‹ Littérature et voyagesChapitre 6 sur 53 · HISTOIRE DS LA POÉSIE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DS LA POÉSIE

et pour ainsi dire son dernier mot. Oui, Messieurs, ridée qae la poésie d'un temps exprime ayec ses Images , rarchitecture ayec ses masses , la musique avec ses sons , la sculpture ayec son marbre , la religion avec ses symboles , cette idée , la philosophie la réduit en système et l'énonce en aviomes. Ainsi Platon exposait sa théorie sublime de la beauté idéale , yers l'époque où cet idéal , dans sa pureté , planait sur toutes les imaginations , descendait dans l'atelier de Phidias , ou montait sur la scène de Sophocle,

En général, c'est par un accord secret entre l'esprit des poètes et des philosophes , qu'ils sont amenés à leur insu , à cette expression parallèle de la même idée. Cependant il n'est pas sans exem- . pie qu'un tel accord ait eu lieu par une communication extérieure des uns et dés autres , pari nne action directe de la philosophie sur la poè*j sic. £n Allemagne , par exemple , nous verrons lé mouyement poétique partir souvent du mouyement philosophique , et , contre la marche ordi* naire des littératures^ la théorie précéder l'exé cution. Enfin, nous yerrons la nouvelle poési suédoise naître de l'importation de la métaphysi que allemande.

Il reste à traiter de l'influence des gouyern mens sur la poésie; yous sentez^ Messieurs, cette influence est grande. La question politique est la question yitale desnations. C'est l'organisatioi

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sociale qui les fait être ce qu'elles sont : elle mo« difie à la longue le caractère des races , elle combat les effets de la nature et du climat ; elle renoQTelIe les langues , elle réforme ou dénature les religions; elle corrompt ou régénère les arts : comment pourrait-elle être sans action sur la poésie?

L'effet de cette action est de donner à la poésie telle ou telle forme , et , sous ce rapport , il est curieux et utile de l'observer ; mais on ne doit pas aller plus loin, et il ne semble pas qu'on puisse dire qu'aucune sorte de gouvernement exclue ou produise nécessairement le développement poé • tiqae chez un peuple : la poésie a vécu sous tous lesgoavernemens; elle s'est accommodée à toutes les formes sociales ; elle n'a pas manqué au despotisme et à la théocratie de l'Orient ; elle a at* (eint sa perfection dans la Grèce républicaine ; elle n'a été étrangère ni à l'Europe barbare, ni à ilurope féodale : elle a entouré de son éclat la iQonarcliie 'absolue de Louis XIY , et maintenant ^Ik se prépare une nouvelle ère sous la monardiie constitutionnelle.

Si Ja poésie peut s'arranger fie toutes les conditions sociales , si elle a chance de vie dans tou- ■-&, on ne saurait dire , la plupart du temps , [aelles sont celles qui lui sont favorables ou con- 'maires. Les formes politiques influent sans doute ^ur elles , mais c'est par un concours mystérieux

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de circonstances qu'on ne peut ni préyoir ni amener. Ici les goaTcrnemens doiyent reconnaître lenr impuissance , il ne leur est pas plus donné de susciter le génie poétique que de l'étoufTer. Un autre maître s'est réseryé ce pouToir. Pour ceux des arts qui ont besoin d'instrumens matériels , l'or des princes peut encore quelque chose; mai^ au poète il ne faut qu'une lyre, ou mieux, qu'une plume , pour s'emparer des siècles. On a trop fait honneur à certaines cours ou à certains souverains des productions du génie contemporain; en littérature il n'y a point de siècle d'Auguste, mais lé siècle d'Horace, de Virgile et d'Ovide. Les poètes eux-mêmes, cédant à une exaltation qui était dans leur noble nature, ont fait illusion à la postérité par leur reconnaissance exagérée pour une mince faveur, oii ils avaient peut-être bien le droit d'être admis à la suite des courtisans; Que faisait de si admiral>lo Mécène , en recevant à sa table , en rassemblant dans sa maison de campagne les hommes les plus distingués et les plus spirituels de son temps ? Ce n'est pas à sa protection que nous sommes redevables de leur génie. Ce n'est pas non plus à l'habile et cruel Octave ; à moins qu'on ne lui sache gré d'avoir fait faire à Virgile sa première égri^^ gue en lui ravissant son patrimoine , ou de nona avoir valu les triâtes d'Ovide en l'exilant chez leâ Gètes. Les petits souverains d'Italie, au moyei^

