usurper, ils la rehaussent également
D'autres parties de l'Espagne furent dans une liaison politique et littéraire fort étroite avec certaines parties de la France actuelle. 11 y eut une époque où la Provence, leRoussillon , et d'autres états du Midi appartinrent à des comtes de Catalogne, qui plus tard devinrent rois d'Aragon et conquirent le royaume de Valence et les Baléares. Ces divers pays parlaient à peu près la même langue, appelée indifféremment provençale, limousine ou catalane; leur poésie était celle des troubadours; ce nom fut porté avec honneur par plusieurs rois de l'illustre maison d'Aragon : à cette maison appartenait D. Enrique de Yillena , qui s'efforça de transporter dans la Péninsule la jurisprudence galante des cours d'amour et les préceptes de la gaie science.
Le Portugal eut aussi ses troubadours, qui s'essayèrent à reproduire les chants gracieux des Provençaux , leurs modèles. Il n'est pas étrange , Messieurs, de rencontrer une poésie venue de France, dans un pays quin'existe, que pour avoir
230 IITTÈB AIDES fBAIIÇAISt.
été arraché aux Maures par une main française!
C'étaient des Français aussi car ils l'étaient de?enus par l'adoption rapide de nos mœurs et de notre langue, ces Normands qui mirait un jour à la voile pour prendre File d'Angleterre , et se la partagèrent comme un grand fief. Là notre langue fut imposée par le droit de le guerre , et les ménestrels prirent possession du sol avec les conquérans. Mais il y eut des résistances : de même que quelques chefs natiimaux tenaient dans les bois et les marécages , et refoulaient momentanément les vainqueurs; deméraeaufond d'un cloître écarté, sous le toit ruiné d'un Franklin saxon , la langue du pays retentissait encore dans quelques chants et dans quelques chroniques , tandis que tout ce qui avait pouvoir ou richesse la méprisait. Les deux idiomes ont fini par se fondre comme les deux peuples. Mais l'Angleterre conserve à cette heure une foule de mots inscrits dans son vocabulaire par notre épée.
Il n'est pas surprenant, d'après cela, Messieurs, que notre littérature chevaleresque forme une portionsi étendue delà vieille littérature anglaise. La poésie anglo-normande est réclamée par les deux pays, et c'est ainsi que les bibliothèques d'Angleterre contiennent parmi leurs archives un si grand nombre de mon u mens français. Bien après qu'on eut commencé d'écrire l'anglais, on s'en servit surtout pour redire ce qu'avaient raconté
BISCOUKS, 231
nos trouvères; Temploi du français dahs la poésie se continua si iQng-teinps, qu'au qu^orzîème siè* ele, sous Edouard III, qui le premier le bannit de la jurisprudence, Tami deChaucer, Gower, écrivit en français un poème entier et des chansons pleines de grâce. Chaucer enfin, le Bocace de TAngleterre , le père de sa littérature et de sa langue , fut le traducteur du roman de la Rose, et, dans le Temple de la Renommée, l'imitateur d'allégories provençales et françaises; enfin , dans le conte où il a excellé, il se montra l'élève de Bocace, et 9 comme lui , des fabliers français dont il suit de plus près encore l'allure et le génie. La France pourrait pousser plus loin ses prétentions et réclamer sa part des créations symboliques de Spenser; elle pourrait revendiquer l'honneur d'avoir donné à Shakespeare , non des modèles, elle n'en avait point alors à lui offrir, et son génie n'en comportait pas , mais du moins les sujets d'un certain nombre de ses drames; elle pourrait se vanter d'avoir fourni les sources obscures où s'est alimenté ce fleuve immense qui roule la fange et réfléchit l'univers, dont notre œil suit tour-à-tour avec une admiration mêlée d'incertitude, le cours limpide, les cataractes étourdissantes et les majestueux débordemens.
L'empire de la littérature française s'étendit au Bord eneore plus loin qu'au midi. On sait que le Minuesingers furent les troubadours de l'Allé-
231 LlTTÊnATCRS VKAIVÇ&ISS.
magne, dont la poésie chevaleresque, soit dans l'épopée, soit dans le genre lyrique, présente presque toujours un calque de la nôlre; il n'en sera que plus curieux de démêler ce qui s'est pu glisser d'originalité nationale dans celte poésie d'emprunt. D'autre part , nous verrons dans les Niebeluugs et le livre des héros, les mœurs et les sentimens do la chevalerie aller chercher, pour ainsi dire, et .rencontrer sur leur terrain les traditions barbares. Là nous assisterons aux luttes et aux alliances des deux génies qui se disputent l'Europe moderne.
Le génie chevaleresque, dont le midi de la France semble être la patrie, atteignit le vieuxgénie du nord au milieu de ses glaces, et envahit jusqu'à son lointain berceau. Les compagnons fa» buleux de Charlemagne, les courtois chevaliers de la Table Ronde prirent place dans la littérature islandaise à côté de Sigurd , de Théodoric et d'At* tila , et les sagas s'étonnèrent de mêler des récits de tournois et d'aventures aux lugubres tragédies qui les ensanglantaient.
Je n'ai pas parlé du théâtre, il sera traité à part , et je montrerai que la France au moyen âge ne le cède ni pour l'antiquité , ni pour le nombre de ses mystères et de ses moralités , à aucun pays de l'Europe. Peut-être même nous convaincrons-nous que c'est dans sa partie méridionale qu'ont dû avoir lieu d'abord ces représentations théâtrales dont l'origine se rattache à des divertissemens