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âge , avaient aussi la prétention de protéger les poètes. L'un d'eux accorda à l'Arioste une sorte de sons-préfecture dans un pays perdu , où le plus ingénieux et le plus aimable des hommes passait son temps à administrer une bourgade et à Élire arrêter des voleurs. Le prince d'Lst fit au Tasse l'honneur de l'admettre parmi ses gentilshommes de service ; mais bientôt , pour une cause qu'on ignore encore aujourd'hui , il l'enferma pendant six ans dans une prison de fous , de laquelle il ne sortit que pour aller mourir sous le chêne de St.-Onuphre , en regardant le Gapitole , où il ne devait pas monter. Louis XIY , ce roi qui , à travers beaucoup de faiblesses , arait de la grandeur dans l'âme et le caractère y désira véritablement la prospérité des Lettres, et eut assez de courage d'esprit pour ordonner qu'on jouât le Tartufe; mais on ne peut dire qu'il ait fait son siècle. Ce n'est pas de sa cour , qui se croyait alors la nation , que sortirent ceux qui devaient illustrer son règne. Ce règne -dut la moitié de sa gloire à un bourgeois de Château- Thierry , qui s'appelait Jean Lafontaine ; à un bourgeois de la Ferté-Milon , qui s'appelait Jean Racine ; à un bourgeois de Paris , qui s'appelait Poquelin Molière. l)ira-t-on que cette cour développa leur génie ? Lafontaine n'y parut jamais; elle ne profita à Molière que par le spectacle des travers et des vices qu'il devait châtier. Lu per-

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fectionnant dans Racine le sentiment des nuances, Télégance et la délicatesse du langage, elle amollit son génie et le fit souvent descendre de sa véritable hauteur. C'est pour plaire à la cour qu'il fit Hippolyte galant , et Achille quelque peu fanfaron ; c'est pour la cour qu'il composa Bérénice , la moins tragique de ses tragédies ; c'est pour Dieu et pour lui-même qu'il fit Athalievla plus sublime de toutes. Enfin , Messieurs , vous le savez , un jour ,• encouragé par madame de Main*- * tenon, il osa présenter au roi un mémoire sur la misère du peuple; le roi, irrité de l'insolence du poète, lui jeta un regard de disgrâce qui lui donna la mort. Voilà ce qu'a fait pour les Lettres le souverain qui les a le plus honorées. Bans nos mœurs nouvelles , les gouvernement peuvent encore moins pour elles ; ils ne peuvent les favoriser, comme l'industrie , que par l'indépendance : l'indépendance est une meilleure muse que la protection.

Jusqu'ici j'ai considéré les monumens poétiques comme isolés les uns des autres : il me reste à vous présenter le rapport qu'ils ont entre eux. Ce rapport est double , c'est un rapport ou de comparaison ou de filiation.

La comparaison des diverses poésies n'est point un in utile amusement de l'esprit. C'est un moyen de mettre en saillie ce qu'elles ont de caractéristique , à l'aide des rapprochçmens ou des con-

trastes. On sent quHl ne s'agit point ici de ces parallèles où l'on opposait , suiyant l'usage , la sublimité d'Homère à la douceur de Virgile , la force de Corneille à la tendresse de Racine, lieux communs héréditaires sur la trivialité desquels la critique a trop long-temps vécu , quand , se dijipensant de pénétrer dans l'intérieur d'un ouvrage d'art y elle se bornait à faire étin celer des antithèses banales à sa surface. Mais il est certain que souvent la comparaison de divers mûnumens poétiques a éclairé sur leur nature. On n'a cessé de concevoir TUiade comme une épopée de cabinet, méthodiquement composée par un écrivain plein de goût et de philosophie , que quand on a rapproché ces chants populaires de la Grèce héroïque , de ceux qui sont nés spontanément chez d'autres peuples à la même époque de la société. C^est en étudiant les romances espagnoles^ les anciennes poésies germaniques et Scandinaves, <{aW a appris comment se formaient , se groupaient , s'altéraient les divers élémens des épo- ^ées primitives. Les monumens du moyen âge et de la barbarie nous ont expliqué ceux des pre* BÛers temps de la Grèce , et les commencemens de la société moderne nous ont fait comprendre ^^ (commencemens de la société antique. Il fallait une comparaison savante du théâtre grec et du ^tre français pour renverser le préjugé qui 'OQsacrait leur ressemblance ; elle a montré qu'à

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quelques formes près , reproduites^ par Racine avec un goût et un tact exquis, rien au fond ne se ressemblait moins que le théâtre du temps de* Périclès et celui du siècle de Louis XIV ; et , de cet examen , entrepris peut-être par un sentiment injuste de dépréciation envers Racine, Racine est sorti tout aussi grand , mais mieux compris et plus original.

La comparaison aide donc sensiblement à l'intelligence des monumens poétiques ; mais, outre le rapport qu'elle peut découvrir entre eux, ils sont liés par un rapport plus intime , plus essentiel ; c'est le rapport de filiation. Non-seulement ils se ressemblent parleurs caractères, par les circonstances qui les ont fait naître , mais encore ils s'enchaînent les uns aux autres par le fait même de leur production : ils s'engendrent dans la succession des siècles; car ce qui a 'vie en poésie , comme tous les êtres vivans, agit et produit. Uix ouvrage n'est jamais isolé des autres; il est toujours en relation avec ceux qui le précèdent , et avec ceux qui le suivent. Il faut donc , pouir comprendre l'histoire de la poésie, étudier cette série de causes et d'effets qui se continue d'œuvrq en œuvre; et, dans un ouvrage donné, se rendrç compte des diverses actions de ce genre qui oui puse compliquer et se croiser, pour le produire, Même chez les rénovateurs de l'art, on trouva souvent une forte empreinte du génie de leurs

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